Le Livre d'Argent

Elzen | @elzen@fadrienn.irlnc.org

11/16 Un bon exemple de ça peut être celui des pandas. Ce mot désigne en effet deux espèces assez différentes : les pandas géant, dont on vient de parler, mais aussi les pandas roux. Ces derniers ne sont pas des ours (ils sont plus proches des mustélidés), mais ils vivent dans les mêmes régions riches en bambous, et les deux ont développé le même trait particulier : une extension de l'os du poignet qui leur permet de saisir les branches.

Cette extension particulière leur fait une sorte de sixième doigt, et, puisqu'elle joue un rôle analogue à celui du pouce opposable chez les primates, on l'a baptisée « faux pouce ». Ce détail anatomique a d'ailleurs servi de titre à un ouvrage de Stephen Jay Gould, « Le Pouce du Panda », je vous pose ça là au cas où pour le #VendrediLecture.
Photo d'un panda roux, ou petit panda (Wikipédia, où j'ai trouvé l'image, m'apprend qu'on les appelle aussi « ailures »… même si à la base, c'est pour eux que le nom de « panda » a été inventé, les pandas géants l'ayant récupéré ensuite, à une époque où on les pensait un peu plus apparentés qu'ils ne le sont réellement). Comme le panda géant de tout à l'heure, on voit ce panda roux manger une feuille de bambou qu'il tient dans sa main, ce qui illustre la convergence évolutive entre les deux espèces.

10/16 Pourquoi des organes prennent-ils des formes similaires alors qu'ils ne sont pas forcément très apparentés ? Parce que leurs porteurs vivent dans des environnements qui se ressemblent, et qui vont donc leur imposer des contraintes plus ou moins identiques. C'est ce que l'on appelle la « convergence évolutive ».

Si les mutations se produisent au hasard, le mécanisme de sélection naturelle va favoriser celles de ces mutations qui présentent un avantage dans un environnement donné. La même pression de sélection va donc favoriser des mutations aux effets proches, ce qui peut entraîner une certaine ressemblance même si les espèces concernées sont plutôt éloignées l'une de l'autre.
Je parle ici surtout des animaux, mais une bonne partie est valable aussi pour les plantes (et tout le reste du vivant). Ici, une juxtaposition de photos (trouvées sur la page Wikipédia anglophone dédiée à l'analogie et à la convergence évolutive) d'une euphorbe et d'un cactus (astrophytum), deux plantes adaptées pour vivre dans le désert et qui ont pris une forme assez similaire (ici globalement celle d'un cactus en boule).

9/16 On peut ainsi mentionner les nageoires des requins, d'aspect extérieur assez proche de celui des cétacés, même si leur composition interne est complètement différente (les requins n'ayant, on l'a déjà vu, pas de squelette osseux, mais simplement du cartilage). Encore plus éloignés, les ailes de certains papillons rappellent assez celles des colibris.

On parle alors d'« analogie » pour désigner ces caractères proches, indépendamment de leur lien de parenté. Bien sûr, deux caractères peuvent être à la fois homologues et plus ou moins analogues : on a déjà évoqué ici les ailes des ptérosaures, dont la structure est très proche de celle des chauvesouris malgré l'éloignement important entre ces deux lignées d'animaux, mais les deux restent des pattes avant de tétrapodes, comme nos bras.
Juxtaposition de photographies, trouvée sur la page Wikipédia consacrée à l'analogie en évolution, mettant côte à côte un oiseau-mouche, donc un colibri, et un papillon moro-sphinx, dit « sphinx colibri ». Les deux ont en effet une forme qui paraît assez similaire, en tout cas sur cette image, avec un bec pointu chez l'oiseau qui évoque la trompe de l'insecte, et des ailes spécialisées pour leur permettre de voler tout en restant sur place, même si leur morphologie est très différente quand on regarde dans les détails.

8/16 Bien sûr, deux organes homologues peuvent avoir conservé une forme et une fonction proches. Pour reprendre le même exemple, les pattes d'un certain nombre d'autres mammifères, quoique présentant une diversité assez notable, restent utilisées principalement pour la marche (je zappe quand même ici pas mal de cas, dont celui des pinnipèdes).

