Le Livre d'Argent

Dans le #Vulgadredi de la semaine dernière, nous avons parlé du test du miroir, et des difficultés qu'on peut avoir à appréhender l'intelligence animale… difficultés qui sont donc surtout de notre côté, mais je vous laisse retourner lire si besoin (je remettrai le lien plus bas).

Comme nous sommes de nouveau #VendrediVulga, on va maintenant pouvoir parler un peu plus en détails de certaines choses plus précises qu'on a pu observer dans la nature et tester autour de nous. Et ça va nous prendre un peu plus que les seize pouets habituels… vingt-deux devrait être pas mal. On y va ?
Image trouvée sur Wikipédia montrant un chimpanzé tapant à la machine à écrire, illustrant actuellement la page parlant de l'idée selon laquelle un certain nombre de singes utilisant un tel instrument finiraient, au bout d'un temps plus ou moins long, par écrire les œuvres complètes de Shakespeare (principe de base de statistiques : ce qui a une probabilité non-nulle d'arriver, sur un temps infini, finira forcément par arriver). On note que, si l'image marche en français, c'est en revanche une légère erreur en anglais, puisque la formulation usuelle parle de « monkeys », donc de singes à queue, tandis que le chimpanzé est un « ape », un singe sans queue, comme nous. Le Bibliothécaire de Pratchett, pour sa part un orang-outan, n'apprécierait donc pas. Néanmoins, on peut quand même remarquer, comme il me semble avoir croisé quelqu'un ici le mentionner, que l'humanité est basiquement un grand nombre de singes, que ça fait un bon moment qu'on écrit des choses… et que l'un d'entre nous a effectivement fini par écrire les œuvres complètes de Shakespeare. Comme quoi…

2/22 Alors, commençons comme la dernière fois par un petit coup de #VendrediLecture, parce que pas mal des choses que je vais pouvoir vous dire dans ce thread, en tout cas à propos des bestioles marines, je les dois à un autre vulgarisateur scientifique, Sébastien Moro.

Il tient apparemment une chaîne YouTube, appelée Cervelle d'Oiseau il me semble, mais je ne sais pas trop ce qu'il y fait, je le connais surtout parce que j'ai eu la chance de voir deux confs qu'il a donné près de chez moi il y a quelques années. Confs dans lesquelles il présentait notamment une B.D. faite en collaboration avec la dessinatrice Fanny Vaucher, intitulée « Les paupières des poissons », et que j'ai beaucoup appréciée.
Couverture du livre, on y voit le nom des auteurices, puis le titre accompagné d'un dessin montrant un groupe de petits poissons autour d'un poisson plus gros, l'un des petits demande « Dis, Papa, c'est quoi des paupières ? », et le gros répond « Haha, un truc d'humain, trop ridicule ». En dessous apparaît un sous-titre, « Une épopée scientifique et pleine d'humour à la rencontre des animaux aquatiques », plus le logo de l'éditeur, La Plage.

3/22 Et donc, commençons par un exemple qui vient de là. On va parler d'une espèce particulières de gobies (Bathygobius soporator) qui vit en bord de mer, sur les côtes du Golfe du Mexique (vous savez, cet endroit que, depuis la réélection de Donald Trump, on appelle aussi « là où retombent les débris des lancement ratés de SpaceX », si j'ai bien suivi.)

Golfe du Mexique qui est donc, si je m'en réfère à la carte que je vous avais donné dans le thread dédié, un de ces endroits bizarres où les reliefs font qu'il n'y a qu'une seule marée par jour, donc l'eau va rester basse pendant un certain temps, diminuant d'autant le terrain de jeu de nos poissons.

Si jamais, le thread sur les marées était là, au fait : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B4guWlrmqXuPUnovbc

4/22 Quand la mer se retire, il reste néanmoins souvent quelques flaques ça et là, et nos gobies peuvent rester dedans à attendre que l'eau remonte. C'est généralement des coins plutôt tranquilles sans trop de prédateurs, donc ça leur va bien. Mais il arrive parfois qu'un danger se présente et qu'il faille évacuer d'urgence.

