Le Livre d'Argent

Que faire quand, après vous être castagné.e avec tous vos proches voisins, vous devenez une puissance régionale assez forte pour vous fritter avec vos voisins lointains ? Se lancer dans une diplomatie douteuse ? Vous fâcher avec vos plus anciens alliés ? Cultiver un patriarcat flippant ?

Si ces problèmes sont les vôtres, félicitations : vous êtes Rome au IVe siècle et ce soir, on parle de vous.

Tite-Live, livre VIII, un THREAD ⬇️

Tableau d'Alexandre-Romain Honnet, Manlius Torquatus condamne son fils à mort, 1799.
De gauche à droite, une demi-douzaine de personnages vêtus à l'antique. Un soldat, à gauche, tête baissée. Sur une estrade, le consul Titus Manlius Torquatus, pointant du doigt le personnage central, et globalement assez blasé. Derrière lui un type avec une tête de loup et une enseigne romaine assez grognon. Puis deux soldats faisant des gestes de supplication, l'air consterné. Enfin le sujet du tableau, le fils, campé dans une pose sculpturale, le torse nu, en pagne, un fourreau d'épée pendant de sa hanche et si massif qu'il a l'air phallique, je me demande si c'est fait exprès. Le fils (qui est blond et tout blanc) regarde direct le spectateur, l'air raide mais alors glacial, limite blasé, genre il pense "mais y en a marre de tout ce blabla allez qu'on me mette à mort et qu'on n'en parle plus". Tout à gauche, un mec bronzé et massif qu'on suppose être le bourreau.

DONC ! Dans le livre précédent, les Romains et les Samnites s'étaient un peu frittés, ce qui allait lentement mais sûrement intéresser Rome (après qu'elle a bouffé tous ses voisins) aux affaires de l'Italie du sud.

Ainsi, en 341, alors que les Romains sont de nouveau sortis en territoire samnite pour tout casser, v'là-t-y pas que des messagers viennent trouver le consul Aemilius : "Dites, on peut pas négocier ?"
Le consul les envoie au sénat romain.

"Bjour le sénat romain, font les Samnites, ça vous dirait pas qu'on soit re-potes, et que vous nous laissiez juste taper sur les Sidicini, ceux qu'on veut taper depuis le début cf. livre VII ?
– OK dac mais c'est vraiment parce que vous nous demandez", fait le Sénat.

Donc, Rome, après avoir été :
alliée des Samnites
alliée/suzeraine des Campaniens
ennemie des Samnites

redevient :
alliée des Samnites.

"HÉ !" font cependant les Sidicini, tout déconfits de se voir donnés en pâture aux Samnites.

"Si c'est comme ça, font les Sidicini, puisque Rome veut pas de nous on va aller voir les Latins !"

En effet, depuis quelque temps déjà, les Latins, "alliés" de / soumis à Rome depuis la bataille de Regillum au livre II (DEUX), ronchonnaient contre la domination romaine.

"Hey les Latins ! vous nous aidez contre les Samnites même si ça vous oppose à Rome votre suzeraine ?
– Hey les Sidicini ! Présents !

– Hey les Campaniens ! Toujours avec nous contre les Samnites même si ça vous force à vous opposer aux Romains vos nouveaux maîtres ?
– Hey les Sidicini ! On hait les Samnites on les hait on les DÉTESTE et on leur cassera la gueule même contre Rome !"

Voilà donc qu'une petite guerre régionale se mène aux portes de Rome, guéguerre dans laquelle les Samnites galèrent face aux armées latines.

Et les Samnites sont vexés.
Ils viennent donc se plaindre au sénat romain.

En substance, les Samnites demandent aux Romains de rappeler les Campaniens et les Latins à la niche.

Le sénat est très embêté.

"Flûte de zut, c'est qu'on les contrôle plus vraiment, les Latins. Répondons un truc aussi vague que la com de crise de Bayrou dans l'affaire Betharram, comment ça pourrait mal tourner ?"

– Eh bien, chers Samnites, nous interdisons aux Campaniens de se battre contre vous, quant aux Latins, rien dans nos traités ne leur interdit de se battre contre qui ils veulent.

