Le Livre d'Argent

La semaine est finie, c'est l'heure du #Vulgadredi, le week-end est là, voici le #VendrediVulga ! On a conclu le thread de la semaine dernière en mentionnant le fait que, même si nous sommes une espèce parmi d'autres apparue globalement par hasard, nous avons quand même réussi à montrer une certaine capacité à étudier le monde autour de nous, ce qui est plutôt chouette.

Eh bien, cette semaine, je vous propose d'illustrer ça en vous racontant une petite histoire qui nous prendra seize nouveaux pouets, et qui va amorcer le sujet qui nous restait du dernier sondage. Une histoire qui nous a opposé à l'un des plus terribles ennemis qu'ait connu l'humanité : la variole.
Photo, prise au microscope électronique et trouvée sur la page Wikipédia dédiée à la maladie, du virus de la variole. On voit globalement une image en noir et blanc avec un tas de petites boules, des cellules, nous permettant finalement de voir à quoi ressemble cet ennemi très longtemps resté invisible pour nous. Je vous préviens, je vais faire mon possible, mais ce thread n'est pas évident à illustrer.

2/16 La variole (« smallpox » en anglais), c'est une maladie dont l'origine semble remonter à la préhistoire, au moment où nous ancêtres ont commencé à pratiquer l'élevage. À force de cohabiter avec nos animaux domestiques, en effet, certaines maladies sont passées d'une espèce à l'autre, et c'est peut-être comme ça que celle-ci est apparue.

C'est d'ailleurs une problématique qu'on connaît toujours et qui se renforce de nos jours : avec des élevages toujours plus grands et gérés de façon industrielle, on augmente les risques qu'une maladie finisse par passer de nos animaux à nous.

Je vous avais d'ailleurs déjà transmis ce lien : https://lejournal.cnrs.fr/articles/quand-lhomme-favorise-les-epidemies

3/16 La variole se manifestait par une forte fièvre, des douleurs… puis l'apparition de pustules sur le visage, voire sur l'ensemble du corps (et on va se passer d'illustrer ce point, mais il y a des images sur Wikipédia si vous y tenez), ce qui laissaient des cicatrices lorsque le malade finissait par guérir.

Guérison qui était hélas loin d'être systématique : la maladie tuait en moyenne une personne sur trois. Très contagieuse, elle se transmettait notamment par aérosols… et disons que les masques FFP2 n'étaient pas encore franchement à la mode à l'époque. Et pour le coup, ce n'était même pas la faute d'une gestion catastrophique par le gouvernement.
Photo, trouvée sur Wikimédia Commons, d'un masque FFP2, un outil efficace pour réduire les risques de contamination aéroportée (en plus de protéger aussi des particules fines quand il y a un incendie à proximité, ce qui peut aussi être assez utile par les temps qui courent). Le masque est ici simplement présenté plié en deux et posé devant nous, avec la partie qui doit couvrir le visage du haut du nez au bas du menton (on voit la marque de la partie rigide qui le fait tenir sur le nez), des élastiques pour le faire tenir aux oreilles (ce qui n'est pas le plus agréables, les masques tenant sur l'arrière de la tête le sont beaucoup plus) et la mention « KN95 », qui si j'ai bien compris est environ l'équivalent de « FFP2 » avec les normes chinoises.

4/16 Bref. Les effets de la variole sont néanmoins restés relativement limités pendant assez longtemps… parce que la densité humaine n'était pas suffisante à l'époque pour provoquer des pandémies comme celles que nous connaissons maintenant. Moins d'humains, c'est aussi moins de victimes, de fait.

Ce sont les progrès de l'urbanisation qui, mettant de plus en plus en contact les humains entre eux, augmenteront considérablement le nombre d'épidémies au fil des siècles, et la variole n'a pas fait exception à ce principe (même si elle n'a hélas pas été la seule).
Capture d'écran d'un tableau trouvé sur la page Wikipédia anglophone dédiée aux plus grandes cités Européennes au cours de l'histoire. On y voit donc les quinze villes les plus peuplées d'Europe entre l'an 800 et l'an 1500, triées selon l'ordre atteint cette dernière année. Constantinople (aujourd'hui Istanbul), capitale de l'Empire Roman d'Orient, a été la ville la plus souvent en première position, même si Córdoba en Espagne semble lui avoir volé la vedette en l'an 1000 (avant que sa population ne chute ensuite drastiquement, mais je ne suis pas allé voir les détails de l'Histoire locale), et si Paris a pris la première place entre 1250 et 1450. Je ne vais pas lister l'ensemble des détails, ce serait beaucoup trop long pour ce alt, mais on peut noter que pas mal de villes italiennes sont représentées, avec Venise en très bonne position (elle est classée troisième en 1500), et Rome jamais particulièrement haut. Le truc à remarquer en particulier étant surtout que, à part pour le cas spécifique de Constantinople, très peuplée au départ mais qui a souffert de la conquête progressive par l'empire Ottoman (ainsi que des croisades avant ça, il me semble), toutes ces villes ont globalement beaucoup augmenté en population au fil du temps.