Eh bien, il se trouve que ces gobies, qui ont nagé au dessus du même endroit à marée haute, ont la capacité d'analyser et de retenir la topographie des lieux : ils se font une carte mentale de la zone et sont capables en cas de besoin de sauter d'une flaque à l'autre, sans faire d'erreurs malgré le manque de visibilité, pour retourner jusqu'à la mer.
Schéma vite-fait que j'ai assemblé pour le deuxième bouquin qu'il faut que je finisse d'écrire depuis des lustres. On y voit la même scène représentant un estran montrée en deux étapes : d'abord, à marée haute, l'eau permet à un poisson (qui n'est d'ailleurs pas du tout un gobie, c'est un émoji poisson unicode, parce que je ne sais pas dessiner) de nager au dessus du relief, on voit dans une bulle de pensée qu'il se fait une carte mentale de la répartition des flaques et du meilleur chemin jusqu'à la mer. Ensuite, à marée basse, où le niveau est beaucoup plus bas, on voit le même poisson sauter d'une flaque à l'autre pour rejoindre l'eau.

5/22 Donc, si vous pensiez que tous les poissons ont la mémoire de Dori (« Némo ? Tiens, c'est joli comme nom ! »), il va falloir remettre un peu ça en cause. Et vous devriez donc maintenant être dans la bonne disposition d'esprit pour qu'on en vienne enfin à parler des Labroides dimidiatus, aussi appelés labres nettoyeurs communs.

Donc, pourquoi les appelle-t-on « nettoyeurs » ? Parce que ces poissons se nourrissent en mangeant les peaux mortes et parasites sur le dos d'autres poissons, donc en les « nettoyant ». Jusque là, ça a l'air plutôt simple, et les autres poissons ont tendance à apprécier.
Photo d'un labre nettoyeur illustrant actuellement leur page Wikipédia francophone. On voit ce petit poisson allongé, au ventre blanc et au dos bleu séparés par une bande noire, en train de nager au fond de l'eau. Pas grand chose de plus à dire sur cette image, mais je mettrai davantage d'infos dans les alt-texts suivants, puisque, spoiler alert, il y aura beaucoup de photos de labres.

6/22 À tellement apprécier qu'un certain nombre d'entre eux vont venir plus ou moins régulièrement rendre visite aux labres qu'ils connaissent. Un peu comme les gens qui ont une voiture peuvent amener celle-ci à la station de lavage, en tout cas si celle-ci était alimentée par la saleté qu'elle nettoie plutôt qu'en monnaie.

Et donc, les labres peuvent se retrouver facilement avec des files indiennes de plusieurs poissons attendant de se faire « nettoyer ». De quoi leur assurer un bon repas… en tout cas si le poisson ne finit pas par se lasser et partir voir ailleurs s'il attend trop.
Photographie, trouvée sur la page Wikipédia anglophone dédiée aux labres, d'un de ces poissons à proximité d'un autre poisson qui est un de ses clients réguliers, en l'occurrence un chirurgien pâle (Acanthurus mata). On voit le labre, beaucoup plus petit que le chirurgien, nager à proximité de la nageoire du gros poisson, qu'il inspecte sans doute en vue de le nettoyer (et tant mieux, parce que c'est important pour un chirurgien d'avoir les mains propres. Désolé.) On peut noter à la position de son œil que le gros poisson semble suivre du regard les mouvements du petit.

7/22 Et on a pu constater que les labres vont, pour éviter ça, prioriser leurs « clients » : si la plupart de ces poissons sont territoriaux, certaines espèces ont des territoires beaucoup plus grand que d'autres. Territoires où peuvent éventuellement vivre d'autres labres, peut-être moins occupés.

