§ Posté le 05/11/2026 à 20h 12m 34
En préambule, vous me permettez de vous raconter un peu ma vie ? Les gens qui veulent directement la partie utile de l'article, sautez directement là.
J'ai passé mon bac en 2004. À l'époque, je n'avais à peu près aucune idée de quoi faire ensuite. J'avais déjà plus ou moins l'idée de faire instit', mais à l'époque, pour faire instit', il fallait une licence, n'importe laquelle, donc je pouvais m'orienter où je voulais. Un peu par hasard, beaucoup par contagion parce que c'est ce que visaient quelques ami·e·s de terminale, je me suis inscrit dans un IUT d'informatique. Je n'y connaissais encore environ rien.
Un des camarades qui s'est retrouvé avec moi dans cet IUT m'avait déjà parlé d'un truc qu'il utilisait à l'époque, qui s'appelait « Linux ». Le camarade en question était loin d'avoir compris à l'époque tout le concept de logiciel libre, ou alors il expliquait assez mal, je n'ai pas forcément accroché, et sur le premier ordi perso que je me suis procuré pour débuter l'IUT, j'ai surtout laissé le Windows XP qui était de base.
Mais à l'IUT, les machines tournaient sous autre chose. Quelque chose dont j'ai découvert ensuite que ça s'appelait « Debian », et que c'était un « Linux ». J'en avais peut-être moi-même déjà essayé un à l'époque sous l'impulsion du camarade sus-mentionné, mais c'en était un autre, « Mandrake ». Qui est devenu « Mandriva » par la suite. Bref.
À la sortie de l'IUT, deux ans plus tard, j'avais déjà commencé à beaucoup mieux comprendre le truc. Mon ordi personnel tournait maintenant sous « Ubuntu », un truc qui ressemblait un peu plus au « Debian » qu'on avait à l'IUT, même si c'était encore un peu différent quand même.
Je me suis inscrit en fac de maths, parce que prof' de maths ça aurait pu être bien aussi… sauf que, même si mon IUT d'informatique avait plus de volume horaires en maths que certains cursus à la fac qui m'auraient amené directement en L3, je n'ai eu une équivalence que pour la L2. Et la L2 de maths dans ma fac, c'était chiaaaaaaaaant.
À peine un mois plus tard, je rejoignais les anciens camarades de l'IUT en L3 d'informatique, adieu la possible carrière de prof' de maths. Mais si j'ai continué à utiliser « Ubuntu » sur mon ordi perso, les ordis de la fac utilisaient autre chose, ça s'appelait « Gentoo ». J'ai quand même mis un peu de temps à piger les rapports entre tous ces trucs.
Ma licence en poche, je me suis d'abord dit que je pouvais tenter de continuer, tant que j'y étais, pourquoi pas. J'ai démarré un M1 d'informatique. Mais le cœur n'y était pas vraiment, et j'ai abandonné en cours de route pour commencer à voir comment je pouvais revenir à mon premier projet et devenir instit'.
Mais du coup, avec une année lâchée en plein milieu, je me suis retrouvé avec un peu plus de temps libre, dont j'ai consacré une partie à bidouiller et à comprendre un peu mieux les rapports entre les différents « Linux », et surtout le concept de libre plus en détails. Je commençais à être plus ou moins actif sur le forum Ubuntu-fr.
Entre temps, j'avais acheté mon premier ordi portable, un Apple d'occasion, et à l'époque, les ordis Apple avaient des processeurs un peu différents (maintenant ce sont des PCs comme les autres), donc c'était un peu plus dur d'y installer autre chose. J'avais quand même réussi à y mettre « Ubuntu ». Et puis j'avais appris que « Debian » faisait partie des quelques systèmes qui pouvaient tourner dessus, alors j'ai eu envie d'essayer, mais j'ai eu plus de mal. Je me souviens que j'ai fini par réussir à installer une « Debian » en parfait état de marche sur cet ordi… même pas une semaine avant qu'il ne décède définitivement, le matériel Apple étant loin d'avoir la qualité qui justifierait son prix.
Je me suis inscrit au concours pour devenir instit'. En même temps que je m'investissais dans le logiciel libre. En 2009, je suis allé aider à tenir le stand Ubuntu-fr aux RMLL de Nantes. Je crois même que j'étais là-bas quand j'ai appris que j'avais réussi le concours.
