Le Livre d'Argent

On a malheureusement souvent tendance à présenter les progrès scientifiques comme liés à une personne en particulier. On parle par exemple de la théorie d'Einstein, ou de celle de Darwin. C'est assez gênant car, en vrai, la science est une démarche collective, et trop personnifier les choses en donne souvent une idée fausse, en plus de mettre sur un piédestal des gens qui n'en ont pas besoin.

Et vu qu'on est de nouveau #VendrediVulga, nous allons consacrer seize pouets de ce petit #Vulgadredi en vitesse (je ne vais pas être dispo de la soirée, je vous poste ça rapidement avant de disparaître) à parler d'un épisode de l'histoire des sciences qui illustre plutôt bien ça : celui du transformisme (du moins l'un des sens de ce mot).
Photo d'un petit poisson nommé Genicanthus Lamarck, ou poisson-ange lyre de Lamarck, trouvée sur Wikimédia Commons. Il s'agit d'un petit poisson allongé majoritairement blanc, un peu plus bleuté sur le haut et sur la queue, et avec des traits bleu foncé qui parcourent son corps dans la longueur, ici vu en train de nager dans l'eau (on devine des rochers et algues en arrière plan, mais c'est très flou, seul le poisson lui-même est net). Cet animal n'a à peu près rien à voir avec ce dont on va parler ici en dehors de son nom, mais j'ai pas mal manqué de temps pour chercher des illustrations plus pertinentes, donc j'ai fait ce que j'ai pu, vous êtes prévenus. En l'occurrence, on va pas mal parler de Jean-Baptiste de Lamarck, et ce poisson a été nommé en son honneur.

2/16 Bon, je dis ça en ayant rendu hommage à quelqu'un en particulier la semaine dernière, mais il me semble quand même avoir au moins montré que les quelques découvertes dont on a parlé ont été dues à pas mal de monde, je vous laisse me dire si ça passait ou pas.

Il n'empêche que les scientifiques sont en général des gens normaux, avec les bons et les mauvais côtés de leur époque. Je ne vous ai passé que deux extraits de la conférence d'André Brahic, mais sur l'ensemble, il y a aussi un certain nombre de « blagues » qui quinze ans après font quand même pas mal grincer des dents.

Mais bon, ça c'était le sujet de la semaine dernière : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B6KMHnRV7rZ1ip7s3s

3/16 Le souci des mauvais côté de l'époque, c'est que ça dépend de l'époque, justement. Dans les quelques threads plus ou moins récents où on a causé de paléontologie, par exemple, j'ai dû mentionner un paquet de fois Georges Cuvier, qui a juste inventé le domaine⁽*⁾.

Mais Cuvier était lui-même un homme de son époque, et son époque, c'était la fin du ⅩⅧème siècle et surtout le début du ⅩⅨème, soit une période où la France avait encore des colonies en Amérique et commençait à en avoir en Afrique, et où Napoléon Bonaparte a rétabli l'esclavage brièvement aboli durant la Révolution.

(∗) Ah, et puis l'anatomie comparée, aussi : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B4DfmoyJw3IcrcEYqG

4/16 Parfaitement à l'aise avec les préjugés de son époque, Cuvier a donc amené pas mal de progrès scientifiques, mais une bonne partie de son œuvre est simplement puante de racisme (jetez un œil à sa page Wikipédia si vraiment vous voulez des extraits).

Or, Cuvier a eu quelques positions de prestige qui lui donnaient pas mal de pouvoir, puisqu'il a été professeur au Muséum d'histoire naturelle et au Collège de France, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, et même Conseiller d'État sous la Restauration. Positions qui ont pu lui servir à promouvoir ces idées racistes et à leur donner plus de poids politique.
Photo de la tombe de Sawtche, aussi appelée Saartjie Baartman, et qui a été surnommée chez nous la « Vénus hottentote ». Réduite en esclavage, cette femme a été exposée et « étudiée » au Royaume Unis puis en France, où elle est morte. Cuvier a réalisé son autopsie, et a laissé dans son rapport des commentaires assez douteux à son sujet, mais là encore, vous trouverez plus de détails sur Wikipédia si ça vous intéresse.