– HÉ ! s'écrient les Campaniens, de quel droit ils nous interdisent de nous battre ?
– AH ! triomphent les Latins, ils avouent qu'ils peuvent pas nous interdire de nous battre !
– Nous, font les Samnites, on a rien compris.

En tout cas, ô miracle, voilà qu'en 3 chapitres Rome, après avoir été :
suzeraine des Latins
alliée des Samnites
suzeraine des Campaniens
ennemie des Samnites

devient :
alliée des Samnites
ennemie des Campaniens
ennemie des Latins
et menacée par une invasion express.

On se dépêche donc d'élire deux nouveaux consuls tout frais pour l'occasion, et sont alors nommés deux as, deux cadors, deux zhéros romains de la virilité mascu à en faire baver le premier muskiste venu :

[musique de fond : https://www.youtube.com/watch?v=gw5vAd5icAg ]

> PUBLIUS DECIUS MUS, le gaillard qui vous a sauvé une armée romaine d'un guet-apens dans le livre VII ;
> TITUS MANLIUS TORQUATUS, le héros de notre livre VII, ex-fils bourrin pas trop respectueux des institutions et ex-vainqueur de géant gaulois.

"Tout de même, songe le sénat, les Latins sont nos alliés depuis 6 livres maintenant, on ne va pas les étriper sans discuter un peu. Convoquons-les, pour voir si nos différends ne peuvent pas s'arranger."

Deux préteurs latins sont alors convoqués au sénat romain : Lucius Annius Setinus et Lucius Numisius Circeiensis.
Annius et Numisius sont, on le verra, plutôt des grandes gueules, et ils ont déjà persuadé plein de cités latines et aussi les Volsci de rejoindre la rébellion anti-Rome.

Avant de partir à Rome, Annius livre un petit discours devant l'assemblée des Latins, selon l'habitude de Tite-Live d'ouvrir et finir chaque livre par un morceau de rhétorique.
Et Annius prononce un discours pour la l'égalité des peuples. Les Latins sont les alliés de Rome depuis 6 livres, merde ! Ils ont participé à toutes les guerres romaines ! Ils veulent des droits égaux ! Non, non, non à la discrimination !

Forts de ces idées nobles, Annius et Numisius vont "négocier" avec le sénat.

@hist_myth Les Volsci ? Attaquer Rome ? Quelle incroyable nouveauté ! 😲
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Ils arrivent au sénat, et devant tous Lucius Annius Setinus déclare :

"Sénateurs de Rome, c'est quand même pas trop tôt que vous nous receviez, maintenant qu'on est égaux en force à votre petite cité, là. Vous savez quoi ? On va être sympa avec vous, et faire des concessions. On fusionne nos deux peuples, le sénat est 50% romain 50% latin, un des deux consuls sera latin, et de notre côté, on accepte de se faire appeler Romain. Deal ?
– ...
– Deal ?
– ...
– Consul Titus Manlius ? Deal ?

[la suite après mon repas tardif] [je vous laisse sur un cliffhanger, je sais]

@hist_myth

Je vois que Madame a des lettres - euh des pellicules - euh ça peut être mal interprété dit comme ça - bref de la culture, quoi !

Hors sujet : tu aurais des sous-titres français corrects pour Battle Without Honor or Humanity ?
Ceux que j'avais dégottés étaient tout pourris...

(et je vois pas l'intérêt de regarder un classique japonais avec des sous-titres anglais)
(à la limite des sous-titres latins ça aurait de la gueule)
(t'as essayé, d'ailleurs ?)

@lienrag C'est une musique instrumentale ;)

@hist_myth

Ah t'as pas vu les films correspondant ?
Je retire ce que j'ai dit alors, tu n'as pas de pellicules...

@lienrag Désolée !

CW latinophobie

– Consul Titus Manlius ? Deal ?
– Grrr...
– Consul ?
– Sale LATIN me parle pas avec ta tête de LATIN si jamais le sénat est assez TARÉ pour accepter tes propositions de LATIN je tire mon épée et le premier LATIN que je croise au sénat je lui découpe ses boyaux de LATIN !" explose Titus Manlius, puis il prend à témoin les dieux que non mais quel culot alors qu'on les a battus ces Latins il y a 6 livres.

