Quelques apports du numérique

Message 1, par Elzen

§ Posté le 17/03/2013 à 1h 02m 30

Je viens de consacrer un autre article à la critique des éléments avancés par Cédric Biagini durant la conférence à laquelle j'ai assisté, dans laquelle il présentait le point de vue qu'il défend également dans son livre L'emprise numérique : comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies.

Mais, pour un véritable droit de réponse, il ne suffit pas de simplement reprendre et critiquer les arguments avancés : il est intéressant également d'apporter des arguments nouveaux. L'auteur en question s'est montré assez abondant sur les raisons qu'il pouvait y avoir de se méfier du numérique (raisons dont un certain nombre sont fondées, comme je le développe dans l'autre article) ; à moi maintenant d'apporter, en retour, quelques raisons de lui faire un peu confiance.



La première d'entre elles est celle qui me semble le plus flagrante : la possibilité offerte à tous de s'exprimer.

L'auteur en question a trouvé un éditeur acceptant de publier son livre, ce qui lui donne un poids dans le « monde non-numérique » dont tout le monde ne peut pas profiter. Quoique l'imprimerie, comme le soulignerait Benjamin Bayart, finit nécessairement par impliquer la liberté de la presse, il reste un profond déséquilibre entre ceux qui parviennent à publier, et dont la parole a donc un poids certain, et ceux qui n'y parviennent pas, et donc n'ont simplement pas droit à la parole.

Le numérique en général, et Internet en particulier, viennent écorner ce déséquilibre fondamental en permettant à tous de s'exprimer. Il n'y a plus besoin de l'aval d'un éditeur pour accéder à la parole : il suffit d'un accès au réseau (ce qui, comme le souligne Marie-Lou en commentaire, ne signifie pour autant pas que cet accès à la parole, s'il est utilisé, ait un impact fort : pouvoir parler ne garantit pas d'être entendu).


Certains m'objecteront, à raison, qu'il était possible de s'auto-éditer ; j'y répondrai que la procédure n'était tout de même pas à la portée du premier venu (elle a été quelque peu simplifiée… grâce au numérique).

Les progrès techniques n'ont bien sûr pas rendu la chose triviale, et il faut toujours quelques connaissances pour parvenir à faire entendre sa voix ; simplement, il s'agit maintenant essentiellement de connaissances, et non plus de moyens financiers ou autres facteurs plus discriminants ; et les connaissances à acquérir sont désormais beaucoup plus accessibles(1).


En d'autres termes, là où le monde « non-numérique » (j'y inclue aussi, notamment, la télévision) imposait un rapport à sens unique, et ne laissait au lecteur (ou téléspectateur) qu'une position de récepteur passif de l'information, Internet (surtout au sens réel du terme) et les technologies qui l'accompagnent restaurent l'équilibre en permettant à n'importe qui d'être actif et de prendre la parole, instaurant une égalité de poids entre les différents intervenants.

(Dans d'autres domaines et sur d'autres aspects, les jeux vidéos, autre élément majeur du numérique, ont également permis de sortir de la passivité et de permettre au spectateur de reprendre une certaine forme de contrôle, comme Usul l'a rappelé dans l'une de ses chroniques.)


On m'objectera peut-être que la qualité de ce que l'on trouve sur Internet laisse peut-être à désirer… j'y répondrai alors, et il me semble que Benjamin Bayart l'a déjà fait avant moi, qu'il s'agit là d'un problème indépendant du support : l'imprimerie sert actuellement beaucoup à mettre sur papier des tracts publicitaires ; et quoique la qualité d'un roman soit affaire de référentiel (je ne suis pas particulièrement fervent de l'élitisme culturel (ni de l'élitisme tout court, d'ailleurs)), force est de reconnaître que tous les livres ne sont pas Le Silmarillion(2)

Certains penseraient peut-être que le fait que nous soyons anonymes sur Internet encouragerait les gens à y dire n'importe quoi ? Eh bien, le problème avec cette hypothèse, c'est que nous ne sommes pas anonymes sur Internet. Du moins, pas plus (et même plutôt moins, techniquement) que dans la rue, ou dans d'autres espaces publics « physiques », où nous ne sommes pourtant pas tous en train de proférer des stupidités(3).