Les labres nettoyeurs vont donc se diriger en priorité vers les poissons ayant le plus grand territoire, qui risqueraient sinon d'aller se faire nettoyer ailleurs, tandis que ceux qui n'ont pas d'autre choix que d'attendre là vont devoir poireauter plus longtemps. Ce qui implique donc d'avoir au moins une bonne idée des distances que parcourt chaque « client » et des endroits où se trouvent leurs « concurrents » !
Encore une photo, celle-ci trouvée sur Wikimédia Commons, montrant deux labres en train de nager autour d'une murène. Cet animal a tendance à peu se déplacer, passant sa vie entre les coraux, et donc a peu de risques de partir se faire nettoyer ailleurs ; mais c'est aussi un prédateur qu'il ne faut sans doute pas énerver. Oh, je ne le précise pas dans le corps des pouets, mais les « stations de nettoyage » des labres comptent un petit groupe d'individus, un mâle et quelques femelles (parfois juste un couple). Tous les labres naissent de sexe féminin, mais, s'il n'y a pas d'autres mâles aux alentours, l'un d'entre eux va en devenir un pour assurer la reproduction du groupe.

@elzen
22 ? Waouh ! blobcatcoffee
Gob

8/22 Mais ce n'est pas tout. Les peaux mortes et les parasites, ce n'est en effet pas le truc le plus délicieux du monde, même pour un labre nettoyeur. Croquer un petit peu de mucus du poisson qui se fait nettoyer est plus appétissant pour eux… mais, évidemment, le poisson en question n'apprécie pas trop.

Les labres évident donc de faire ça sur les prédateurs qui pourraient les croquer en retour. Mais pas seulement : on a remarqué qu'ils ne se mettaient à mordre leurs « clients » que dans les configurations où aucun autre poisson ne les observait, histoire de ne pas ternir leur réputation.
Encore une photo venue de la page Wikipédia anglophone sur les labres, montrant cette fois-ci un de ces poissons dans la bouche d'une murène. On pourrait imaginer qu'il est sur le point de se faire croquer, mais, en réalité, la murène doit garder sa bouche ouverte à peu près en permanence pour respirer : il est donc probable qu'elle ne l'ait pas ici ouverte spécialement pour manger notre petit nettoyeur.

9/22 Car oui, c'est vraiment une question de réputation : il semble qu'on connaisse même au moins un cas de labre se rendant sur le territoire (proche) de ses « concurrents » juste pour mordre les poissons qui s'y trouvent, ce qui les incite à venir plutôt se faire nettoyer chez lui !

On note d'ailleurs que, quand un poisson mécontent après une morsure finit par revenir, le labre va alors lui accorder un traitement de faveur pour restaurer de bonnes relations, en lui prodiguant un massage. On a donc ici des relations sociales d'une assez grande richesse et complexité.

Pas vraiment étonnant, donc, qu'ils passent le test du miroir, comme on en parlait la semaine dernière : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B5OHmKGXsxQpGo429A

10/22 Mais il ne s'agissait jusque là que de choses qu'on a pu observer sur le terrain. C'est déjà bien, mais je voulais aussi vous parler de la façon dont on expérimente pour essayer de mettre en lumière certaines capacités chez les animaux. Donc voyons un peu ça.

On a imaginé tout un tas de tests reposant globalement sur le même principe : on donne à l'animal plusieurs possibilités, s'il comprend la consigne et choisit la bonne option, il a droit à une friandise (un truc à manger qu'il aime bien), s'il choisit une mauvaise option, c'est une substance qui ne lui plaît pas.

Bon, ça a l'air cool, dit comme ça, en pratique @bikepunk peut témoigner que ça ne l'est pas toujours, loin de là : https://mastodon.tetaneutral.net/@bikepunk/116419341365555879

11/22 Mais restons ici sur les cas plutôt cools. Un des tests de ce style, réalisé en 2017, a consisté à montrer à des abeilles deux plateaux comptant un certain nombre de points. Si l'abeille se pose sur le plateau comptant le moins de point, elle reçoit un peu de sucre, qu'elle adore ; si elle se pose sur celui en comptant le plus, elle reçoit de la quinine, dont elle n'est pas fan.