Parfois, cependant, un organe a tellement changé de fonction que l'homologie ne saute pas immédiatement aux yeux. On a ainsi pu déterminer qu'une partie de notre oreille interne est dérivée des branchies de nos ancêtres aquatiques, ayant complètement changé de rôle. À l'inverse, il est possible que deux organes non-homologues aient fini par dériver vers un rôle et un aspect environ similaires.
Sur le même principe, mais cette fois en noir et blanc, ce qui est moins pratique, comparaison des squelettes de « main » entre un orang-outan, un chien, un cochon, un bovidé non-spécifié, un tapir et un cheval (la légende n'apparaissant hélas pas sur l'image). On reconnaît à chaque fois la même forme globale, même s'il y a des différences notables. Par exemple, l'orang-outan, primate de son état, possède un pouce opposable. Les quatre dernières lignées d'animaux ont perdu au moins un doigt (le bovidé n'en a plus que deux, et l'équidé plus qu'un), mais ont en revanche des os beaucoup plus épais pour le(s) doigt(s) restant(s), permettant de mieux supporter leur poids, avec des sabots à la place de nos ongles.

7/16 Une fois encore, comprendre l'évolution a donc permis de donner du sens aux travaux des biologistes. En l'occurrence, le lien de parenté entre les espèces explique pourquoi on retrouve des structures internes comparables entre des organes qui ont des fonctions assez différentes.

Par exemple, une main humaine, une aile de chauvesouris et une nageoire de cétacé ont une disposition des os assez similaire, les trois dérivant d'une même forme ancestrale, même si leur aspect général est moins proche car elles se sont spécialisées pour des usages différents. On exprime ce lien de parenté en disant qu'il s'agit d'organes « homologues ».
Schéma, trouvé sur Wikimédia Commons, comparant la forme du membre supérieur chez l'humain, le chien, l'oiseau et la baleine (je n'ai pas retrouvé la version avec une chauvesouris que j'avais en tête, mais vous avez eu une comparaison entre les ailes des oiseaux, chauvesouris et ptérosaures il y a quelques threads). Des couleurs mettent en évidence le fait qu'on retrouve les mêmes os, disposés les uns par rapport aux autres de la même façon, mais avec une forme qui s'est adapté aux différents usages (préhension, marche, vol ou nage).

6/16 Chez des animaux se reproduisant plus rapidement, les changements morphologiques peuvent cependant être plus rapides. Un exemple bien documenté est ainsi celui du lézard des ruines (ou lézard sicilien, Podarcis siculus), dont les femelles pondent trois à quatre fois par an. En 1971, une équipe de scientifiques a introduit une petite population de lézards, alors insectivores, sur une île où ils étaient jusque là absents.

L'île a ensuite été interdite d'accès (en partie à cause de la situation géopolitique des Balkans), et l'équipe n'a pu y retourner qu'environ trente ans plus tard. Cela avait suffit aux descendants de ces lézards pour devenir herbivores, avec plusieurs changements morphologiques associés (membres plus courts, mâchoire plus forte, nouvelle structure dans le système digestif).
Photo, trouvée sur Wikipédia, d'un lézard des ruines (je pense qu'il s'agit de la version de base insectivore, mais je ne les connais pas suffisamment pour voir ça au premier coup d'œil). Il s'agit d'un lézard assez typique qu'on voit ici se hisser sur un rocher pour se chauffer au soleil.

5/16 Bon, vu que je suppose que tout le monde ici a déjà vu la vidéo de Faune Cool sur les ours (si ce n'est pas le cas, elle vaut sans doute le visionnage, donc n'hésitez pas), il faut sans doute que je précise que le panda géant n'a été scientifiquement décrit qu'en 1869, plus de trente ans après la mort de Cuvier, qui ne pouvait donc pas connaître ce remarquable contre-exemple.

Cet animal a en effet une morphologie complète (des dents jusqu'au système digestif) de mangeur de viande, comme tous les autres ours, mais se nourrit pourtant quasi-exclusivement de bambou. Il s'agit vraisemblablement d'un changement dans son régime alimentaire trop récent, à l'échelle de l'évolution, pour que des mutations adaptées aient eu le temps d'apparaître.
Photo d'un panda géant, trouvée sur leur page Wikipédia, sur laquelle on voit l'animal, une sorte de gros ours au pelage alternativement noir et blanc, manger une feuille de bambou qu'il tient dans sa main. Parce que, oui, les pandas peuvent tenir des objets dans leurs mains, on va y revenir un peu plus bas.

