Le Livre d'Argent

Allez, j'ai à peu près réussi à me remettre de mon été, reprenons donc notre petite série du #VendrediVulga sur les maladies et la façon dont on lutte contre elles. Ce #Vulgadredi-ci, qui fera de nouveau seize pouets, va attaquer la troisième et dernière partie de ma vidéo jamais tournée, pour parler cette fois des vaccins modernes et de la façon dont ils fonctionnent.

Les débuts de cette histoire-ci remontent aux années 1930, soit le moment, on l'a déjà évoqué, où les microscopes électroniques ont commencé à nous permettre de voir les virus, trop petits pour les microscopes optiques. C'est en effet aussi vers cette époque que l'on a découvert l'existence d'un truc essentiel dans notre immunité : les anticorps.
Capture d'écran du dessin animé « Il était une fois la vie », montrant le personnage de Métro, qui personnifie les anticorps dans la série. Il s'agit d'un petit personnage blanc avec quatre ailes, représenté généralement en plusieurs exemplaires (on en a ici un au premier plan et un certain nombre d'autres derrière), un chef de groupe étant souvent identifié par une ligne jaune au niveau de ce qui correspondrait à son col. Cette itération-ci du personnage, qui vient justement de l'épisode sur la vaccination, est équipée d'un faux nez et d'une épée, imitant Cyrano de Bergerac (quand les Métro « normaux » montrés dans cet épisode sont censés être des anticorps « génériques » qui ne reconnaissent pas l'intrus lorsque le corps n'est pas vacciné). On peut toutefois noter que les anticorps dans la série sont montrés comme tuant directement les microbes (que l'on voit alors se dégonfler comme un ballon qu'on aurait crevé), ce qui ne correspond pas à l'action réelle des anticorps, mais on va détailler ça tout de suite.

2/16 Un anticorps, c'est une molécule assez complexe, qui va venir s'accrocher aux microbes présents dans notre corps, ce qui a pour effet de les immobiliser. Une fois que ces intrus ne bougent plus, les cellules de notre système immunitaire peuvent alors venir s'en débarrasser pour de bon.

Mais comment ces anticorps peuvent-ils s'accrocher à n'importe quel intrus, comme ça ? Eh bien, justement, ils ne le peuvent pas : le point essentiel que nous découvrons à cette époque est que ces anticorps sont *spécifiques* : chacun d'entre eux cible un type de microbes en particulier.
Schéma de fonctionnement de nos défenses immunitaires, trouvé sur la page Wikipédia anglophone dédiée aux anticorps. On voit quatre cases numérotées. Sur la première, on voit des anticorps, petits trucs en forme de Y, et des cellules (des boules avec des points qui dépassent) qui représentent l'envahisseur. Pour l'instant, anticorps et microbes se déplacent librement. Dans la deuxième case, les anticorps sont entrés en contact avec les microbes et commencent à s'y accrocher. On voit trois configurations possibles : soit quelques anticorps s'accrochent aux machins qui dépassent, sans plus, soit la cellule se retrouve entièrement cernée par les anticorps, ou soit les anticorps s'accrochent à plusieurs cellules à la fois et les retenant donc les unes contre les autres. Dans tous les cas, ce sont les deux branches du haut du Y qui s'accrochent au microbe. Dans la troisième case, une cellule de notre système immunitaire, appelée « phagocyte » et beaucoup plus grosse que les microbes (dans Il était une fois la vie, elles sont représentées par les sortes de bennes à ordure) s'approche d'un microbe immobilisé, et on voit qu'elle dispose de récepteurs qui, eux, vont réagir à la branche du bas du Y : dans la quatrième case, on voit le phagocyte « avaler » le microbe (toujours piégé par les anticorps), pour l'isoler du reste du corps humain et pouvoir le détruire sans risque.

3/16 Il faudra un peu plus de temps pour comprendre comment ça marche en détails (évidemment, le déclenchement d'une guerre mondiale à cette époque n'a pas franchement aidé…), mais on commencera à y arriver dans les années 1950.

Le truc est donc que, lorsque notre corps se retrouve confronté à une nouvelle menace, certaines cellules de notre système immunitaire vont se mettre à se multiplier en très grand nombre, puis chacune de ces copies se mettra à muter de façon aléatoire, mutations qui auront pour effet de changer la forme extérieure des anticorps qu'elles produisent.
Autre capture d'écran du dessin animé Il était une fois la vie montrant une intense scène de bataille entre les défenses du corps et les microbes. On voit en bas de l'image ce qui ressemble à un poste frontière complètement détruit, plusieurs globules blancs hors de combat et des bactéries courant dans tous les sens, tandis qu'à l'arrière-plan, un nuage de fumée blanche symbolise les affrontements en cours. En haut de l'image, des lymphocytes B, les cellules productrices d'anticorps, sont représentées des personnages humains dans des espèces de petit vaisseaux spatiaux, d'où ils sont en train de larguer des régiments entiers de Métro, le petit personnage mentionné plus haut, en espérant qu'ils parviendront à mettre les intrus hors d'état de nuire. La partie concernant les mutations aléatoires n'est jamais présentée dans la série, et je les comprends, ça n'est pas évident à illustrer.