C'est aussi en 2009 que j'ai commencé à auto-héberger ce blog, et puis quelques autres trucs avec tant qu'à faire. À la base, c'était pour pouvoir avoir un endroit où mettre les quelques textes qui cherchaient à expliquer à mes camarades de l'IUFM les enjeux autour du numérique et notamment du logiciel libre.
La suite, hélas, vous la connaissez. Après l'arrêt de ma carrière d'instit', je suis retourné, faute de mieux, reprendre ce master en informatique que j'avais laissé tomber, je ne savais pas trop ce que j'aurais pu faire d'autre. Mais j'ai continué à m'investir dans le mouvement logiciel libre.
Tellement que quand, mon master en poche, et avec les bons souvenirs que j'avais de mon stage de L3 passé dans un labo de recherche à Lyon, j'ai décidé de tenter voir une thèse, de nouveau à Lyon, où j'ai commencé à m'investir dans le milieu associatif local. L'ALDIL, notamment, mais aussi Illyse, un fournisseur d'accès à Internet dont je me suis même retrouvé président (c'est aussi vers ce moment que j'ai commencé à comprendre que je suis autiste, même si j'ai laissé cet aspect-là de côté beaucoup trop longtemps ensuite).
Pendant ce temps, j'étais passé à plein temps sur Debian, mais je continuais de faire des trucs avec Ubuntu-fr, c'est vers ce moment-là que j'ai intégré l'équipe de modération du forum. C'est aussi vers ce moment-là que, sur un autre forum, la Couronne de Cuivre, j'ai rencontré vv221. Un autre utilisateur de ce que j'appelais maintenant GNU/Linux, qui avait en tête un projet plutôt cool pour aider à faire tourner des jeux vidéos sur nos systèmes. Il s'y connaissait encore moins que moi à l'époque, et je lui ai appris quelques lignes de Shell pour l'aider à démarrer.
Après ma thèse, j'ai eu un peu de mal à continuer. J'étais arrivé jusque là sans jamais vraiment avoir choisi l'informatique par passion, donc bon. J'ai passé trois ans à donner des cours dans le domaine, un peu à l'INSA où j'avais fait ma thèse (et où j'ai aussi été ingé de recherche, ce qui était cool), beaucoup dans des écoles privées parce que c'était plus facile à trouver.
Mais j'ai fini par réussir, enfin, à aller faire autre chose : j'ai décroché au tout début 2020 un poste de médiateur scientifique au Planétarium de Bretagne, ce qui était beaucoup plus motivant pour moi. Bon, c'était 2020, donc ça a commencé un peu bizarrement, mais quand même.
Entre temps j'ai totalement laissé tomber Ubuntu, son système de « snaps » rendant le dernier ordi que j'ai vu passer avec ce système totalement inutilisable. J'utilisais Debian à plein temps… tout en ayant un peu vaguement en tête l'idée qu'un jour, quand j'aurais du temps, je tenterais bien Gentoo parce que ça avait l'air cool.
Oh, et puis, en 2021, la machine sur laquelle j'auto-hébergeais mon site a rendu l'âme. Je n'avais déjà plus trop la motiv' de faire de l'admin-sys depuis un moment, et j'ai dû réinstaller autre chose en vitesse. Je suis passé à YunoHost, un chouette outil automatisé basé sur Debian qui permet d'auto-héberger tout un tas de trucs assez facilement. C'est comme ça que j'ai pu me retrouver avec une instance Pleroma pour participer au Fédivers, notamment.
Bon, ceci dit, YunoHost, en vrai, ça n'est pas pour moi, j'ai aussi passé pas mal de temps à me battre contre ses réglages, et j'avais déjà en tête depuis un moment d'un jour, quand j'aurai le temps, refaire une vraie installation propre sans ça. Et c'est là qu'on arrive donc au sujet de cet article.
Adieu Debian
Il y a quelques années, une boîte américaine appelée OpenAI a lancé une nouvelle version du pipotron : un logiciel qui va automatiquement mettre des mots les uns à la suite des autres dans le seul et unique but que le résultat produit ait l'air convainquant pour un être humain, sans aucune considération pour si le résultat produit a un quelconque rapport avec quoi que ce soit qui se rapporte, entre autres, aux notions de vrai ou de faux.