4/16 Mais Cuvier va surtout constater qu'il existe une certaine cohérence entre les organes, qu'il appelle « corrélation des formes ». Ainsi, un animal se nourrissant essentiellement de viande va avoir un système digestif adapté à la digérer, mais également des dents efficaces pour la trancher, qui vont être très différentes des dents plus efficaces pour broyer que vont présenter les herbivores, etc.

Cette cohérence interne, qui semble environ systématique, est donc un indice majeur pour parvenir à reconstituer la forme générale à partir de restes incomplets : l'étude d'une simple mâchoire (les dents étant ce qui se fossilise le mieux) nous renseigne déjà sur le mode alimentaire de l'animal, ce qui permet de faire des suppositions quant à sa forme générale.

Ce sont, d'une certaine façon, des prédictions sur les fossiles plus complets qu'on pourra trouver plus tard, selon une logique dont on a déjà parlé : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AybcCRXAswcqPg6ZLE

3/16 Comparant le fonctionnement des organes sur un grand nombre d'espèces, il va ainsi associer les différents niveaux de regroupement des formes de vie (genres, ordres, classes, etc.) à certains organes particuliers. Ainsi, tous les mollusques (c'est Cuvier qui définit ce groupe en 1795) vont avoir un système nerveux qui leur est propre, différent de celui des arthropodes, ou des vertébrés.

Cuvier va donc poser que la structure du système nerveux est associé à l'embranchement (ou phylum). Le système respiratoire, pour sa part, va varier d'une classe à l'autre au sein d'un même embranchement, donc pour une même organisation du système nerveux. Il définit donc ainsi une « subordination des organes », permettant de faciliter les classifications.

Au fait, pour réviser un peu à propos de ces différents niveaux de regroupement, voyez par là : https://fadrienn.irlnc.org/notice/Ayq6HnZA7DBl1vwY2S

2/16 Mais on ne savait pas encore ça à l'époque, et pire encore : la majorité des biologistes étaient encore fixistes, convaincus que les formes de vie étaient immuables dans le temps ; et donc la notion même de moment où deux lignées se sont séparées n'avaient pas encore de sens. Les travaux de Tyson ont néanmoins inspiré pas mal de ses collègues, dont un certain Georges Cuvier.

On a déjà évoqué le bonhomme plusieurs fois : partisan du catastrophisme, il pensait que la vie sur Terre avait été plusieurs fois détruite puis recréée, d'où l'existence de formes fossiles différentes des formes de vie actuelles. Et c'est notamment pour étudier ces formes fossiles qu'il a développé la discipline inaugurée par Tyson : l'anatomie comparée.

Ainsi que la paléontologie, qui n'avait pas encore ce nom, mais ça, on en a causé la semaine dernière : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B3zFiy7Wf66B3dbRj6

Okay, c'est donc parti pour ce #Vulgadredi en vitesse ! Comme indiqué il y a quelques jours, je n'aurai les retours que demain, mais je compte sur vos partages d'ici-là :-) Et donc, dans le dernier #VendrediVulga, nous en étions restés à la question de comment on détermine à quoi ressemblait un animal de son vivant à partir d'un tas d'os, souvent incomplet, ce qui nous occupera bien seize pouets.

On peut remonter pour ça aux travaux d'un certain Edward Tyson à la toute fin du ⅩⅦème siècle, dans lesquels il montrait que l'anatomie d'un chimpanzé est plus proche de celle d'un être humain que de celle des singes à queue. Nous savons maintenant, on en a parlé dans le thread sur le Cénozoïque, que c'est parce que les deux lignées se sont séparées il y a quelques millions d'années à peine.
Photographie d'un fossile de spinosaure. Contrairement à d'autres fossiles que j'ai pu vous montrer précédemment, celui-ci est loin de donner une idée directement repérable de ce à quoi ressemblait l'animal : on voit un certain nombre d'os, mais ils sont en tas sans avoir gardé la forme du corps, et il en manque vraisemblablement un certain nombre. Il va donc y avoir du boulot pour reconstituer complètement l'animal (mais on va y arriver, cf l'image du dernier pouet !)