Il suffit de quelques essais pour qu'une abeille comprenne la consigne et se pose quasi-systématiquement sur le « bon » plateau. Vu que mes piques sur l'« IA » ont l'air de vous plaire, rappelons par comparaison que le moindre entraînement en « apprentissage machine » demande au strict minimum quelques milliers d'essais-erreurs !
Autre schéma réalisé pour ce livre que je dois terminer, on voit une succession de plateaux avec un certain nombre de points dessus (disposés à la façon d'un dé à six faces), et une abeille qui peut aller se poser sur l'un où l'autre. Encore une fois, le schéma est fait comme j'ai pu à la main, et l'abeille est un émoji unicode. Un autre émoji, cette fois un visage plus classique, indique d'ailleurs le résultat de l'expérience : dans le premier cas, il est pensif, car l'abeille est en train d'hésiter entre les deux plateaux, puis il sourit dans presque tous les cas, l'abeille réussissant très bien ce test. Il y a quand même un exemple, au début, où l'on voit l'abeille se poser sur le plateau comptant le plus de points, et donc où le visage est triste.

12/22 Mais ce n'est pas l'efficacité de l'apprentissage qui était testée ici. Les personnes ayant réalisé l'étude de 2017, une fois leurs abeilles habituées au test, ont tenté avec un piège : un plateau comptant un seul point… et l'autre n'en comptant simplement aucun.

Dans une large majorité des cas, les abeilles ont choisi d'aller se poser sur ce dernier, preuve qu'elles arrivent à conceptualiser que « rien, c'est moins que un ». Jusque là, seuls des primates et des perroquets avaient montré une compréhension partielle du concept de zéro, mais une abeille y arrive aussi, donc.

Rappelons que même pour nous humains, ça n'a pas toujours été évident : https://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9ro#Histoire

13/22 Notons au passage qu'un truc un peu moins cool a été testé chez au moins des rats et des pigeons : plutôt qu'un critère précis de réussite au test, la récompense était donnée aléatoirement. Et on a vu dans ce cas les animaux se mettre à développer des superstition, répéter des actions arbitraires au cas où ce serait ce qu'on attendait d'eux… ou développer des comportements addictifs.

Je n'ai pas essayé de vérifier ce qu'il en est vraiment, mais la rumeur dit que ces expériences ont inspiré les systèmes de recommandation qu'on trouve sur des sites comme YouTube, parce qu'après tout, Homo sapiens est autant susceptible que les autres animaux d'être conditionné.

Ceci dit, on connaît aussi des animaux qui n'ont pas besoin qu'on les motive pour se creuser la tête : https://news.ubc.ca/2026/03/raccoons-solve-puzzles-for-the-fun-of-it-new-study-finds/

14/22 Mais donc, tant qu'on est à parler de ces tests, et au cas où je ne vous aurais pas encore convaincu que les labres nettoyeurs sont des bestioles fascinantes, parlons d'une autre expérience, réalisée en 2010. Il s'agissait de présenter aux animaux testés deux assiettes, de deux couleurs différentes pour pouvoir être identifiées.