5/16 C'est déjà gênant, mais ce n'est pas ce dont je voulais vous parler ici, puisqu'on devait aborder le transformisme. Il s'agit d'un travail théorique supposant que les espèces évoluent avec le temps, que l'on présente parfois comme une ébauche de la théorie de l'évolution que Darwin et ses collègues mettront au point quelques décennies plus tard.

Généralement, ce travail est associé à un nom en particulier : celui de Jean-Baptiste de Lamarck. Mais Lamarck était loin d'être le seul à travailler sur ce sujet à l'époque, et il y a eu pas mal de travaux relevant du transformisme au début du ⅩⅨème siècle… du moins chez les biologistes amateurs.

Catégorie de gens qui existe encore de nos jours et que vous pouvez d'ailleurs rejoindre : https://fr.wikipedia.org/wiki/Biologie_participative

6/16 Chez les amateurs uniquement, car Cuvier, fervent fixiste, a utilisé toute l'influence dont il disposait pour empêcher les biologistes de son temps de faire une carrière universitaire et de publier dans les revues officielles, et même simplement d'accéder aux collections du Muséum pour leurs travaux, dès que ces biologistes semblaient être partisans du transformisme.

Si Cuvier a révolutionné son domaine scientifique sur certains aspects, sur d'autres il en a simplement bloqué tous les progrès. Et si Lamarck est le seul nom plus ou moins connu à propos du transformisme, c'est sans doute surtout parce qu'il était le seul à avoir été déjà en poste au moment où Cuvier a commencé à empêcher les autres d'arriver.
Photo de la grande galerie de l'évolution au Muséum national d'histoire naturelle, où l'on voit les reconstitutions de plusieurs squelettes de proboscidiens. Cette image a été utilisée, notamment, par le compte du Muséum pour son premier post sur Mastodon… logiciel dont le nom a été inspiré de celui de l'animal qui, comme on l'a vu dans un thread précédent, a été décrit et nommé par Georges Cuvier à l'époque où il travaillait là-bas, donc quelque part, malgré tous les reproches qu'on peut lui faire, c'est un peu grâce à lui qu'on peut lire les publis du Muséum ici.

7/16 Jean-Baptiste de Lamarck n'était donc, pas plus que d'autres, un génie incompris, seul contre tous à son époque. Lui a bien dû affronter un genre de sainte inquisition, et il aurait sans doute laissé une œuvre bien plus intéressante si Cuvier n'avait pas fait son possible pour lui gâcher la vie à lui aussi, mais ses idées restaient néanmoins aussi « dans l'air du temps ».

D'ailleurs, l'idée que les espèces puissent changer avec le temps avait été défendue dès l'antiquité, et Denis Diderot, co-auteur de la célèbre Encyclopédie, défendait cette position au cours du ⅩⅧème siècle (on trouve des extraits assez intéressants de ses propos dans le Guide Critique de l'Évolution, dont je vous reparlerai probablement à l'occasion).
Couverture du Guide Critique de l'Évolution, où l'on voit le titre, les silhouettes de plusieurs formes de vie, le logo de l'éditeur (Belin), et la mention « sous la direction de Guillaume Lecointre ». Le bouquin est plutôt chouette, une vraie mine d'informations, mais assez volumineux et c'est surtout un bouquin de travail, donc je me suis dit qu'un #VendrediLecture ici n'était pas nécessaire, je ne pense pas que beaucoup de gens ici achèteront ça juste pour le plaisir de le lire.

8/16 Et d'ailleurs, le transformisme est-il vraiment une ébauche de ce que proposera Darwin par la suite ? Si vous avez lu mon thread d'il y a deux semaines sur Wegener et la tectonique des plaques⁽*⁾, vous vous doutez peut-être déjà que pas vraiment : de la même manière, Lamarck a proposé quelque chose qui ressemble un peu vu de loin, mais à condition de plisser les yeux.

Et comme nous voici à la moitié de ce thread, il est plus que temps de rentrer dans les détails. Mais il va quand même falloir faire la différence ici entre les véritables travaux de Lamarck et la caricature qu'on en retient parfois… caricature inventée par Cuvier pour décrédibiliser ses travaux.

(∗) Et si vous ne l'avez pas lu, c'est là : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B65nkH9C3qLzLhy5nU

9/16 L'idée générale proposée par Lamarck et ses contemporains est donc que les êtres vivants possèdent une certaine plasticité : nos corps pourraient se modifier en fonction des efforts qu'on leur applique. L'exemple cliché pour parler de ça étant celui du cou de la girafe, il s'agit de dire que celles-ci vont forcer toute leur vie pour attraper les feuilles en hauteur des arbres, et qu'à force d'efforts, leur cou va finir par s'allonger légèrement.