Je pourrais détailler le fonctionnement d'un LLM (d'ailleurs, pour les gens que ça intéresse, je l'ai déjà fait à deux-trois endroits ailleurs sur le net), mais dans l'absolu, on peut se contenter de dire ça, ça reste le meilleur moyen de décrire le truc : c'est un pipotron perfectionné pour avoir l'air encore plus convainquant que celui d'origine.
Et ça semble effectivement l'être, convainquant, si j'en juge par la quantité de gens qui se sont mis à utiliser ça en ne prêtant visiblement aucune attention aux multiples problèmes que ça pose, notamment des dégâts avérés sur notre aptitude à la pensée critique, un pourrissage de notre environnement qui s'accélère encore (apparemment ces pipotrons ne sont pas trop trop gourmands à l'utilisation, mais par contre, impossible de les entraîner sans un impact assez conséquent, et si on ne les réentraine pas régulièrement, ils restent bloqués à ce qui se faisait avant et perdent donc vite en intérêt), ou plus simplement le fait que ces outils soient essentiellement mis au point par des gens d'extrême droite dans le but même pas dissimulé de pousser une vision de la société assez sinistre.
Ou bien encore l'aspect qui rebute le plus mon autisme : le fait que ces outils soient, par construction, des générateurs aléatoires, donnant des résultats différents d'une fois sur l'autre et pouvant « halluciner » des infos fausses sans aucun moyen de les repérer au milieu d'infos vraies qu'ils ont tout autant « halluciné ». Je n'ai pas choisi l'informatique par passion à la base, mais je m'y suis senti à l'aise en raison de la prévisibilité et de la reproductibilité qui y régnait, et trouver ces outils partout a juste dynamité ça.
Mais depuis quelques mois maintenant, ces pipotrons se sont aussi mis à produire du code suffisamment convainquant pour que plein de gens qui développaient des logiciels se mettent à en utiliser plutôt que de l'écrire eux-mêmes. Ce qui est une utilisation totalement aberrante de ces machins et devrait provoquer un facepalm chez n'importe quelle personne sachant un minimum comment ils fonctionnent, mais, on en est là.
Et donc, la semaine dernière, les gens qui décident de l'avenir de Debian ont donc décidé en majorité qu'utiliser ces trucs leur semblait une bonne idée et qu'on n'allait même pas exiger le minimum de traçabilité qui aurait permis au moins d'identifier les zones où ça va inévitablement péter tôt ou tard. Mon ami vv221, qui entre temps a pas mal progressé en Shell et avait fini par devenir développeur Debian, est parti suite à ça en claquant la porte.
À vrai dire, le résultat de ce vote n'est pas si surprenant. Entre autres parce que ce n'est pas la première décision douteuse de la part de l'équipe de Debian. Bon, les autres points de reproches que j'ai à faire nécessitent pas mal de connaissances techniques pour être expliquées et ne vont sans doute parler qu'aux initié·e·s, donc je mets ça à part, à vous de voir si vous voulez y jeter un œil ou pas.
Reproches techniques à Debian
Je crois que le premier reproche que j'ai eu à leur faire était à l'époque du passage à GNOME3. On utilisait encore essentiellement les CDs pour installer les systèmes à l'époque, et GNOME3 prenait plus de place que GNOME2, faisant que l'installateur de base d'une Debian ne tenait plus sur un seul CD. Ça aurait pu être une super occasion de passer à un autre environnement par défaut, par exemple Xfce qui est cool et aurait mérité ce genre de mise en avant, en plus de prendre nettement moins de place à l'installation… Ils ont préféré changer la méthode de compression pour réussir à faire tenir GNOME3 quand même.
Ce n'était pas grand chose, en vrai, surtout que perso j'ai tendance à installer un système minimal en ligne de commande et à mettre ce dont j'ai besoin ensuite, mais déjà, ça donne une orientation : inutile d'attendre de Debian une décision audacieuse et qui pousse des choix autrement que par conformisme.