Et en général les propositions d'Annius sont assez mal reçues par le sénat.

Annius doit quitter le sénat en courant sous les imprécations des Pères invoquant les dieux, et la légende veut qu'en sortant et en se moquant de Jupiter protecteur des traités il ait trébuché et se soit ramassé tête la première, certaines traditions ajoutant qu'il serait mort sur le coup.

Mouais. Mouais. Y a pas masse de vernis mythique sur la propagande, là.

Titus Manlius est en tout cas parti pour la castagne, et une armée samnito-romaine part affronter l'alliance Latin/Campaniens/Sidicini.

Les deux armées sont postées près de Capoue, et la bataille est prévue pour dans très bientôt.

Soudain, pendant la nuit, les deux consuls font un rêve. Le même rêve.

À savoir, un type très grand, très classe, une divinité sans doute, déclarant:
"Les morts et la Terre réclament le sacrifice du chef d'un des camps et de l'armée de l'autre... Si un commandant voue les armées ennemies et sa propre vie aux dieux des morts, son camp aura la victoire... toire... toire..." [échos de voix prophétique]

Au réveil, les consuls font un petit sacrifice avec lecture d'entrailles de vérification, car c'est toujours un bon protocole de double-checker les prodiges. Pas de bol, les entrailles confirment : les dieux réclament l'annihilation soit d'un des consuls (ce qui apportera la victoire), soit de l'armée romaine (et donc défaite).

Les consuls prennent alors cette décision :
Le premier à galérer lors de la prochaine bataille se vouera aux dieux infernaux, maudissant ainsi l'armée ennemie.

En attendant, pas un mot aux soldats. Et d'ailleurs, discipline de fer pour tous dans le camp romain. Parce que bon, en face, on a les Latins, ils ont guerroyé avec Rome pendant des pages et des pages de prose latine, ils connaissent tout de Rome : l'armement, l'entraînement, les tactiques, le surnom choupidou du 2e centurion à gauche. Ils sauront profiter de la moindre erreur.

Titus Manlius Torquatus interdit donc à tout soldat de se battre sans ordre des consuls, sous peine de MORT.

Or qui était de service parmi les éclaireurs à cheval de l'armée du consul Torquatus ?

Le fils du consul Torquatus.

Alors qu'en bon éclaireur il éclairait, il arrive tout près du camp ennemi, et boum tout à coup il tombe sur un Latin, Geminus Maecius, de la cité de Tusculum, noble, grand, fort, bogoss.

– Ho ho ho quelques pauvres Romains qui croient nous faire peur, se moque Geminus en voyant les cavaliers.

– Fi donc vil Latin, rappelle-toi la branlée qu'on t'a mise il y a 160 ans, s'irrite Torquatus junior.
– Quoi ? aQuoi ? Quoi ? Tuveuxt'bat'?
– Fi fi fi ! Je suis tout courroucé de ces propos et j'aurais honte de refuser le combat et par ailleurs le destin me pousse à accepter ton défi, misérable Latin ! Aussi malgré l'ordre explicite de mon popa jeveuxm'bat' !

Torquatus junior se bat donc contre Geminus Maecius dans un petit duel prélude à la grosse bataille.

CW mythe super flippant du patriarcat à la romaine

Ça se passe bien, il occit l'opposant et, tout fiérot, pique l'armure du cadavre comme butin et accourt montrer les dépouilles à son père.

Celui-ci, comprenant l'acte de son fils, convoque à son de clairon l'assemblée des soldats tout entière et...

... devant tout le monde, ordonne à son licteur d'attacher son fils à un poteau pour le bastonner à mort.

Parce qu'il a enfreint la discipline militaire. Et manqué de respect au consul.

CW mythe super flippant du patriarcat à la romaine

En effet, à la fois en tant que consul, qui peut punir ses soldats comme bon lui semble, et que père, qui a droit de vie et de mort sur ses enfants, Titus Manlius punit par la mort l'entorse faite à son autorité.

C'est ça le patriarcat à la romaine. C'est le droit absolu du père dans la défense des valeurs de la cité (ici, la discipline).

Rassurez-vous lecteurices, Tite-Live est aussi choqué que vous, il le fait bien sentir dans son récit.