5/16 Bien sûr, à l'époque, on ne savait pas encore ce que c'est qu'un virus, et on ne comprenait pas bien les mécanismes de propagation : il était donc difficile de prendre des mesures efficaces, du style de celles que nous recommande @arra. Mais on pouvait quand même applaudir le personnel soignant par la fenêtre, ou pas.

On avait quand même déjà remarqué que les populations n'ayant jamais été en contact avec la maladie semblent y résister beaucoup moins bien. Ainsi, si la maladie s'était pas mal développée en Europe et en Asie, on peut dater sa première arrivée au Japon, au cours de l'année 735… parce que dans les deux années qui ont suivi, l'île a perdu environ un tiers de sa population de l'époque.
Dessin d'un samouraï japonais, Minamoto no Tametomo, affrontant le « démon de la variole », qui illustre actuellement la page Wikipédia dédiée à ce dernier, et réalisé par Tsukioka Yoshitoshi. La maladie, ayant causé environ un million de victimes et pas mal de bouleversements sociaux et politiques lors de son arrivée sur l'île, a évidemment laissé des traces dans la mythologie locale.

6/16 Mais l'exemple le plus spectaculaire est sans doute celui de la colonisation du continent américain après 1492. En effet, l'être humain s'était installé sur ce continent, en traversant à pieds depuis le nord-est de l'Asie, environ quinze millénaires plus tôt⁽*⁾, mais depuis, les contacts s'étaient limités à quelques navires vikings, sans plus.

Du point de vue des colons, trouver des êtres humains en arrivant là-bas était donc ce qu'il y aurait de plus proche pour nous de rencontrer des extraterrestres ; mais du point de vue de la variole, c'était juste une nouvelle réserve de victimes à infecter, qui en plus se défendaient beaucoup moins bien.

(∗) En tout cas si je m'en réfère à ceci dont ce n'est pas le sujet principal mais qui est quand même sacrément intéressant : https://xkcd.com/1732/

7/16 On peut d'ailleurs noter que, l'élevage ayant été nettement moins développé chez les peuples natifs américains avant la colonisation, le nombre de maladies qu'ils avaient à transmettre de leur côté était nettement moins important que ce que nos ancêtres avaient à leur apporter.

En l'occurrence, on considère maintenant que la variole amenée par les colons a été le premier responsable de l'effondrement de l'empire Inca, notamment, et ce très loin devant les fusils des conquistadors (qui ont fait quand même pas mal de boulot aussi, hein).

J'avais d'ailleurs évoqué ces points dans le tout premier #Vulgadredi, qui n'avait pas encore ce hashtag, mais qui parlait d'éventuels microbes extraterrestres : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AwGiNCEL9iX8pAJcTw

8/16 Mais penchons nous plus en détails sur le fait que les gens de l'autre côté de l'Atlantique résistaient moins bien à la variole que ceux qui se trouvent de notre côté à nous, parce que, mine de rien, c'est un point sacrément important dans l'histoire.

On avait en fait déjà remarqué à cette époque que les personnes ayant déjà été malades de la variole et qui avaient réussi à en guérir ne semblent pas retomber malades lors de l'épidémie suivante. Qu'on y survive ou non, la variole semblait être une maladie qu'on ne pouvait attraper qu'une seule fois.
Capture d'écran d'un épisode du dessin animé « il était une fois la vie » (qui se dispute avec le documentaire « espèces d'espèces » le rang de plus grande source d'illustrations dans mes threads biologiques quand je ne sais pas trop quoi mettre). On voit en l'occurrence une bagarre (surtout présentée ici par des nuages de poussière soulevés au second plan) entre le système immunitaire du corps humain et des microbes envahisseurs (qui sont dans cette scène des bactéries et non des virus, mais le principe général reste le même) : un des globules blancs a pu récupérer la « carte d'identité HLA » d'un des envahisseurs et donne l'alerte en demandant des renforts spécialisés (il le fait en parlant à ce qui ressemble à sa montre bracelet, parce que ce dessin animé avait déjà inventé la montre connectée longtemps avant l'apparition des smartphones). En effet, on en reparlera plus en détails dans les prochains threads, mais notre corps est capable, lorsqu'il est mis en contact avec un pathogène, de produire des défenses spécifiques qui permettront, si le même pathogène se présente de nouveau, de s'en débarrasser plus efficacement. Ce mécanisme est en l'occurrence particulièrement efficace contre la variole, du moins si l'on a réussi à survivre à la première infection.