Chez Lamarck, il s'agit d'un procédé mécanique : à force de tirer, le cou s'allonge. Cuvier a caricaturé ça en prétendant qu'il s'agirait d'un genre de pensée magique, comme si le cou s'allongeait parce que la girafe le voulait très fort, ce qui est bien aussi stupide que ça en a l'air, mais c'est juste un épouvantail.
Image que j'ai assemblé pour le livre que je dois finir depuis des plombes. On y voit deux représentations de la même scène, où une girafe lève la tête pour manger les feuilles d'un arbre (une flèche indique la direction de son effort), avec le cou plus long sur la seconde version, montrant la supposée plasticité. Entre les deux, un texte résume : « Lamarck suppose qu'à force d'essayer d'attraper les feuilles des arbres en hauteur, le cou des girafes s'est progressivement étiré, pour finir par atteindre sa longueur actuelle chez toutes. »

10/16 Lamarck suppose ensuite que ces caractères acquis pourraient être transmis aux descendants. Si une girafe a étiré son cou toute sa vie, ses enfants auraient donc un cou globalement plus long dès la naissance, et en continuant elles-mêmes de forcer pour aller encore plus haut, leur cou s'allongerait encore, et ainsi de suite.

On a pas mal tendance, aujourd'hui, à opposer les travaux de Lamarck à ceux de Darwin sur ce point-là, puisqu'on sait que, globalement, l'hérédité ne marche pas comme ça. Mais, pour le coup, c'est une mauvaise lecture de Darwin : lui-même ne savait pas encore comment marchait l'hérédité, et ne dit me semble-t-il rien de très spécifique à ce sujet.

Mais si, vous, vous avez besoin de réviser à ce sujet, on a déjà fait un thread là-dessus : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AzJ7XthgnYWeEl0gwS
replies
1
announces
0
likes
0

11/16 Pour autant que je sache (je n'ai pas non plus lu tous ses textes, hein, mais de ce que j'ai pu lire par ailleurs), Darwin lui-même était plutôt favorable à l'idée que les caractères transmis puissent être acquis plutôt qu'innés : il faudra attendre la redécouverte des lois de Mendel au vingtième siècle, bien après Lamarck et Darwin, pour qu'on commence à comprendre l'hérédité et que ces travaux soient intégrés à ceux sur l'évolution.

Mais les mécanismes généraux proposés par Darwin s'appliquent en fait aussi bien quelle que soit la façon dont l'hérédité fonctionne. Il existe d'ailleurs bien des cas où ce sont des caractères acquis qui se transmettent, par exemple chaque fois qu'on parle d'aspect culturels.

Aspects culturels qui peuvent aussi concerner les animaux, comme on l'a mentionné dans le cas du test du miroir : https://fadrienn.irlnc.org/notice/B5OHmKGXsxQpGo429A

12/16 La différence principale entre Lamarck et Darwin est donc un peu plus subtile que ça. Il s'agit des raisons pour lesquelles ces changements surviennent et perdurent : Lamarck suppose que c'est le fait d'avoir un besoin particulier qui entraîne des efforts, lesquels entraînent ensuite des transformations au cours de la vie.

Darwin pense pour sa part que la diversité du vivant est une donnée de départ, un phénomène essentiellement aléatoire, les traits apparaissent sans raison. Mais cette diversité fait que certains individus vont être avantagés par rapport à d'autres, ce qui leur permettra de se reproduire davantage, et leurs caractéristiques favorables seront donc de plus en plus représentées au fil du temps.
Autre dessin assemblé par moi et issu du projet de livre, répondant au précédent. On voit ici une scène unique avec deux girafes dont les cous ont des longueurs différentes à côté d'un arbre, aucune des deux ne faisant d'efforts particuliers, et le texte résumé indique : « Darwin, pour sa part, suppose qu'il existait autrefois des girafes avec plein de tailles de cous différentes. Celles avec les cous les plus courts ayant plus difficilement accès à la nourriture, elles sont désavantagées dans la course à la survie, finissant par disparaître au profit de celles ayant un cou plus long. »

13/16 En d'autres termes : il y avait à la base des girafes avec des cous de tailles différentes (ou pouvant plus ou moins s'étendre), mais celles qui avaient un cou (maximalement) trop court ont eu plus de mal à se nourrir et sont mortes avant d'avoir fait des petits, ce qui fait qu'au bout d'un moment il ne reste plus que des girafes à long cou, sans que leurs efforts n'y soient pour rien.