4/16 Au bout d'un moment, certains des anticorps ainsi produits se trouveront avoir la bonne forme pour pouvoir s'accrocher efficacement à la menace qui vient d'être identifiée : ils seront alors produits en grand nombre pour se débarrasser de la menace en question.

Évidemment, cette stratégie n'est pas forcément très efficace, puisqu'il faut le temps que les bons anticorps apparaissent par hasard. Mais on peut difficilement faire mieux face à une menace inconnue. Face à une menace déjà connue, en revanche, on peut compter sur le fait que notre système immunitaire a une mémoire.

Et vous saviez sans doute déjà que le hasard est quelque chose d'assez important dans l'histoire de la vie : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AybcCRXAswcqPg6ZLE

5/16 La plupart de nos cellules immunitaires ont une vie courte : elles peuvent se multiplier au moment d'une attaque pour lutter contre l'agresseur, mais ne resteront pas éternellement dans l'organisme ensuite. Mais il existe certaines cellules spécialisées, à vie longue, produites lorsque des anticorps efficaces ont pu être trouvés.

Si un microbe du même type se présente de nouveau plus tard, ces cellules à vie longue se réactivent alors à son contact et se mettront immédiatement à se multiplier, produisant ainsi des cellules à vie courte qui elles-mêmes produiront directement le type d'anticorps efficace pour immobiliser l'intrus.
Capture d'écran du dessin animé Il était une fois la vie (oui, encore, je fais ce que je peux avec ce que j'ai. En l'occurrence, elle vient du même épisode que l'image précédente et se situe en fait quelques secondes plus tôt, montrant les préparatifs de la bataille). On voit ici une phase de division cellulaire lorsque des intrus ont été détectés, les lymphocytes se multipliant pour pouvoir produire davantage d'anticorps. Ils apparaissent ainsi en plusieurs exemplaires (on reconnaît Psi et Pierrot, les deux lymphocytes B principaux de la série, en double exemplaire en haut, ceux du bat se sont déjà multipliés, et ceux du milieu sont en train de le faire).

6/16 C'est donc pour cette raison que certaines maladies, comme la variole dont on parlait il y a quinze jours, ne peuvent nous infecter qu'une seule fois : notre système immunitaire est capable d'apprendre, et s'il a pu produire des défenses efficaces la première fois, il pourra les réactiver rapidement les fois suivantes, nous dispensant de retomber malade.

Mais, évidemment, ça n'est pas toujours aussi simple. D'abord, même ces cellules à vie longue ne sont pas éternelles, et il est donc possible que, si on reste sans aucun contact avec les microbes d'une maladie donnée pendant trop longtemps, notre corps « oublie » comment se défendre contre eux.

Une question à ce sujet avait d'ailleurs valu un complément au tout premier de ces threads : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AwGqdlETaMATeFmxE0
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7/16 Mais aussi, et surtout : virus et bactéries se reproduisent immensément plus vite que nous, et comme on en a déjà parlé, chaque nouvelle reproduction est susceptible de venir avec des mutations, qui peuvent changer leur forme extérieure et donc rendre nos défenses moins efficaces.

C'est une des raisons qui font qu'il est particulièrement délicat de mettre au point un vaccin contre certaines maladies, dont en particulier le SIDA : le VIH présente une très grande variabilité et on n'a pour l'heure pas réussi à trouver un moyen efficace de se protéger de tous ses variants.
Photo, prise au microscope électronique et datée de 1985, du Virus de Immunodéficience Humaine, ou VIH, trouvée sur Wikipédia. Le virus se nomme ainsi car il s'attaque aux cellules du système immunitaire, rendant celles-ci inopérantes : le SIDA ne tue pas par lui-même, mais peut rendre mortelle environ n'importe quelle autre maladie. Sur l'image, on voit un ensemble de cellules de petite taille avec une partie plus sombre à l'intérieur, et une membrane autour d'elle. C'est cette membrane qui est affectée par la variabilité dont on vient de parler, présentant d'une souche à l'autre des marqueurs assez différents.

8/16 Pour d'autres maladies, comme par exemple la grippe, l'apparition de nouveaux variants est plutôt saisonnière, menant à mettre au point un nouveau vaccin chaque année, chaque fois pour se protéger de souches différentes, en espérant que ce soient bien ces souches-là que les gens rencontreront⁽*⁾.