Les soldats de Titus Manlius sont choqués, et quand le jeune homme est exécuté, ils saisissent son corps et lui font des funérailles aussi belles que possible.

Et depuis, en latin, on parle d'ordres manliens, "Manliana imperia", pour désigner des ordres particulièrement sévères ou cruels.

Mais cependant, arrive le jour de la bataille, une bataille quasi fratricide entre Romains et Latins qui se connaissent à fond et guerroient de la même façon.

S'ensuivent alors deux pages qui font frémir de joie les historiens militaires de l'Antiquité :

Tite-Live décrit l'armée romaine.

Si vous avez jamais posé les yeux sur des schémas de l'armée romaine en cours de latin, c'est de là que ça vient !

Je vous le résume au minimum vital :
> y a trois grandes parties de l'infanterie, hastati devant, principes au milieu, triarii derrière
> ils se battent les uns après les autres
> généralement l'ennemi est vaincu avant que les triarii aient à se battre

Mais voilà, les Latins connaissent le truc, et ont structuré leur armée exactement de la même manière ! Ils savent même qui ils vont rencontrer, à la personne près, dans l'armée romaine !

N'empêche, le combat va commencer. Publius Decius Mus et Titus Manlius font des sacrifices. Celui de Decius se passe pas très bien : la victime est acceptée par les dieux, mais avec une blessure à la tête... Celui de Manlius est parfait.

La bataille commence !
Decius commande l'aile gauche, Manlius la droite.

Les hastati de l'aile gauche engagent le combat !
Et se font pourrir !
Alors qu'ils font promptement retraite pour laisser les principes se battre, Publius Decius Mus, le consul badass, voyant que c'est son armée qui a reculé la première, appelle tout à coup le pontife et donc spécialiste des rituels bizarre Marcus Valerius !
– Valerius !!!! C'est quoi la formule pour consacrer sa vie et celle des soldats ennemis aux dieux infernaux ?
– Consul ! c'est cette formule super longue et compliquée !

CW suicide rituel

– OK ! Je la répète quand même !

Et après avoir prié Janus, Jupiter, Mars, Bellona, tous les dieux et toutes les déesses du rituel, avoir noué son vêtement de façon rituelle et prévenu son collègue consul qu'il accomplissait le rituel, Publius Decius Mus saute sur un cheval et fonce dans l'armée ennemie.

Ou il se fait zigouiller, bien sûr.

Il active ainsi une sorte de malédiction rituelle : en sacrifiant sa vie, il attire les dieux infernaux sur l'armée ennemie. (En gros.)

Je sais pas vous, mais perso, ça me manque pas, le paganisme antique.

La chevauchée maudite du chef romain fige les ennemis de stupeur et même de peur : personne n'aime se prendre une malédiction dans la face. Mais la bataille continue ! Et c'est Manlius qui doit la mener. L'engagement est rude et les Latins coriaces, plus nombreux aussi ; les principes romains sont déjà en train de perdre du terrain, faut-il envoyer les triarii ? Manlius s'y prépare, puis se ravise.

Finalement, il va envoyer un détachement d'une autre division, les accensi.
Pendant ce temps, côté Latin :
– Du mouvement chez les Romains ! pas de doute, ils envoient leurs triarii !
– Ahah, l'erreur ! On va envoyer les nôtres et on en a plus !
– À l'attaque ! bling blong blang [bruits de bataille]
– Ils croient qu'on n'a plus de troupes, grave erreur, fait Manlius. Allez, mes triarii, maintenant que l'ennemi est tout fourbu, on se lève et on va casser du Latin !
– OUAIIIIS !

Et à ces mots, les triarii romains tout frais et dispos chargent les Latins tout fatigués d'avoir combattu, et la bataille se termine par une victoire romaine !!

Le consul survivant en sort couvert de gloire, le consul défuncté est retrouvé et inhumé avec les honneurs, et Tite-Live finit cette séquence en nous expliquant en détail comment dédier un consul aux divinités infernales, comme ça, au cas où ça servirait. Je suis sûre que ça marche aussi avec un ministre de l'Intérieur.