C'est un processus un peu moins sympa, certes, mais qui correspond en effet mieux à ce qui se passe dans la nature. Enfin, d'une façon générale, en tout cas, parce qu'en pratique, cet exemple est plutôt mal choisi, le long cou des girafes est probablement lié à d'autres raisons, mais ce n'est pas le sujet ici.

Ceci dit, si jamais ça vous intéresse, il y a un plutôt bon résumé sur Wikipédia (avec un peu plus de détails en anglais) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Girafe#Histoire_%C3%A9volutive

14/16 La façon dont Lamarck envisageait les modifications des formes de vies au cours du temps impliquait une forme de but, d'objectif visé. Pas forcément général, mais au moins propre à chaque espèce, qui aurait évolué « vers » quelque chose. C'est une hypothèse lourde, et inutile.

Nous savons maintenant, grâce à Darwin et ses successeurs, que les mutations apparaissent au hasard, sans but particulier, ce qui fait qu'elles vont souvent être sans intérêt ou néfastes. Mais quand, parfois, elles se trouvent être avantageuses, elles vont dans ce cas lentement s'imposer d'une génération sur l'autre.

Et pour un peu plus de détails, voyez par là : https://fadrienn.irlnc.org/notice/AybcCRXAswcqPg6ZLE

15/16 Une conséquence de ça est que, contrairement à ce que Lamarck pensait, la vie n'évolue pas spontanément des formes les plus simples vers les plus complexes, et seulement dans ce sens. L'évolution peut parfois aussi être une simplification.

Si, globalement, l'histoire de la vie a débuté avec des organismes simples et qu'une grande complexité n'est arrivée qu'ensuite, c'est simplement… qu'il faut déjà être suffisamment complexe pour qu'évoluer vers des formes plus simples devienne possible, donc un des deux chemins a longtemps été bloqué.

Stephen Jay Gould en parlait très bien dans un de ses ouvrages, je vous laisse lire la citation et jeter un œil au schéma ici : https://ressources.unisciel.fr/intro_biologie_evolution/co/grain_4_3_4.html

16/16 Bref, Lamarck et le transformisme ne sont pas non plus ce dont on entend le plus parler de nos jours, donc ce n'est peut-être pas la peine d'entrer plus dans les détails. Mais il me semble que ce petit point d'histoire des sciences pouvait apporter quelques infos utiles, et puis j'avais un compte à régler avec Cuvier.

N'empêche que vulgariser, c'est souvent devoir simplifier un peu, et que personnifier les travaux scientifiques peut parfois aider un peu au moins à s'en représenter les différentes étapes. On verra ça la semaine prochaine en parlant de pression atmosphérique. En attendant, je compte sur vos retours et partages comme d'hab ?
Photo, trouvée sur Wikimédia Commons, du Giraffe Center du Kenya. On voit un parc d'arbres et de buissons, avec deux girafes vers le premier plan, et une autre dans le fond de l'image. Toutes les trois ont la tête plus ou moins baissée, et on voit plutôt bien que les arbres autour d'elles ont les feuilles beaucoup trop en hauteur même pour la longueur de leur cou, et qu'elles doivent plutôt ici opter, pour se nourrir, pour les buissons situés beaucoup plus bas, ce qui fait qu'elles ont plutôt tendance à pencher la tête qu'à essayer de la lever le plus possible, contrairement donc à ce qui est dit dans l'exemple classique mentionné plus haut.

17/16 Ah et puis quand même, je me permet de rajouter un petit point : je n'aime pas Cuvier, mais ça reste un homme de son époque, son racisme est puant mais « compréhensible ». Il y a des scientifiques bien plus célèbres qui ont été des ordures d'un tout autre niveau, et pas seulement parce qu'ils aimaient zombifier les chats.

Mais on en a déjà causé, non ? https://fadrienn.irlnc.org/notice/B0ws7jf7pRVSNNn3xY