(Concernant l'anonymat, je vous renvoie notamment aux différents articles de Maître Eolas dont j'ai donné les liens sur cette page (en début de seconde partie ; mais vous pouvez lire le reste aussi si vous le souhaitez)).



Par ailleurs, il convient de souligner que le numérique ne s'oppose pas au monde non-numérique : il le complète, apportant ces nouveaux éléments sans pour autant priver de l'existant.

L'invention de l'écriture n'a pas tué la culture orale ; et celle de l'imprimerie n'a pas empêché l'écriture manuscrite (même si elle a fait disparaître les privilèges des moines copistes, comme l'accès au numérique fera peut-être disparaître certains privilèges issus du modèle précédent).

L'offre, légale ou non, de nombreuses œuvres sous forme numérique « dématérialisée » n'a pas tué la vente de support physiques(4) : il existe encore, fort heureusement, des vrais livres papiers, des « versions boîte » de logiciels, et autres. Nous sommes, je crois, un certain nombre à considérer que, dans pas mal de cas, ces supports physiques sont plus adaptés que les autres.


Le numérique offre une facilité de copie bien supérieure à ce que l'imprimerie nous avait apporté : il est désormais possible de créer et de diffuser, en quelques secondes, des copies d'un document, dès lors que celui-ci a été numérisé, et ce, avec beaucoup moins d'impacts(5).

Cela permet de multiplier les copies de sauvegarde, et d'apporter ainsi un peu plus de pérennité aux œuvres. Cela permet aussi de réaliser plus facilement certains traitements, comme la recherche d'un passage en particulier ; sans pour autant empêcher d'utiliser les supports non-numériques pour les cas où ils sont les plus adaptés.

Bien sûr, il convient de rappeler que tout n'est pas numérisable ; comme tout n'était, déjà, pas inscriptible dans les livres, ou sur d'autres supports. Le numérique ne fait ici qu'apporter une autre manière de stocker des informations que nous pouvions déjà stocker autrement ; il s'agit d'une évolution dans la manière de procéder, rien de plus.



Mais les « nouvelles technologies » ont également apporté une puissance de calcul assez importante, permettant de réaliser des choses qui n'étaient pas possible jusque là. Toutes les applications n'étaient pas heureuses : comme rappelé dans l'autre article, un certain nombre d'usages du numérique sont assez dommageables.

Mais cela a, entre autres, permis d'améliorer notre compréhension du monde, notamment au niveau de l'analyse des facteurs climatiques, et autres recherches scientifiques ayant permis de sauver de nombreuses vies. (Je publie un article sur BOINC dès que possible).


Cela a également permis de mettre en place un certain nombre d'automatisations de traitement de l'information (c'est ce que veut dire « informatique », à la base : « traitement automatique de l'information »), et, par la robotique, d'automatisations de tâches physiques complexes. Un certain nombre de travaux pénibles s'en sont trouvés facilités(6).


On n'y pense pas forcément immédiatement, mais cette automatisation a également apporté son lot de progrès, pour les particuliers, en matière de confidentialité. Jusqu'à l'essor du numérique, la mise en place de codes secrets était une démarche fastidieuse, et l'on ne la mettait en place que pour les données assez sensibles.

Typiquement, chiffrer son journal intime ou sa correspondance privée n'était, je pense, pas une activité que la moyenne des gens pouvait pratiquer ; elle est désormais accessible à tous (ce qui ne veut pas dire qu'elle soit tellement plus répandue : si la possibilité technique est là, reste la question de la sensibilisation. Beaucoup de gens ignorent qu'ils ont cette possibilité ou n'en voient pas l'intérêt, mais cela, c'est une affaire d'éducation, plus de numérique).

Bon, dans le même temps, les possibilités de cassage de codes ont considérablement augmenté aussi ; et, par principe, aucune sécurité n'est absolue. Mais la différence entre les efforts à déployer pour accéder aux informations et l'importance de ces informations fait que les données confidentielles des particuliers peuvent être enregistrées d'une manière sûre(7).