[la suite demain, il est taaaaaaard]

[Nourrie et reposée, la narratrice revient raconter la suite]

Cependant Numisius, l'autre porte-parole des revendications latines, trouve que c'est pas vraiment une victoire romaine, genre l'armée de Rome est quasi exterminée et les deux consuls s'en sortent pas terrible. Il suffit de recruter un tantinet, de prendre l'armée romaine par surprise, et c'est dans la poche !

Latins et Volsci recrutent donc fissa, filent prendre le consul Torquatus par surprise...

... qui, les affrontant à Trifanum, plie la bataille en même pas deux lignes de Tite-Live.

Latins et Campaniens se rendent.

Et Rome les soumet à un traité aussi équitable que ce que mijotent actuellement Trump et Poutine : une part conséquente du Latium et de la Campanie tombe dans l'escarcelle romaine, et le sénat romain la distribue en petits lots à la plèbe de Rome (toujours intéressée par des lots de terres à cultiver, cf. 100% des livres précédents).

Au contraire certaines communautés restées fidèles à Rome sont récompensées, comme les chevaliers (= i.e. les gars de la haute, pas Roland et Lancelot du Lac) de Campanie, auxquels Rome accorde la citoyenneté romaine en récompense.

Sur ce Titus Manlius rentre à Rome, où il est accueilli en triomphe par les vieux, mais détesté par la jeunesse avec plus de haine que la génération Z n'en éprouva jamais pour les boomers.

Après une petite baston avec la cité latino-volsque d'Antium...

... s'achève enfin l'année 340, et on passe à d'autres consuls un peu moins craignos : Publilius, consul plébéien, et Aemilius, consul patricien.

Aussi, dès 339, les Latins se rerévoltent. Le consul Publilius remporte une bataille contre eux et obtient un triomphe, ce qui rend Aemilius jaloux comme un pou : alors qu'il est en plein siège de la cité latine de Pedum, il file au sénat et réclame un triomphe.

Le sénat ne lui rit pas au nez mais presque.

–Ah si c'est comme ça, grogne Aemilius.

Pour se venger (dit Tite-Live) Aemilius se devient un consul pro-plèbe, pour la plus grande joie de son collègue plébéien, qui le laisse baver sur les sénateurs. Quand le sénat veut nommer un dictateur pour endiguer les Latins, Aemilius n'hésite même pas et nomme carrément Publilius.

Et Publilius dictateur passe THE loi pro-plèbe : à partir de maintenant, les plébiscites votés par les tribuns de la plèbe seront des lois à part entière, concernant tous les citoyens !

Sans parler d'autres trucs comme réserver un poste de censeur à un plébéien, forcer les sénateurs à ratifier les propositions de loi AVANT de les faire voter à la plèbe (et empêchant ainsi le sénat de les bloquer), bref, de quoi faire enrager les patriciens.

Vexés, et tenant Aemilius pour responsable ("il aurait mieux fait de prendre Pedum au lieu d'aider la plèbe"), les sénateurs insistent pour qu'on prenne Pedum au plus vite ("comme ça Aemilius aura l'air bête, na").

C'est Lucius Furius Camillus, (à ne pas confondre avec notre héros du livre V), qui s'y colle, et qui finit par prendre Pedum un peu abandonnée des autres Latins.

Or Camillus-pas-lui-mais-l'autre est un pragmatique. Il explique donc au sénat :

– Certes on a battu les Latins deux fois, mais faudrait voir à pas se les coltiner une troisième.
– Quelle est ta suggestion, Cami ?
– Évidemment y a la manière forte, tout raser, remplacer le Latium par un désert, installer dessus une station balnéaire.

– Mais y a la mer chez eux ?
– Pas partout, et puis, contrairement aux zigotos du XXIe siècle, nous, on n'est pas des monstres. L'autre option, c'est de faire comme nos ancêtres du livre I : inclure les Latins dans notre cité. Comme citoyens.
– Mais ! Camimi ! Tu nous proposes de leur donner des droits civiques ? D'être accueillants ? tolérants ? inclusifs ?
– Et même... woke.
– Ah. Oh. Bon. Alors OK, mais au cas par cas, hein.

Le sénat se pencha alors sur le cas de chaque cité latine.