Le twist était ici que les deux contenaient de la nourriture appréciée par les animaux (et pas une qui plaît et l'autre pas comme plus haut), mais que l'une des deux assiettes était fixe et toujours disponible, tandis que l'autre était rendue inaccessible dès que l'animal allait piocher dans la première.
Schéma assemblé rapidement par moi pour ce thread, sur le modèle des deux montrés plus haut (mais cette fois-ci avec des couleurs, parce que je n'ai pas la contrainte de rester en noir et blanc pour faciliter l'impression. J'ai d'ailleurs utilisé des versions en image des émojis pour les animaux passant le test… avec un gorille à la place du chimpanzé, parce qu'il n'y a visiblement pas d'émoji chimpanzé dans Unicode. Le poisson n'est pas non plus spécifiquement un labre, d'ailleurs). On voit ici deux assiettes colorées, une en rouge avec une coche de validation indiquant qu'elle est toujours disponible, l'autre en bleu avec un panneau triangulaire indiquant qu'il faut y faire attention, puisque c'est celle qui est retirée si on s'y sert en premier. Entre les deux, un poisson semble hésiter entre les deux, tandis que dans les coins se trouvent les quatre autres candidats testés : l'humaine hausse les épaules et l'orang-outan a l'air d'avoir l'esprit ailleurs, ce qui ne colle pas trop mal avec les résultats. Le petit singe pour sa part regarde sur le côté d'un air malicieux, comme s'il s'apprêtait à faire une bêtise… ce qui ici aussi colle bien, mais lisez l'alt-text du prochain pouet. Oui, je surinterprète beaucoup ces émojis.

15/22 Il s'agissait donc ici de mesurer la capacité à anticiper et à agir en fonction de ces attentes, en allant piocher d'abord dans l'assiette qui partirait s'ils attaquaient l'autre. Sans surprise, puisque c'est une contrainte qu'ils rencontrent dans leur vie de tous les jours, les labres ont réussi haut la main.

Mais si j'ai parlé d'« animaux » et pas seulement de labres au pouet précédent, c'est parce que plusieurs espèces de singes ont également été testés… y compris une Homo sapiens âgée de quatre ans, puisqu'un des auteurs de l'article a voulu essayer avec sa fille. Le résultat ? Disons pudiquement que les primates ont fait beaucoup moins bien que les poissons.
Un capucin brun, dont l'espèce a également été testée, ici photographié en train de ramasser plusieurs morceaux de bananes (la photo vient de la page Wikipédia à leur sujet, comme souvent). L'expérience comptait aussi un chimpanzé et un orang-outan, plus proches de nous, mais je montre en particulier ici le capucin, car… il a essayé de « tricher », en attrapant les deux assiettes à la fois. À cause de lui, les scientifiques en charge de l'étude ont dû revoir leurs protocoles pour empêcher cela, en ajoutant un système de trappes.
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16/22 Deux précisions supplémentaires : d'une part, en fait, tous les labres n'ont pas aussi bien réussi : les adultes pêchés en mer s'en sont sortis sans problème, tandis que les plus jeunes, n'ayant jamais eu leur propre « station de nettoyage » ont eu plus de mal : il y a donc une partie liée à l'apprentissage dans cette capacité.

D'autre part et en revanche, l'équipe a tenté d'inverser le rôle des deux assiettes en cours de route, ce qui pour le coup ne correspond à aucune situation que les labres ont pu rencontrer dans leur vie de tous les jours… et pourtant ils s'y sont adaptés très rapidement, signe qu'il y a aussi une certaine flexibilité qui n'a pas besoin d'être apprise.
Photo (encore et toujours trouvée sur Wikimédia Commons) d'un labre nettoyeur juvénile (qui est donc forcément une femelle, comme vous le savez déjà si vous avez lu les alt-text précédents, mais la couleur indique bien l'âge et non pas seulement le sexe, de ce que j'ai lu). La forme est globalement la même que celle d'un adulte, mais l'animal est majoritairement noir, avec juste une bande blanc-bleu vers le haut du corps. Et donc, visiblement, encore pas mal de choses à apprendre.

17/22 Et puis, un détail mignon : quand on leur représente l'assiette qui a été précédemment retirée, les labres nettoyeurs ont tendance… à aller lui faire un petit massage, comme ils font habituellement pour les poissons étant repartis mécontents. Ils sont habitués à se nourrir sur des êtres vivants, après tout.