Puisque l'on parle de sûreté des communications, il y a aussi la question de l'amitié et des rencontres. Pas mal de gens, dont celui à qui je réponds plus particulièrement ici, pointent le fait que le terme d'« amis », tel qu'utilisé par les réseaux sociaux, ne signifie rien de plus que des relations, soit un sens très loin de celui des personnes qui se comptent sur les doigts d'une main réduite, comme le posait Pierre Desproges.

C'est tout à fait exact ; comme il l'est peut-être de dire que ces réseaux sociaux, en moyenne, diminuent le temps que l'on passe « physiquement » avec nos amis (en moyenne ; ce qui ne veut pas dire que ce soit vrai pour tout le monde).

Simplement, il faut également prendre en compte le fait qu'Internet permet aussi de véritables rencontres. Pour ne parler que de ma petite personne, j'ai, il y a peu (je vous l'ai vaguement évoqué dans d'autres articles), traversé une bonne moitié de la France pour venir m'installer dans une ville que je ne connaissais qu'à peine.

Si je l'ai fait, c'est parce que j'avais trouvé un boulot là-bas (un boulot dans l'informatique, d'ailleurs ; entre autres apports positifs, le numérique me permet de gagner mon pain, et en faisant, de plus, des trucs qui m'amusent, ce qui de mon point de vue, est déjà plutôt bien). Mais si j'ai cherché du boulot là-bas, c'est parce que je connaissais déjà, sur place, un certain nombre de gens (dont un qui est cité dans l'autre article et qui se reconnaîtra), rencontrés par hasard sur des forums, et qui sont devenus mes amis, au sens véritable.

Certes, certaines personnes n'ont pas attendu le numérique pour aller s'établir à l'autre bout du monde, ou pour établir des correspondances avec des gens qu'ils n'avaient jamais vu physiquement (ce qui est d'ailleurs une bonne chose à répondre à ceux qui « ne croient pas à l'amitié par Internet » : ça marchait déjà par lettres).

Mais le numérique, là encore, en a considérablement augmenté les possibilités ; et nous permet d'élargir le nombre de nos connaissances, sans pour autant nous couper des gens qui sont géographiquement proches de nous (et nous permet aussi de garder contact avec eux quand cette proximité géographique diminue).



Voilà pour quelques rapides éléments me venant à l'esprit, sans réflexion particulièrement intense, des apports bénéfiques des nouvelles technologies.

Il en reste probablement un certain nombre à signaler(8), soit qu'ils soient trop subtils à mettre en évidence, soit qu'ils soient au contraire devenus tellement évidents pour moi que je ne pense même pas à les préciser.

Car, c'est un fait, le numérique a bel et bien profondément modifié notre société ; et si certains de ses apports, comme j'ai pu le développer ci-dessus, sont particulièrement intéressants, il convient tout de même de rester vigilants et de faire tout de même attention à quelques-uns des points que je commentais dans l'autre article.


Message 2, par Marie-Lou

§ Posté le 18/03/2013 à 10h 23m 34

Salut,


Quelques remarques en passant.


La première concerne la « démocratisation de la parole ». La formule me fait plus penser à un slogan marketing qu'à une réalité sociale. Dans un « monde numérique » où le « marché de l'information » (par ce terme, j'entends tout type de discours, de productions écrites, audios ou vidéos…) est absolument gigantesque, il me semble que le blog de M. Duchemule qui fait 5 visites/semaines (dans lesquelles il faut compter sa femme et son fils) a autant d'impact que la page sur laquelle il coucherait ses pensées, page photocopiée et distribuée à la boulangerie du coin (à y réfléchir, je pense même que cette dernière méthode a plus d'impact). Ce que je veux dire par là c'est qu'on ne peut pas réduire la « démocratisation » à un moyen technique. Avant de parler de démocratisation, je parlerais de massification, ce qui n'est pas la même chose.