Et pour d'autres, comme le Tétanos, le vaccin dont nous disposons actuellement est efficace contre toutes les formes que prend la maladie… Ce qui n'empêche pas que des rappels soient régulièrement nécessaires, pour éviter que notre système immunitaire oublie comment lutter.

(∗) C'est souvent le cas, mais parfois pas. Ce qui peut donner lieu à des explications… imagées : https://lepharmachien.com/vaccin-anti-grippe-inefficace/

9/16 Il est donc temps de voir un peu comment fonctionne ces vaccins. L'idée de base, vous l'aurez compris, est d'entraîner notre système immunitaire de façon sécurisée, d'apprendre à notre corps à produire les bons anticorps pour lutter contre une maladie donnée.

Sauf que ça… ça nécessite d'être en contact avec la maladie en question, pour que notre système puisse savoir quand ça fonctionne. Les cas de deux souches différentes contre lesquelles les mêmes anticorps sont efficaces, comme c'était le cas pour la variole et la vaccine, sont hélas sacrément rares.

Mais bon, ça je l'avais déjà plus ou moins dit il y a deux semaines : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B9q0izP590BAmrj0wC

10/16 On a donc commencé par chercher comment « atténuer » le microbe : infecter les gens avec quelque chose de toujours vivant, toujours susceptible d'attaquer, mais dont on a fait en sorte qu'il soit beaucoup moins virulent. C'était la technique expérimentée par Pasteur dont on a parlé la dernière fois⁽*⁾.

C'est la stratégie la plus efficace, car notre système est vraiment attaqué et réagit donc beaucoup mieux, conservant la mémoire de l'attaque plus longtemps. Le souci est que certaines personnes sont « immunodéprimées », c'est-à-dire avec un système immunitaire qui fonctionne beaucoup moins bien, et pour elles, même un microbe « atténué » peut demeurer dangereux.

(∗) Allez, si vous aviez manqué ce thread, il est là : https://fadrienn.irlnc.org/notice/BA4Up91IFOyKSvOToW

11/16 On choisit donc plutôt dans certains cas d'injecter des microbes déjà morts… voire coupés en morceaux : des molécules caractéristiques auxquels les anticorps pourront s'accrocher, mais pas le microbe complet. Il n'y a alors plus aucun risque d'infection… mais sans véritable menace, l'apprentissage est moins efficace et des rappels sont requis plus fréquemment.

Il peut même arriver, pour certains vaccins, que notre corps ne se rende même pas compte de la présence de ces microbes morts ou bouts de microbes. Dans ce cas, on va ajouter au vaccin une autre substance qui va servir à attirer l'attention de nos défenses : elle n'a pas d'effet par elle-même, mais sans elle le vaccin n'agirait pas. On appelle ça un « adjuvant ».
Photo, trouvée sur Wikimédia Commons, d'un petit tas de cristaux de sulfate d'aluminium, qui est un des adjuvants les plus utilisés (bon, il n'est pas sous cette forme dans les vaccins, bien sûr). Globalement, on voit quelque chose qui ressemble à un tas de sucre ou de sel (c'est d'ailleurs, littéralement, un tas de sel, en tout cas au sens chimique du terme, puisque le chlorure de sodium que nous mettons dans nos plats n'est qu'un sel parmi de très nombreux autres). Le sel d'aluminium est présent dans près de la moitié des vaccins nécessitant un adjuvant. Il a été, au fil du temps, suspecté de parfois provoquer des effets secondaires indésirables, mais il semble que des tests plus récents aient montré qu'on pouvait l'utiliser sans risques dans la plupart des cas.

12/16 Au cours des années 1990, une variante de la dernière technique a été imaginée et a commencé à être mise en application : plutôt que d'envoyer des molécules caractéristiques d'un virus, on a essayé de pousser notre corps à fabriquer ces molécules lui-même.

En effet, la caractéristique principale d'un virus (qui le distingue d'une bactérie, raison pour laquelle je précise ici de quoi je parle alors que j'utilisais le terme « microbe » pour désigner les deux jusque là) est qu'il ne se reproduit pas tout seul : il parasite nos cellules, utilisant leur machinerie interne pour produire des copies de lui-même.

J'ai déjà dû redonner le lien récemment, mais pour un rappel sur le fonctionnement de nos cellules : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AzXXsM9y1i7hIy5lqK

13/16 Si on fait en sorte que nos cellules se mettent à produire ces molécules caractéristiques, on simule donc une infection, mais sans mettre notre corps en danger. Et pour provoquer cette production, il faut injecter dans notre corps une autre molécule, celle à partir de laquelle les protéines sont fabriquées : de l'ARN.