Maintenant, si ça ne vous suffit pas, mentionnons une autre étude réalisée avec des labres nettoyeurs, mais au protocole beaucoup plus complexe : quatre assiettes de couleurs contenant toutes de la nourriture que le poisson appréciera, mais, l'une quand même moins que les autres. Une assiette de bouffe ordinaire, trois assiettes de friandises.
Image issue d'une des études mentionnées par Sébastien Moro dans la bibliographie du livre, montrant un schéma d'expérience dans lequel un poisson chirurgien, un des « clients » habituels des labres nettoyeurs, est confronté dans son aquarium à une sorte de marionnette en forme de labre (dont une photo est donnée à côté du schéma), qui peut ou pas se déplacer. L'étude a notamment montré que le massage prodigué par les labres conduisait à une diminution notable du stress du poisson… ce qui ne marche pas sur une assiette, évidemment, mais il y a donc bien un intérêt pour les labres à s'y livrer (notons qu'il leur arrive aussi de faire ostensiblement un massage à d'autres poissons sous les yeux de celui dont ils veulent s'attirer les bonnes grâces).

18/22 On présente donc au labre, à intervalles réguliers, deux de ces assiettes. Celle contenant la nourriture ordinaire est systématiquement présente, les autres ne sont données qu'à des intervalles de temps précis. Au départ, on respecte ces intervalles de temps, pour habituer le poisson.

Puis, au bout de quelques essais, on commence à présenter les assiettes à friandises à des moments où elles ne sont pas censées être disponibles. Si le poisson se précipite dessus à ce moment-là plutôt que de choisir la bouffe ordinaire, on lui retire le tout. Et nos labres… apprennent assez vite à aller dans ce cas plutôt manger la bouffe ordinaire, gardant les friandises pour quand elles seront réellement disponibles.
Schéma de l'expérience, sur le même modèle que précédemment : on voit le petit poisson (seul ici vu qu'il n'y a plus d'autres animaux testés… ce qui est peut-être mieux pour notre égo) en train de regarder quatre assiettes : la rouge est toujours disponible, tandis que les trois autres (bleue, verte et jaune) sont accompagnées de cadrans indiquant qu'il faut attendre un certain temps avant de pouvoir s'y resservir. Une bulle de pensées contenant une icône avec des roues dentées indique que le poisson réfléchit avant d'aller se servir.

19/22 Cela nous montre donc que les labres sont non seulement arrivent à identifier les assiettes et à faire preuve de self-control, mais en plus arrivent à retenir depuis combien de temps chaque assiette est passée pour adapter leur réaction en fonction de ça.

Ce qui, là encore, est cohérent avec leur vie de tous les jours : dans l'océan, quand un poisson revient se faire nettoyer si vite après la fois précédente que ses parasites n'ont pas eu le temps de revenir, il est généralement ignoré par les labres. Qui sont donc bel et bien des bestioles fascinantes, n'est-ce pas ?
Et parce que je n'ai juste plus d'idées pour illustrer ce thread et que c'est sans doute la dernière fois que je vous parle d'eux avant un moment, une dernière photo de labre nettoyeur, pour ne pas changer trouvée sur leur page Wikipédia, qui nous dit que celle-ci vient de l'aquarium marin de Prague (ce qui ne se voit pas sur la photo, on voit globalement juste le poisson avec quelques éléments flous en arrière-plan). La page Wikipédia d'où provient l'image mentionne d'ailleurs quelques éléments pour les élever en aquarium, si jamais ça intéresse du monde ici.

20/22 Maintenant, avant de conclure ce thread, un petit mot sur un test qui est un peu plus proche de mon taff actuel. Vous connaissez les bousiers africains (Scarabaeus satyrus), ces drôles de scarabées qui font rouler une boule de bouse sur de longues distances ?