Je ne dis pas non plus qu'Internet n'a rien changé à la diffusion de la parole. Par exemple, le « non » au traité établissant une Constitution pour l'Europe est analysé par certains comme le résultat d'une forme de mobilisation nouvelle, permise pas Internet. Ceci dit, je me demande (ce n'est pas rhétorique : je me le demande vraiment, je n'ai pas de chiffres ou d'études à ce sujet) dans quelle mesure le « monde numérique » n'est pas en partie soumis au monde des médias traditionnels. Il me semble par exemple que les blogs d'éditorialistes ou de journalistes déjà connus et officiant sur les grandes chaînes de radio et de télé réalisent des scores de fréquentation important de leur blog. Il me semble aussi (là, j'avais dû lire quelque chose à ce sujet, mais pour retrouver la source…) que les internautes confèrent en moyenne plus de crédit aux sites d'information de journaux existant sous une forme matérielle. Donc, et là je rejoins ta précision, les deux « mondes » sont évidemment interconnectés, et il me semblerait pour le moins précipité de voir dans le « monde numérique » un monde absolument nouveau et égalitariste, débarrassé des logiques d'appropriation de la parole que l'on connaît dans le monde « ancien » des médias traditionnels. J'y vois plutôt un monde héritant en partie des structures de l'autre.


Bien sûr, on a de nombreuses figures d'internautes, de blogueurs, connus et pourtant pas issus du monde des médias traditionnels (et encore : connues par qui ? Qui connaît Maître Eolas par exemple ?) et c'est bien pour cela que je ne parle pas de dépendance *totale* au monde non-numérique. Toutefois, l'existence de ces « stars » ne vient-elle pas montrer qu'on a des logiques d'appropriation de « l'audience », d'agrégation des visites, de captation des « intérêts » ? Je ne partage pas du tout ton optimisme quant à « une égalité de poids entre les différents intervenants ». Pour le dire en terme bourdieusien, les capitaux symboliques ne sont pas répartis équitablement du seul fait qu'on est sur Internet et si l'on considère la blogosphère par exemple comme un champ, alors il me semble assez clair que tous les « agents » n'ont pas les mêmes propriétés. Lorsque je me connecte à Internet pour y déposer mon avis, je le fais dans un monde déjà structuré socialement, où certains ont certaines places « prestigieuses », et d'autres sont de parfaits inconnus. D'ailleurs, à un niveau très prosaïque, le caractère souvent unilatérale de la parole me paraît explicite lorsqu'un blogueur star ne peut plus, physiquement, répondre à l'ensemble des commentaires qu'il suscite. On n'a pas un échange là, on a une parodie d'échange.


La seconde remarque revient simplement sur la notion d'amitié : tu peux être intéressé par les écrits d'Antonio Casilli et sur sa théorie des « liens faibles », voir ici par exemple.

Message 3, par Elzen

§ Posté le 18/03/2013 à 13h 13m 25

En fait, il me semble que tu as parfaitement raison d'émettre ces réserves ; mais, concernant l'impact d'un blog en particulier, que les mêmes remarques peuvent aussi s'appliquer aux médias traditionnels. Réussir à faire publier son livre donnait à un auteur un poids largement plus important que celui qu'avaient la moyenne des gens ; mais pour autant, son succès aussi pouvait être fortement limité.

Prenons par exemple le prix Goncourt, censé, d'après Wikipédia, être le prix littéraire le plus prestigieux de France : combien de ses lauréats l'individu lambda est-il capable de citer de tête ? Personnellement, je me rappelle de Houellebecq à cause de l'affaire du repompage sur Wikipédia, mais c'est à peu près tout. Pour varier un peu du livre : je me rappelle avoir vu, il y a quelques années, Amélie-les-Crayons passer au journal de 20h de France 2 ; pourtant, je n'ai pas l'impression que beaucoup de gens connaissent sa musique (ce qui est dommage, parce qu'elle est vachement chouette).


Ce que j'essayais – maladroitement, je te l'accorde – de dire ici, c'est que le monde non-numérique posait deux barrières, que sont d'abord l'accès à la possibilité de s'exprimer, ensuite la portée de sa parole. Internet n'a pas changé la seconde, en effet ; mais a tout de même fait – partiellement – tomber la première. J'aurais effectivement dû davantage insister sur le fait qu'Internet n'apporte que les moyens de s'expimer, et pas la notoriété que certains pourraient attendre ; mais ça me semblait évident, dans la mesure où il me semble assez difficile que sept milliards d'individus soient connus des sept milliards d'autres.