Et il distribua le droit de cité partielle ou complète, selon les cas, aux "bons" Latins, mais aussi et des punitions aux "mauvais" Latins, comme la destruction de leurs remparts et la distribution de leurs terres à la plèbe romaine.

(Non mais tu vois, un mauvais Latin, il voit une domination romaine, il se révolte. Alors qu'un bon Latin, il voit une domination romaine, il se révolte, mais c'est pas pareil, c'est un mauvais Latin.)

Cependant si les Latins sont matés, les Sidicini s'agitent.

Une fois ils entraînent Rome dans leur guerre, une fois ils se battent avec elle... et en 336-334 ils se joignent aux Ausonii de la cité de Cales, carrément au nord de Naples.
Rome, grognonne, envoie le consul Marcus Valerius Corvus (le mec au corbeau du livre VII), qui prend la ville de Cales après moult travaux de siège.
On aurait aussi attaqué les Sidicini sans une série de contretemps : une nomination de dictateur pas dans les règles... une épidémie... une attaque par Alexandre I d'Épire...

Ah oui, je vous ai pas dit, mais à cette époque-là, le propre oncle de l'autre Alexandre (celui qui n'est pas petit et qui se balade actuellement dans l'Empire perse), mène une expédition pour défendre des colonies grecques en Lucanie.

Avec les Samnites, les Romains et un conquérant macédonien, ça en fait du monde en Italie du Sud au IVe siècle.

Mais heureusement ce n'est pas encore l'heure des guerres mondiales méditerranéennes, et Rome et Alex I signent un traité de non-agression.

CW fait divers antique, empoisonnement, suicide

De toute façon Rome en cette belle année 331 est trop agitée par des faits divers, avec une accusation d'empoisonnements en série portée contre des dames de la haute société. Les accusées se défendent en disant qu'elles préparaient des médicaments, on leur demande de boire leurs préparations, elles obtempèrent et argh couic meurent sur place. Une vraie une de magazine pour votre mémé Jeannette-Marine, celle qui aime les histoires glauques.

En comparaison les années 330-329 sont assez banales. Petites tensions avec les Samnites, petite flippaison à l'idée d'une invasion gauloise. Mais surtout, une guerre avec la cité de Privernum, qui se bat jusqu'à sa prise et l'élimination de tous les opposants aux Romains !

Mais le consul vainqueur de Privernum, sur le modèle de Camimi, conseille cependant au sénat romain d'être plus sympa avec ce qu'il reste de Privernum. La cité ferait une bonne zone-tampon entre Rome et les Samnites.

– Attends, consul Plautius, on va demander l'avis d'un type de Privernum.

Entre un type de Privernum.
– Type de Privernum ! demande un sénateur très remonté contre la ville, pour toi, comment on doit punir les types de Privernum ?
– Comme des hommes qui se jugent dignes d'être libres ! crâne le captif.
– Rhoo ! L'autre ! Comme il frime ! L'abuuus !
– Attendez, fait le consul Plautius, type de Privernum, que se passerait-il si on passait l'éponge et quelle paix on aurait de Privernum ?

– Sûre et durable si c'est une bonne paix, courte si c'est une mauvaise, réplique le gars.
– Hééé, bien répondu, la classe, je dirais même la classe à Dallas, marmonne le sénat (oui, le sénat a évidemment des refs de boomer).

Impressionné par la répartie, et influencé par le consul Plautius qui y voit certainement de la gloire potentielle, le sénat finit par donner la citoyenneté aux survivants de Privernum, parce qu'ils ont bien lutté pour leur liberté, c'est digne de Vrai Romains(TM).

Mais sur le front sud, les choses n'étaient pas tout à fait calmes. Surtout du côté de deux colonies grecques apparentées, fondées par les habitants de Cumes, eux-mêmes une colonie de Chalcis. Bref. Palaepolis ("la vieille cité") et Neapolis ("la cité nouvelle"), alias NAPLES, étaient grecques, et avaient asticoté les Romains dans leurs expéditions dans le sud. Et les Romains étaient pas contents.

Pour la première fois, Rome va se frotter aux Grecs.

Aux Grecs d'Italie, certes, mais ça compte.