9/16 On a donc fini par tenter des campagnes de « variolisation » : les gens se faisaient volontairement infecter pour espérer en tirer une immunité. Bien sûr, cette façon de faire était tout sauf sûre, et la variolisation causait elle aussi un certain nombre de morts.

N'empêche qu'elle permettait globalement de diminuer le nombre de victimes. On pensait alors qu'un malade ayant survécu avait été atteint d'une forme moins virulente de la maladie, et que cette forme moins virulente risquait donc moins de tuer les malades suivants. Hélas, comme nous avons pu le constater depuis, la virulence du variant attrapé est loin d'être le seul facteur qui joue.

Mais au fait, ça fait longtemps que je vous ai spammé ma vidéo sur l'évolution, qui parle un peu de maladies virales sur la fin : https://skeptikon.fr/w/558o6eDyGeTVYzjKvHy4Vt

10/16 Mais à la fin du ⅩⅧème siècle, un médecin anglais nommé Edward Jenner fit une découverte assez intéressante. Il remarqua que les personnes s'occupant de traire les vaches semblaient ne jamais contracter la variole.

Cherchant la cause du phénomène, Jenner s'intéressa à une maladie que contractaient les vaches et qui semblait transmissible aux êtres humains : la vaccine (« cowpox » en anglais), qui causait des pustules assez semblables à celles de la variole, mais beaucoup plus localisées. Il supposa donc qu'attraper cette maladie, globalement inoffensive pour nous, pouvait immuniser contre les effets de l'autre, beaucoup plus virulente.
Photo, trouvée sur la page Wikipédia qui est dédiée à ces animaux, d'une vache toilettant son petit, parce que ce thread n'est pas évident à illustrer mais que, vu que le nom de la vaccine vient des animaux qui en souffrent (plus précisément de « vacca » qui était leur nom en latin et qui a progressivement donné notre mot français), autant montrer un peu les animaux au passage.

11/16 Nous savons maintenant que la variole et la vaccine sont causées par des virus appartenant à une même famille, de la même manière qu'il existe, par exemple, plusieurs espèces de coronavirus causant des maladies plus ou moins virulentes. À l'époque, bien sûr, on n'avait pas encore identifiés les virus, beaucoup trop petits pour nos instruments⁽*⁾.

Mais il se trouve, par chance, que les défenses immunitaires développées par notre organisme contre l'un de ces virus sont également efficaces contre l'autre, ce qui permet donc effectivement à une infection par l'une de nous protéger ensuite de l'autre.

(∗) On a déjà vu ensemble que les virus, bien plus petits que les bactéries, ont nécessité des instruments assez perfectionnés : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B0TuiSURCfVA9ialuq

12/16 Jenner et ses collègues organisent donc plusieurs expériences où l'on a contaminé volontairement des gens avec la vaccine, avant de leur fait passer une variolisation « classique » pour vérifier s'ils développent ou non des symptômes.

Évidemment, les choses ne sont pas parfaites : la contamination par la vaccine pouvait parfois être accompagnée d'autres maladies, car les mesures d'hygiène n'étaient pas encore suffisantes à l'époque. Et la vaccine elle-même peut parfois, même si c'est plutôt rare, présenter des formes graves.
Portrait d'Edward Jenner, trouvé sur la page Wikipédia qui lui est dédiée. On voit un homme glabre, vêtu globalement de noir et aux cheveux clairs et courts assis, sa tête peut-être appuyée sur une main (il a en tout cas un doigt sur la tempe) et une plume dans l'autre, même s'il ne semble pas sur le point d'écrire. On remarque en tout cas à côté de lui de l'encre et plusieurs papiers couverts d'écritures, ainsi qu'un livre ouvert sur lequel on peut deviner le dessin d'une vache. Comme j'en avais déjà parlé ici, j'ai tendance à éviter de trop mettre les gens en avant, car la science est une démarche collaborative et que pointer quelques personnes en particulier donne une mauvaise image de la façon dont ça fonctionne. Mais bon, je ne savais pas trop comment illustrer ce pouet, et puis les travaux de Jenner ont directement permis de sauver des millions de vies humaines avant même que d'autres personnes aient besoin de se pencher dessus pour pouvoir aller plus loin, donc bon, ça méritait bien une petite exception.