Il me semble qu'il y a bien une égalité de poids potentielle ; même si effectivement, elle est difficilement atteignable en pratique.


Il faut aussi compter avec la facilité accrue de transmission de la notoriété : il me semble que, si un blogueur célèbre publie un lien vers l'un de tes articles, tu en « profiteras » bien plus que si un auteur célèbre indique, dans un livre, la référence d'un de tes livres, du fait de la facilité qu'il y a à naviguer d'un site à l'autre et donc à suivre sa direction.


Il faut également noter que, si Internet est effectivement partiellement soumis à l'influence des médias traditionnels, les médias traditionnels acceptent également, dans une certaine mesure, l'influence d'Internet : dans le lot des gens qui connaissent Maître Eolas (qui, certes, n'est pas forcément immensément connu, selon le référentiel, mais dont, comme il le signale lui-même, le pseudonyme est largement plus connu que le nom véritable) se trouvent quelques journalistes qui, signale-t-il dans l'un des sus-cités articles sur l'anonymat, font appel à lui et le citent dans les médias traditionnels.

Ce que l'on peut retenir, je pense, et je l'ai davantage mis en avant dans les autres parties du texte, est que l'évolution technologique liée au numérique est principalement cela : une évolution technologique. Je ne crois pas qu'elle ait apporté des choses fondamentalement nouvelles, mais elle a permis de faciliter un certain nombre de choses qui, jusque là, étaient délicates à mettre en place. Il ne faut donc, effectivement, pas être « trop » enthousiaste vis-à-vis de ses effets ; mais pour autant, je ne crois pas qu'il faille non plus être « trop » réservé, et c'est ce que je voulais souligner ici.


Et merci pour le lien, j'y jetterai un œil quand je pourrai 😉

Message 4, par Marie-Lou

§ Posté le 18/03/2013 à 13h 50m 38

Merci pour les précisions.


Pour que les choses soient tout à fait claires, je ne défends absolument pas l'idée selon laquelle les médias traditionnels ne peuvent pas être l'objet des mêmes remarques que celles que j'ai formulées. D'ailleurs, l'idée rapidement défendue selon laquelle le monde numérique n'est pas si différent, sur certains aspects, que le monde des médias traditionnels, sous-entend logiquement que ce dernier est également l'objet des remarques que je formulais. Et l'est même de manière plus importante encore, cela je suis tout à fait prêt à l'accepter.


Le point que je discutais c'est que puisque, précisément, il est évident que 7 milliards d'individus ne peuvent avoir un niveau de notoriété égale, alors il est tout aussi évident qu'il est abusif de parler d'une « égalité de poids entre les différents intervenants » (c'est vraiment cette formule là sur laquelle je « tique »). Et la première évidence, même si elle est évidence justement, ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur les mécanismes de polarisation, de captation (je ne sais pas trop comment appeler ceci) du « capital symbolique ».


L'idée d'une « égalité de poids », je la vois comme un horizon désirable mais inatteignable ; mais duquel on est tout de même plus susceptible de se rapprocher dans le monde numérique que dans le monde des médias traditionnels. Finalement, nos points de vue ne sont donc pas très éloignés.

Message 5, par Elzen

§ Posté le 18/03/2013 à 14h 14m 02

Je pense que nous sommes en fait d'accord sur le fond ; et que notre divergence est surtout une affaire de forme.


Quand je parle d'« égalité de poids », je n'utilise pas le mot « poids » au sens de l'impact réel de la parole ; il me semble de toute façon, comme à toi, qu'une égalité de l'impact réel est un horizon à peu près inatteignable.


Mais je fais la différence entre la possibilité de s'exprimer, et la portée de cette expression ; et c'est seulement le premier que j'envisageais ici : dans le monde non-numérique, celui qui possède la maison d'édition, par exemple, a un « poids » assez lourd, parce qu'il peut publier ce qu'il veut sans rien demander à personne (bon, je simplifie un peu quand même, c'est sûr ^^).