Et alors on va avoir chez Tite-Live un défilé de clichés des Romains sur les Grecs, on se croirait à la Fashion Week du préjugé.

Sous la plume de Livounet, les Grecs sont :
> vantards
> tordus
> indécis
> versatiles
> agités
> intrigant
> et en gros pas tellement des vrébonhommes.

Soupir.

Enfin, n'oublions pas qu'il y a plus obtus que les Romains parlant des Grecs, il y a les Grecs parlant d'à peu près n'importe quel autre peuple.

Les Grecs de Palaepolis semblet alliés (non sans réticences d'une partie de la population apparemment) aux Samnites. Rome interroge les Samnites qui, après un peu de blabla, finissent par déclarer :
– Allons droit au but, OK ? Il s'agit de savoir qui va dominer l'Italie, vous, ou nous. Et ça se jouera sur le champ de bataille.

Ainsi Rome après avoir été :
alliée des Samnites
ennemie des Samnites
alliée des Samnites

devient :
ennemie des Samnites.

Le consul Publilius (le même que l'autre fois) est donc envoyé aux environs de Palae- et Neapolis. Il se poste entre les deux, et semble près de prendre les villes, mais... son mandat de consul va expirer avant la fin du siège !
Ni une ni deux, le sénat décide, au lieu de le remplacer, de prolonger sa mission contre les Grecs.
Publilius devient donc le premier "proconsul", c'est-à-dire ex-consul qui garde le commandement d'une armée après la fin de son mandat.

Mais ici, pendant que Rome organise laborieusement des élections pour de nouveaux consuls, et au lieu de continuer le récit du siège de Naples (peut-être parce qu'il n'y a pas assez de pères cruels à son goût), Tite-Live nous raconte l'histoire édifiante d'Alexandre Ier d'Épire, tonton d'Alexandre le Grand.

---

Alexandre Ier d'Épire, un beau jour, allait partir guerroyer dans le sud de l'Italie, appelé au secours par la colonie grecque de Tarente.
Mais avant, il consulte un petit oracle.

@hist_myth Vantards, si on prend Xéxé pour référence, c'est pas complètement faux :-°

Je ne sais quelle question il lui posa, mais l'oracle balança à la gueule d'Alexandre le tonton :
– Méfie-toi de l'eau de l'Achéron et de la ville de Pandosia ! C'est là que tu finiras tes jours !
– Merdos ! songea helléniquement Alex l'oncle, c'est que Pandosia est dans mon propre royaume, en Épire ! Et l'Achéron, c'est le fleuve à l'eau très sombre cité dans cette page Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ach%C3%A9ron et dont une branche, dit-on, arrose le monde des morts ! Vite ! Fuir ! Fuir l'Épire !

"Eh ben, elle tombe à pic cette petite expédition en Italie", se dit donc Tonton Alex. Il franchit donc allègrement la mer Adriatique, après quoi il battit divers peuples d'Italie (les Bruttii, les Lucaniens...), prit diverses villes d'Italie (Heraclea, Sipontum, Consentia, Terina), bref tout se passait bien dans le meilleur des mondes, quand il décida de stationner près d'une cité italienne dont la position stratégique lui semblait parfait.

Et qui (mais il l'ignorait) s'appelait Pandosia.

Alexandre l'oncle s'était entouré de 300 bannis de Lucanie, et donc passés de son côté.
Or donc, pendant qu'il stationnait à Pandosia-mais-il-le-savait-pas, des pluies torrentielles déclenchèrent une crue. Ses ennemis lucaniens et bruttiens en profitèrent pour battre les renforts du roi Alex, et pour isoler son camp. En plus, en loucedé, ils envoient des messagers aux bannis lucaniens du camp. Cependant, Alex le tonton décide qu'il ne va pas se laisser arrêter pour un peu d'eau...

... et tente une sortie vaillante avec une troupe de quelques fidèles, dont Sotimus, exilé de Lucanie.

Alex l'oncle fend l'ennemi, tue le général lucanien en face-à-face, traverse les lignes qui isolaient son camp, essaie de rassembler son armée dispersée.

Ce faisant, il arrive à un pont sur un cours d'eau. Le pont est tout cassé par les eaux en furie.
Qu'à cela ne tienne, ses troupes et lui essaient de passer à gué. Le courant est fort, c'est pas facile.