Des scientifiques se sont demandés comment ils faisaient pour s'orienter, pour amener leur boule au bon endroit. Ils ont donc essayé de mettre de petits masques sur les yeux des bousiers pour les empêcher de voir, et dans ce cas, les insectes se mettent à tourner en rond. C'est donc grâce à la vue qu'ils s'orientent.
Photo d'un bousier trouvée sur Wikimédia Commons. On voit l'animal en train de rouler sa boule sur de la terre sèche. On remarque d'ailleurs qu'il avance à reculons, marchant avec ses pattes avant la tête du côté du sol tandis qu'il maintient la boule et la guide avec ses pattes arrière, ce qui donne une position assez particulière.

21/22 Oui, mais, que prennent-ils comme points de repère, surtout de nuit quand le décor n'est pas spécialement visible ? L'équipe a décidé de tester ça en emmenant quelques bousiers jusqu'au planétarium de Johannesburg, où ils les ont laissés marcher dans la salle pendant qu'ils éteignaient un par un différents objets du ciel, pour voir à quel moment ils commençaient à tourner en rond.

Et il semble donc que les bousiers africains s'orientent, dans l'obscurité, grâce à la Voie lactée, cette bande blanchâtre qui traverse le ciel nocturne, qui correspond à ce qu'on voit de notre galaxie depuis l'intérieur de celle-ci, et qu'ici en Europe on ne voit quasiment plus à cause de la pollution lumineuse.
Photographie de l'entrée du planétarium de Johannesburg, trouvée sur Wikimédia Commons, on voit un bâtiment de briques avec des colonnes blanches devant les portes, et le mot « planétarium » écrit en fronton. Un bout du dôme se devine en haut, mais l'angle ne permet pas de bien le voir. La page Wikipédia anglophone dédiée au bâtiment (il n'en existe pour l'instant pas en français) m'apprend qu'il s'agit du premier planétarium africain construit, et du second dans l'hémisphère sud, où il y a pourtant quelques objets du ciel assez magnifiques, mais on en reparlera peut-être la semaine prochaine.

22/22 Quand j'explique aux gens, en cours de séance, que connaître un peu le ciel, c'est un moyen de n'être jamais complètement perdu puisqu'on peut au moins retrouver nos directions, je parle généralement de la grande ourse et de l'étoile polaire. Mais visiblement, donc, d'autres bestioles à la surface de notre planète ont d'autres points de repères intéressants.

Et voilà pour ce que j'avais à vous dire concernant l'intelligence animale, comme d'hab merci par avance pour vos partages et je prends tous les retours. Je ne sais pas encore avec précision de quoi je vais parler la semaine prochaine, mais, si je recompte bien, ce sera le quarante-deuxième #vulgadredi, donc ça vaudra peut-être le coup d'aller faire un peu d'autostop galactique.
Photo du ciel illustrant actuellement la page Wikipédia sur la Voie lactée, pour montrer grâce à quoi les bousiers s'orientent. La photo est prise depuis le Cerro Paranal, au Chili, où se trouvent plusieurs des bâtiments de l'Observatoire Européen Austral (ESO). On voit d'ailleurs plusieurs bâtiments en bas de l'image, dont un semble tirer un laser en direction de la galaxie : je vous en parlerai peut-être une autre fois, mais il s'agit d'un test pour corriger les perturbations dues à l'atmosphère et donc avoir des images du ciel de meilleure qualité. Bien sûr, on voit surtout dans le ciel le centre de notre galaxie, prolongée sur les côtés par ses deux bras spiraux… et avec beaucoup plus d'étoiles que ce dont on a l'habitude autour, car le désert d'Atacama est beaucoup moins affecté que nous par la pollution lumineuse.

@elzen je suis une nouvelle fallower. 3e thread de vous que je lis. J’adore. Merci beaucoup

@elzen Toujours aussi passionnant, merci.

@elzen Je me permets de signaler que @fanny_vaucher (qui a aussi réalisé un super livre sur les volcans, entre autres ouvrages) est sur Masto !

@kipuka Oh, merci, j'ignorais. Eh bien, merci beaucoup à @fanny_vaucher pour cette très chouette B.D., alors !