Celui que le premier accepte de publier a un « poids » moindre, mais pour autant important, parce qu'il a un accès à la parole, même si celui-ci est soumis à une approbation externe. Tandis que l'individu lambda n'a aucun « poids », du moins tant qu'il n'a pas fait les démarches pour essayer d'être accepté par un éditeur.

Dans le monde numérique, au contraire, n'importe qui peut mettre en place un blog, ou quelque chose d'approchant, sans avoir de compte à demander à qui que ce soit (du moins, sous réserve de neutralité du réseau, bien sûr. J'en profite pour re-faire un petit coup de pub' à Illyse et à la FFDN en général) : d'où une « égalité de poids » dans l'accès à la parole ; ce qui ne garantit bien sûr en rien que la parole aura l'effet désiré.


Si tu vois ce que je veux dire et si tu as une meilleure manière de le formuler, je t'écoute 😉

Message 6, par Marie-Lou

§ Posté le 18/03/2013 à 15h 47m 33

Ouaip, notre divergence tient à la place accordée à la possibilité technique, matérielle, de s'exprimer. Je reconnais une différence à ce niveau entre les deux mondes (numérique vs. traditionnel médiatique), mais je lui attribue sans doute un peu moins d'importance que tu ne le fais ici, car j'ai souvent lu ou vu que lui en donner trop incite à oublier les usages réels qui sont fait de cette possibilité (comme par exemple dire « aujourd'hui, tout le monde a accès à la culture et à l'information », comme si la levée (pas absolue toutefois) de contraintes matérielles devaient faire oublier les contraintes sociales qui font que non, on a beau avoir Internet chez soi, on n'a pas accès de manière égale à la culture et à l'information. Ou alors il faut réduire la notion d'égalité à une dimension strictement matérielle, ce que je ne peux évidemment faire ;-) ). Dans une certaine mesure, ce travers me fait un peu penser à l'illusion consistant à croire qu'il suffit de rendre les musées gratuits pour que tout le monde y aille, en oubliant les mécanismes sociaux et culturels d'(auto-)élimination (d'ailleurs, ma distinction précédente entre démocratisation et massification venait de cette illustration que j'avais en tête.).


Du coup, je comprends bien ta distinction entre accès à la parole d'une part, et impact ou portée de cette parole d'autre part (c'est-à-dire entre d'un côté un phénomène permis par la « technique » et effectivement permis comme il ne l'a sans doute jamais été, et de l'autre un phénomène plus strictement social) et je la reconnais bien valide sur un plan intellectuel, mais cette distinction ne me ravit pas totalement, dans la mesure où, dans le réel, on aura beau avoir accès (technique) à la parole, si l'impact est faible voire inexistant, alors la parole est faible voire inexistante. Pour tenter de le dire autrement, dans ma façon de voir, je ne peux pas isoler la technique des usages concrets et, à mes oreilles, des termes comme « démocratisation » (qui est tout de même un terme politique fort, et pas simplement un terme technique) ou même « parole » ne sont pas réductible à la technique mais portent en eux-mêmes une dimension sociale supplémentaire (« avoir droit à la parole », ce n'est pas seulement avoir le droit ou la possibilité technique d'exprimer quelque chose, c'est aussi avoir le droit d'être entendu et de l'être effectivement. Je peux certes balancer sur Internet presque tous les écrits que je veux, et ce très facilement, mais comme je peux crier au milieu d'une forêt déserte – ou plutôt au milieu d'une foule bruyante − ; mes mots et mes cris ne deviendront « parole » au sens plein que s'ils atteignent les cerveaux d'autrui).


Disons donc, pour conclure, que la distinction que tu opères entre possibilité technique et portée de la parole est une distinction qui peut être utile mais qui, à mes yeux, doit immédiatement être dépassée, au risque sinon de tomber dans une forme d'illusion déconnectée du réel. Ou, pour le dire autrement — sans vouloir être méprisant — si l'on a pour objectif de discuter de l'impact du numérique dans notre vie, il y a je trouve un côté vain à porter le regard sur la technique et à ne pas immédiatement le prolonger ailleurs.