Les « vaccins à ARN » qui ont été mis au point pour lutter contre læ Covid-19 reposent donc sur ce type de méthode… qui avait déjà une bonne vingtaine d'années d'existence à l'époque. Pas exactement la technologie toute récente et encore expérimentale que certaines personnes ont décrite, donc.

J'allais vous mettre une B.D. d'xkcd ici, mais l'image est un peu grande, donc allez directement lire là-bas : https://xkcd.com/2425/

14/16 Voici donc l'ensemble des techniques qu'on a pu mettre au point pour apprendre à notre corps à se défendre avant même de rencontrer certaines menaces. On choisit entre ces techniques, en fonction de la maladie visée, selon ce qui est le plus facile à mettre au point et le plus efficace en termes de défense.

Bien sûr, il arrive que tout ne se passe pas bien. Il existe des cas connus, particulièrement rares, d'effets secondaires indésirables, dont on tente de comprendre les causes pour pouvoir les éviter. Mais dans l'ensemble, la vaccination est sans doute un des plus importants progrès de l'humanité.
Et parce que je n'avais rigoureusement aucune idée de comment illustrer ce pouet, voici une gravure du dix-neuvième siècle intitulée « les malheurs de la vaccine », trouvée sur Wikimédia Commons. On y voit sur la gauche un personnage (apparemment censé représenter Edward Jenner dont on a parlé il y a deux semaines) pousser dehors un squelette portant une faux, symbolisant le fait que la vaccination a repoussé la mort, tandis qu'à droite, plusieurs enfants en parfaite santé jouent sous le regard de leur mère, et qu'un personnage de pharmacien semble bien embêté, car, les gens n'étant plus malades, sa pharmacie fait faillite (quelques textes difficilement lisibles même avec une image en très grand format car leur police d'écriture n'est pas extra indiquent que l'arrière-plan est censé représenter une pharmacie à vendre). Bon, on sait que c'est loin d'être ce qui se passe en vrai, mais ça reste quand même plutôt sympa comme image.

15/16 Comme on l'a vu il y a deux semaines, une vaccination suffisamment systématique peut même causer la disparition de certaines maladies… même si ce n'est pas systématique, et que tout recul dans le taux de vaccinations peut conduire les maladies à regagner du terrain, on le voit hélas en ce moment aux USA.

Il faut d'ailleurs noter que la vaccination ne marche pas à chaque fois, un petit pourcentage de gens vaccinés ne développent pas l'immunité attendue. Il reste toujours une partie aléatoire, et c'est pourquoi prendre des précautions pour éviter de propager des microbes reste une bonne chose.
Schéma classique (ici trouvé sur Wikimédia Commons) de l'utilisation de tranches d'emmental pour se protéger d'une menace, ce qui est quand même une idée un peu saugrenue, mais bon. On voit donc trois tranches de fromages présentant chacune des trous à des positions différentes, signe que les tranches n'ont pas été coupées dans le même morceau de fromage, parce que sinon, hein, les trous sont plus épais que ça et donc se suivraient d'une tranche à l'autre. Plusieurs flèches sont tracées en passant par ces trous mais s'arrêtent en touchant le fromage, et une seule parvient à passer en ayant toujours un trou au bon endroit. L'idée est de symboliser le fait qu'aucune des mesures que nous prenons (le vaccin, le masque, etc.) n'est parfaite et fonctionne à tous les coups, mais que plus on en accumule, plus les risques diminuent, puisque les différents risques d'échec ne se recoupent pas.

16/16 On est donc arrivé au terme de ce que je prévoyais pour cette vidéo… mais pas pour ce que j'ai à vous dire ici (d'ailleurs, j'envisageais une suite à cette vidéo, pas encore écrite). Je pense pour l'instant faire environ quatre threads de plus sur des sujets connexes à celui-ci, mais ça peut aussi dépendre de vos éventuelles questions !

Dans le prochain, on s'intéressera à ce qu'on peut faire pour lutter contre une maladie une fois qu'elle est là, quand on n'a pas pu se préparer en amont. Donc j'espère que tout ça vous plaît toujours, et comme d'hab, les likes/partages sont ce qui m'encourage à continuer, donc n'hésitez pas !
Dessin vectoriel, trouvé sur Wikimédia Commons, représentant un kit de vaccination : on voit un flacon contenant le vaccin (puisqu'il s'agit d'un dessin et pas d'une photo, aucune marque n'est visible, et on voit juste marqué « Vaccin 5mL », suivi d'un code barre), et une seringue pour l'injecter, le produit devant se retrouver directement au contact de notre système immunitaire dans le sang sans passer par le système digestif qui nous priverait de ses effets. Cette image n'était probablement pas la meilleure pour conclure, mais j'ai vraiment galéré sur les illustrations pour ce thread.