@hist_myth Je viens de relire rapidement ce thread vu que tu l'as repouetté, et en arrivant sur ce passage, je ne peux pas m'empêcher de penser à la similitude avec les contes traditionnels européens, du genre de l'histoire du petit chaperon rouge et compagnie.

Histoires surtout de traditions orales, qui baignent la culture populaire mais dont il n'y a pas forcément eu énormément de traces écrites pendant un bon moment, jusqu'à ce que quelques auteurs ne figent sur le papier des versions devenus célèbres, certains comme Perrault racontant une version qui leur est propre pour porter le message qu'ils veulent, tandis que d'autres comme les frères Grimm essayant plutôt de faire dans la compilation (et comme pour les auteurs antiques, on a bien quelques siècles de décalage entre).

D'ailleurs, comme pour la mythologie antique (cf plus bas dans ton thread), les versions modernes ont été pas mal édulcorées.

@breizh Ç't'à dire que tu réponds à quelqu'un qui dit explicitement ne pas se servir de systemd sous Debian et ne pas avoir de soucis avec ça ^^" T'as vraisemblablement un niveau technique supérieur au mien, donc je pense que si ça s'est mal passé, vous avez sans doute des besoins spécifiques que la plupart des gens (dont sans doute @Khrys) n'ont pas. Moi le seul effort que j'ai mis dedans, c'est les lignes qui vont bien dans /etc/apt/preferences pour éviter que ça s'installe, à part ça je ne me souviens de rien de spécifique.

@Khrys Moi j'ai juste évité de l'installer à la base, mais pour le dégager quand il est déjà là, un camarade de Debian-Facile a fait une page de doc' :

https://debian-facile.org/doc:systeme:openrc:install

C'est pas grand public évidemment (destiné à des gens qui ont le niveau pour savoir ce que c'est que systemd et vouloir le remplacer), mais pour toi ça devrait le faire sans souci ; s'il y a des trucs pas clairs dedans, ne pas hésiter à les remonter, je pense qu'il se fera un plaisir d'améliorer.

@Khrys Alors, Devuan n'a juste pas d'intérêt à la base, ce sont des gens (avec des positions politiques pas glop, 'me semble, mais je ne sais plus trop) qui ont décidé de faire du bruit à propos de partir plutôt que de participer à maintenir une alternative en état de marche.

Perso je suis sous Debian depuis des lustres et j'ai réussi à éviter systemd jusque là sans spécialement de souci. Par contre, une prise de décision contre l'IAg au niveau de Debian a l'air mal engagée (de ce que j'ai cru voir, une grosse partie des devs ont l'air plutôt contre l'IAg mais sans vouloir forcer ça, et il y a une minorité de pro-IA qui font du forcing).

@Looping Tu as arrêté de dépouiller, donc ? Perso, de mémoire, je crois avoir commencé à m'y mettre à peu près en même temps que j'ai commencé à réaliser que j'étais anarchiste (une élection où j'n'ai pas pu aller au bureau de vote à temps, donc je suis resté aider à la fin pour compenser, et je me suis fait la réflexion que la phase de dépouillement était largement plus utile et intéressante, démocratiquement parlant, que le vote lui-même).

@otyugh @JoAnn Ça me paraît assez peu probable aussi, et je ne crois pas avoir vu passer quoi que ce soit allant dans ce sens (après, mon suivi des études sur ce sujet est très lacunaire).

Mais pour ce qui est de la hausse du nombre de cas, on a une explication qui couvre une au moins une partie importante du phénomène : la hausse du nombre de diagnostics, tout simplement. On commence seulement à prêter attention à quelque chose qui a vraisemblablement toujours été là.

@hist_myth Certes ^^"

@hist_myth Ç'pas impossible que je parle de lui dans un de mes prochains #vulgadredi, donc si ça peut éventuellement être faisable de renvoyer vers tes threads à toi au passage, c'est cool, mais évidemment si c'est trop de boulot tant pis ^^

Bon, les ami.e.s, quelles idées, pistes, envies, suggestions vous auriez pour le prochain thread mythologique ?

Sachant qu'on préfère ici :
> de la mythologie grecque ou romaine (c'est pas que j'aime pas les autres mythologies c'est juste que je préfère laisser les gens qui les connaissent en parler)
> sourcée = c'est dans des textes antiques, pas des réinventions récentes
> qui raconte une histoire ou une série d'histoire si possible

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