Message 7, par Elzen

§ Posté le 18/03/2013 à 16h 16m 38

Bah c'est une question de contexte et de portée, je pense : dans cet article, j'ai essayé de me restreindre aux aspects purement techniques, aux possibilités offertes (c'est d'ailleurs assez amusant que, plus j'y réfléchis, plus je me dis qu'il n'y a en fait aucune possibilité nouvelle : je ne vois pas grand chose que le numérique ait apporté à lui seul, qu'il n'ait pas été possible de mettre en place avant ; simplement, il a facilité la manière de faire ces choses (dont certaines, comme celles que j'évoque, sont plutôt positives, et d'autres, comme celles citées dans l'autre article, le sont moins).


Effectivement, quand on mesure l'impact réel, c'est beaucoup moins glorieux, comme je l'ai signalé dans l'autre article : même sans s'intéresser à l'« audibilité » des personnes qui s'expriment par Internet, force est de constater que la proportion de gens qui le font par rapport à ceux qui ne le font pas est clairement limitée ; la plupart des gens qui vont sur Internet se contentent plus ou moins d'un accès en « lecture seule » à un Internet fait par une poignée d'autres.


En fait, surtout après avoir avancé, dans l'autre article, que justement le numérique n'était pas la seule cause de tout, et que des tas de facteurs, notamment sociologiques, entraient en jeu, j'ai essayé ici (et, manifestement, j'ai loupé mon coup, produisant un effet plutôt contraire à celui que j'espérais 😔 ) de cibler des choses qui dépendaient essentiellement du numérique lui-même, donc essentiellement les potentialités, indépendamment de leur effet réel, puisque dès que l'on aborde l'effet réel, le nombre de facteurs augmente tellement que le changement technique devient plus ou moins secondaire.

Mais effectivement, cette manière de présenter les choses est elle-même problématique, du moins sans de grandes pincettes que je n'ai pas assez prises.

Message 8, par Marie-Lou

§ Posté le 18/03/2013 à 16h 35m 22

En même temps c'est à ça aussi que servent les commentaires, et il est possible aussi que ce soit moi et mes automatismes qui voient ou cherchent à voir des choses que tu ne prétendais pas évoquer.


Et pour tenter de répondre à la question sur les manières de formuler les choses, ça passe peut-être par l'évitement de termes comme « démocratisation » ou « parole » sur lesquels je suis déjà revenus, termes par nature non réductibles à la seule technique me semble-t-il, au profit de termes (mais lesquels…) plus techniques justement, plus « rugueux » si j'ose dire (je pense que parler respectivement de massification comme je l'ai fait et de « données publiables » serait déjà plus neutre et circonscrit au seul domaine qui était le tien. Mais je balance ça comme ça, je ne prétends pas que c'est la meilleure manière de faire.)

Message 9, par Elzen

§ Posté le 20/03/2013 à 11h 05m 01

Bon, je viens de modifier un peu le début de l'article pour reformuler un peu et pour ajouter cette précision.

Message 10, par curiosus

§ Posté le 20/03/2013 à 11h 31m 02

Petit commentaire

Il y a également une "massification" de la calomnie

Internet permet facilement de faire circuler n'importe quelle "information" valide ou pas

La notion de validation de l'information lue est bien dissoute

Message 11, par Elzen

§ Posté le 20/03/2013 à 11h 52m 32

Le problème de la validation de l'information se posait déjà au niveau des médias traditionnels (lire, par exemple, l'excellent Incroyable… mais faux !, d'Alain Cuniot).


J'aurais tendance à dire, pour ce genre de choses (comme je l'ai signalé en note, d'ailleurs), qu'Internet est un « révélateur » : les gens réagissaient sans doute déjà comme ça, mais c'était moins « visible ». Donner la parole à tous permet de faire remonter ce problème à la surface. Ce qui peut en effet être problématique, si on n'y est pas préparé.


Il y a en effet un gros travail d'éducation à faire au niveau de la vérification des informations reçues ; il me semble, peut-être naïvement, que les gens qui auront acquis ces réflexes de validations seront ensuite moins enclins à véhiculer eux-mêmes des informations non-vérifiées.