13/16 Cependant, les résultats de ces expériences ont été plus que satisfaisants : les gens contaminés par la vaccine sont bel et bien immunisés contre la variole. Cette nouvelle manière de faire permet donc de diminuer considérablement le taux de mortalité.

Petit à petit, donc, on a abandonné les campagnes de « variolisation », beaucoup plus risquées, et on a donc mis en place des campagnes de… « vaccination ». Même si le procédé actuel est assez différent, mais on aura l'occasion d'en reparler bientôt, le mot vient de là.

Au niveau de la méthode expérimentale, ce n'est pas aussi détaillé que la découverte de la pression atmosphérique dont on avait déjà parlé, mais c'est quand même un plutôt bon exemple : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B6nKDHGGGfbyQmQLgG

14/16 On peut cependant noter que la vaccine que l'on commence alors à cultiver en laboratoires, et que l'on utilise donc pour ces premières vaccinations, se met à différer peu à peu de la vaccine qui existe chez les vaches à l'état sauvage.

Ce à quoi on pouvait s'attendre puisque les deux évoluent de manière séparée. Ça fait partie des mécanismes de base de l'évolution, nous en avons déjà parlé ici à quelques reprises. D'ailleurs, parmi les mécanismes évolutifs, on peut noter que dès qu'une niche écologique se libère, d'autres lignées peuvent venir l'occuper.

J'ai déjà lié la vidéo, mais si vous préférez lire, au sujet de l'évolution vous pouvez retourner voir ça : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AybcCRXAswcqPg6ZLE

15/16 En l'occurrence, puisque les campagnes de vaccinations successives (et massives !) ont fini par nous permettre d'éradiquer complètement la variole en 1980, d'autres microbes, plus ou moins proches, ont pu prendre la relève. On compte ainsi quelques exemples de contaminations humaines par sa cousine la « variole du singe » (« monkeypox » ou « mpox » en anglais, heureusement bien moins virulente).

N'empêche que nous avons, grâce à cet exemple, réussi à nous débarrasser de l'un des plus vieux et des plus terribles ennemis de l'humanité. En observant le monde autour de nous et en expérimentant, nous avons trouvé un moyen de sauver de nombreuses vies, ce qui est quand même sacrément cool.

Bref, je pense que ça illustre bien la façon dont je concluais le thread de la semaine dernière, non ? https://fadrienn.irlnc.org/notice/B9bZsHCanPxBfevO3E
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16/16 Bien sûr, c'était une sacré chance d'avoir deux maladies assez proches pour que l'une nous immunise à l'autre, ça ne peut pas s'appliquer très souvent. Mais on s'est quand même inspiré de cet exemple pour trouver comment se défendre contre d'autres maladies, et ce sera bien sûr le sujet du prochain thread.

Qui sera, comme celui-ci, adapté du script d'une vieille vidéo que je devais faire avec un camarade (détails en alt-text), mais celui-ci et moi avons été pris par d'autres choses entre temps et avons fini par laisser tomber, donc j'espère que ce recyclage en plusieurs morceaux vous ira. Perso je trouve que ça marche bien sous ce format-là aussi, mais dites-moi ce que vous en pensez :-)
Logo de l'Extracteur, une chaîne de vidéo sur YouTube et PeerTube dans laquelle quelques camarades analysent les contenus produits par certains gourous concernant la santé. Je n'ai pas directement bossé avec ce collectif, qui me semble-t-il n'a plus trop d'activité ces derniers temps, mais j'ai côtoyé quelques uns de ses membres au sein de Skeptikon et c'est avec l'un d'eux que cette vidéo aurait pu se faire, donc voilà, autant que je les mentionne un peu ici au passage ; et puis si vous cherchez une musique pour conclure la lecture de ce thread et des (probablement deux) suivants, vous pouvez chercher « Petit pantin au cœur de glace », de Laei, dispo sous licence libre sur le net et qu'ils utilisaient dans pas mal de leurs vidéos.