– Ah ben, s'écrie un des soldats d'Alexandre, c'est pas pour rien que cette rivière s'appelle l'Achéron.
– Quoi COMMENT qu'est-ce que T'AS DIT ? rugit Alexandre le Moyen.
– Je disais : cette rivière mérite de s'appeler l'Achéron. Parce que vois-tu, roi Alex, c'est un jeu de mots subtil sur le mot grec "akhos", douleur, désagrément, parce que cette putain de rivière est une putain de purge à traverser et...
– QU'EST-CE QUE TU AS DIT ? éructe cependant encore le roi.

CW mort violente et mutilation

Mais c'est sans voir, ou en tout cas sans voir assez tôt, que les exilés lucaniens, montés contre lui par leurs compatriotes en échange d'un possible retour chez eux, brandissaient déjà leurs lances, et paf une javeline se ficha dans le torse du roi mauvais interprète d'oracles.
Alex le tonton fut percé, fendu, troué, son cadavre mutilé, et il aurait même été déchiqueté sans une vieille femme qui le récupéra sur un prétexte puis lui fit des funérailles.

Moralitay :

Inutile de fuir le destin, il vous rattrape aussi vite que l'actualité politique américaine sur les réseaux sociaux.

Merci pour cette édifiante leçon, Livounet.

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Mais enfin cela ne fait pas avancer le schmilblick du côté de la nouvelle guerre romano-samnité, si ce n'est qu'après ce trépas, Lucaniens et Apuliens se mettent sous la protection de Rome.
Quelques cités samnites sont prises mais surtout les Grecs de Palae- et Neapolis n'apprécient pas beaucoup leurs alliés samnites.

Disons que les Samnites se comportent dans la cité grecque comme en pays conquis, agressant femmes et enfants.
Aussi les Palae- et Neapolitains commencent à songer qu'il vaudrait mieux se rendre aux Romains.

Ils montent donc un coup en traître (parce que "c'est des Grecs", tout ça)

Charilaos, un dirigeant de Neapolis, s'exfiltre pour livrer les portes de la ville au proconsul Publilius. Cependant Nymphios, autre dirigeant, rassemble sous un prétexte tous les Samnites dans un coin de la cité.

À un signal de Charilaos arrivant avec les Romains, toutes les armées grecques et alliées abandonnent les Samnites, qui ne peuvent plus que fuir hors des villes et rentrer chez eux bredauds et penouilles.

Et Rome de signer un traité avec Neapolis et d'accorder le triomphe au proconsul Publilius.

Cependant à peine celui-ci est-il rentré à Rome que les autres Grecs d'Italie du Sud, et notamment la colonie de Tarente, tout vexés, déclarent la guerre.

Et ce pour une excellente raison :

Les habitants de Tarente comprennent que si Rome l'emporte contre les Samnites, rien ne l'empêchera plus de croquer toute l'Italie du Sud.

Avec Palaepolis et les Lucaniens du côté des Romains, la cité de Tarente doit résister à Rome maintenant ou se faire rouler dessus.

Pas fous, les Grecs d'Italie.
Faut dire, ils ont vu leurs cités-mères se déchirer pendant 150 ans pour la domination de la Grèce. La géopolitique, ça les connaît.

Mais enfin les Tarentins ("parce que c'est des Greeecs" susurre Livounet) montent un plan tordu pour retourner contre les Romains certains des nouveaux alliés des Romains : les Lucaniens.

Ils corrompent de jeunes Lucaniens pour qu'ils accusent les Romains de les avoir battus comme de vils esclaves.

Cette opération d'infox marche du tonnerre de Zeus, et la population lucanienne, furieuse, réclame et obtient un changement d'alliance : les Lucaniens repassent du côté samnite !

Rome va-t-elle se dépatouiller dans toutes ces circonvolutions géopolitiques ? Ses troubles intérieurs vont-elles la rattraper ? Va-t-elle continuer à avoir un rapport malsain à l'autorité et à la paternité ? Vous le saurez dans la deuxième partie du livre VIII !

Merci pour la lecture !

@hist_myth Merci pour l'écriture !