Pourtant, il y avait quand même des trucs cools dans le lot. Par exemple, le fait qu'il a existé des versions de Debian utilisant autre chose que le noyau Linux. Perso, à partir du moment où j'ai compris comment fonctionnaient nos systèmes libres, je me suis dit que c'était dommage qu'on ait différents choix pour tout, sauf pour le noyau (à moins de changer radicalement de système avec tous les autres outils qui vont autour).
Donc quand j'ai vu qu'une version de Debian tournait avec le noyau de FreeBSD à la place du noyau Linux, mais toujours le reste de l'environnement habituel autour, je me suis dit que ça pourrait être cool d'essayer. À l'époque, c'était encore un projet, pas encore spécialement abouti (rien qui marchait côté Wi-Fi par exemple, ce qui gênait un peu quand j'utilise quasi-exclusivement des ordis portables que je ne branche donc pas toujours par ethernet), mais c'était cool.
Ils ont fini par sortir une version officielle qui commençait à être utilisable, avec Debian Jessie… et à l'ont complètement abandonnée, même à titre expérimentale, à la version suivante, à cause du passage à systemd par défaut. À ma connaissance, le seul système actuellement pouvant gérer un autre noyau, c'est Gentoo, ce qui est une des raisons pour lesquelles je me disais qu'un jour j'irai voir par là.
Mais parlons du passage à systemd, donc. Mes connaissances en systèmes d'init sont limitées, mais de base, la logique de ce truc me dérange un peu : un principe unix de base dit qu'un logiciel ne doit faire qu'une chose, mais la faire bien (et c'est d'autant plus vrai pour le PID 1 qui, s'il crashe, fait crasher tout le système), et systemd essaye au contraire de faire une tonne de trucs inutiles. Perso, donc, je préfère ne pas m'en servir.
À l'époque, la décision de Debian d'adopter systemd m'avait déçu, mais elle restait sous une forme plutôt cool : on passait à systemd par défaut, mais les autres systèmes d'init restaient disponibles et en vrai il suffisait de faire un peu gaffe à l'installation pour utiliser ce qu'on voulait, les infos étaient clairement disponibles. D'où le fait que je trouve que les gens qui sont alors parti en claquant la porte pour lancer leur simili-fork, Devuan, ont vraiment mal réagi : il suffisait de rester, de bosser sur un outil d'installation alternatif à proposer, et on aurait pu rester sur quelque chose de cool pour tout le monde.
Bon, par contre les soucis ont continué par la suite, avec les mainteneurs de systemd qui étaient bien aussi pénibles que ce à quoi on pouvait s'attendre. Je me souviens par exemple de ce bug. Pour faire court : le mainteneur du paquet network-manager a décidé un jour sans raison de virer de son paquet les scripts dont il y avait besoin pour qu'on puisse utiliser cet outil sans systemd.
Quelqu'un qui utilisait network-manager avec un autre système d'init a donc ouvert un bug pour signaler que ce changement cassait son système. Le mainteneur du paquet a juste fermé le bug en disant en gros que ça sortait de son cas d'usage perso, donc il s'en foutait. Et visiblement, ça n'a choqué personne d'autre dans l'orga de Debian, les autres ont considéré qu'il avait bien raison et qu'il n'y avait pas à remettre son travail en cause.
Il y a visiblement eu d'autres cas du style, et la seule « solution » qui a pu être trouvée est que les gens qui se sont retrouvés bloqués par ça se mettent à maintenir de leur côté un paquet « orphan-scripts » contenant tous ces fichiers indispensables dès lors qu'on utilisait une pile technique « officiellement » supportée mais dont les autres mainteneurs se foutaient. Et, perso, je trouve que quand on considère ça comme la bonne façon de faire, il y a quand même un gros souci.
Bon, il y a eu d'autres embrouilles, je n'ai pas tous les détails en tête, mais je me souviens d'une histoire autour d'un réglage qui conduisait systemd à supprimer tout /home en cas de fausse manip', et que les mainteneurs avaient refusé de désactiver par défaut pour limiter les risques, en prenant au passage de haut les gens qui avaient rapporté le souci. Ou d'autres trucs de ce genre. Bref, une partie de l'équipe de Debian a toujours eu des comportement problématiques, mais on a longtemps pu utiliser Debian sans devoir dépendre d'eux.