Message 12, par curiosus

§ Posté le 20/03/2013 à 12h 24m 33

L'apport de l'informatique est dans la vitesse de diffusion , surtout par le phénomène des réseaux sociaux et du Twitt.

De toute façon il y a un gros travail éducatif à faire au niveau de l'utilisation de l'outil informatique surtout chez les jeunes.

Je suis d'accord avec toi que celui qui cherche la validation d'une info , se gardera de diffuser celle qui lui semble ne pas être sérieuse

Message 13, par curiosus

§ Posté le 27/03/2013 à 20h 03m 33

Quand Marie Loue fait la différence entre le possible techniquement et l'impacte de la publication de M Pignon il oublie que le monde numérique n'est pas un univers « isotrope ». Il s'apparente à un « multivers »,à un espace granuleux

Dans un espace spécifique l'apport peu être important . Dans des domaines spécifiques il permet de faire connaître son expérience , son point de vue , ses propositions ,sans restriction géographique. M Pignon peut y avoir une notoriété qui n'aurait put exister sans l'informatique .

Il y a donc bien une extension du possible et une extension de l'écoute . Cette extension de l'écoute peut remplir une importante partie d'un espace de préoccupation donné . Il faut donc tenir compte , pour juger de « l'entendu » ,de l'espace de préoccupation auquel il s'applique


Message 14, par Marie-Lou

§ Posté le 29/03/2013 à 15h 34m 50

J'ai dû rechercher ce que signifiaient les termes « isotrope » ou « multivers » pour être sûr de comprendre ce que tu voulais dire :P


Je crois que tu mésinterprètes un peu mes propos, puisque d'une part je n'ai pas nié le changement introduit par Internet (j'ai évoquée l'opposition ancien monde/nouveau monde), et que d'autre part je ne nie pas que oui, Internet peut apporter une notoriété à quelqu'un qui ne l'aurait pas connue sinon, dans certaines circonstances, dans certains domaines (je ne crois pas avoir dit le contraire). Ça n'empêche que dans l'appréciation générale de l'apport d'Internet sur la possibilité de s'exprimer, il me semble simpliste de réduire l'impact d'un propos à la possibilité technique de l'émettre et de le diffuser à large échelle.


Il me semble aussi (si toutefois je t'ai bien compris) que ton propos confirme en fait le mien : s'il y a bien « une extension du possible et une extension de l'écoute » dans des espaces spécifiques (donc pas dans tous les espaces, ni dans l'espace au singulier), c'est donc bien que le phénomène ne concerne pas « l'internet » en général ; donc il y a des mécanismes sociaux à regarder de près, mécanismes irréductibles à la seule technique.

Message 15, par curiosus

§ Posté le 30/03/2013 à 13h 13m 59

Marie-Lou

Merci pour ces précisions

Mais j'avais vraiment fait une lecture "réductrice" de tes commentaires

Honte à moi 😞

Message 16, par Elzen

§ Posté le 30/03/2013 à 13h 19m 08

Ça arrive à tout le monde ^^


Étant donné que les commentaires de Marie-Lou visaient à rééquilibrer un excès de mon côté, de mon côté, il est normal qu'ils puissent sembler pencher un peu trop de l'autre.


Sinon, j'ai discuté de ce sujet avec mes collègues, et ils ont pointé un autre élément intéressant : tout ce qui concerne l'imagerie médicale était totalement impensable avant le numérique.

Message 17, par curiosus

§ Posté le 30/03/2013 à 15h 42m 48

Il y a un autre domaine qui n'existerait pas sans le numérique ,c'est la réalité virtuelle . Dans mon domaine (quand je n'étais pas retraité) ,l'industrialisation de nouveaux véhicules , le développement de ces techniques à révolutionné la conception des moyens.

Les industrialisateurs peuvent simuler les outillages et leurs interactions avec le véhicule à partir des def numériques , donc avant l'usinage du moindre copeau . La correction sur les defs se faisant en direct , son efficacité peut être vérifiée de suite . Tout cela dans un environnement 3D avec des lunettes permettant de se placer dans une vision en relief

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