Il y a aussi eu plusieurs allers-retours pas forcément faciles à suivre de loin autour de l'usage des pilotes de matériel non-libres (pendant un temps on avait une Debian qui était totalement libre out-of-the-box, puis ça n'a plus été le cas, puis maintenant ces pilotes ont une branche de dépôt à part des autres paquets non-libres… Bon, je ne sais plus trop les détails, mais ça montre que sur le rapport aux libertés du logiciel libre, Debian n'a jamais vraiment eu un rapport clair et durable.
On peut aussi citer le changement plus ou moins récent qui a fusionné / et /usr. Il y avait deux manières de faire, utiliser le système de paquets pour ça pour faciliter d'éventuelles changements ultérieurs, ou se baser sur des liens symboliques en risquant de casser des choses par la suite, et c'est cette deuxième solution qui a été choisie, contre l'avis ferme des mainteneurs de dpkg. Pareil, je n'ai pas trop les détails en tête, mais je pense que ça illustre le fait que les prises de décisions ne sont pas spécialement prises avec l'idée de compromis en tête.
Pour citer au moins un point non-technique : les décisions au sein du projet Debian se font par un vote suivant la méthode de Condorcet, donc en respectant le principe du même nom, faisant qu'un groupe de gens suffisamment nombreux peut imposer aux autres une décision qui pourtant semblerait à ces derniers le pire des choix possibles, quand bien même un compromis plus satisfaisant pour tout le monde aurait pu être trouvé.
Ce principe me semble personnellement assez anti-démocratique, et, si je n'ai pas regardé en détail les résultats du vote, ça ne m'étonnerait pas outre mesure qu'utiliser une méthode de vote un peu moins autoritaire aurait ici donné un tout autre résultat. Mais ce n'est pas le sujet de cet article, donc, si ça vous intéresse, je vous renvoie à ceci.
Constatons donc que Debian a voté majoritairement pour non seulement accepter l'usage des pipotrons, mais en plus ne même pas indiquer où et comment cet usage aura lieu, ce qui n'aidera sans doute pas pour la suite. Mais avant de nous intéresser à cette suite, faisons le point sur ce que ça dit du monde du libre exactement.
En fait, ce genre de situation ne devrait pas spécialement être une surprise. D'autant qu'on a eu quelques précédents. De la même manière que le monde du scepticisme scientifique dont je fais aussi partie par ailleurs, le logiciel libre a toujours été une réunion de deux courants de pensée très différents l'un de l'autre, j'irais même jusqu'à dire assez opposés, mais qui cohabitaient jusque là parce que, vu de loin, ils avaient l'air d'aller dans la même direction.
Dans le monde du scepticisme scientifique, on avait d'un côté un mouvement émancipateur collectif avec en tête une critique de la société dans un but de justice sociale, auquel je me rattache personnellement, et de l'autre une vision individualiste et « apolitique » utilisant les outils de la pensée critique essentiellement pour se sentir plus malin que tout le monde : ça ne pouvait juste pas tenir ensemble. Bon, je caricature évidemment un peu ici, mais le camarade Tranxen en parle pour sa part très bien par là.
Le mouvement sceptique est né au milieu du siècle dernier, et pour que cette différence de point de vue fasse exploser les choses, il a fallu l'essor de la vulgarisation en vidéo sur YouTube et le comportement franchement problématiques de certains de ces vidéastes.
Du côté du logiciel libre… je serais tenté de dire que la différence était connue et assumée dès le départ, avec la séparation dont j'ai déjà dû parler ici entre le logiciel libre, justement, et l'« open source ». Les deux termes ont environ la même définition juridique (je peux renvoyer par exemple à la définition d'« open source » par l'OpenSource Initiative, où on retrouve plus ou moins explicitement les quatre libertés fondamentales du logiciel libre… et qui d'ailleurs est basée plus spécifiquement sur la définition formulée par les gens de Debian sur ce qui est accepté ou non au sein du projet), mais diffèrent de façon assez notable par l'idéologie.
On résumait habituellement la situation par une phrase : « le libre est un but, l'open source un moyen » (ou autres formulations plus ou moins similaires). En d'autres termes : on se réclame du logiciel libre quand on a pour but, en codant, de produire du bien commun qui pourra servir à toute l'humanité ; on se réclame de l'« open source » quand on considère que les autorisations qu'on ouvre sur notre code sont essentiellement la façon de permettre de produire du meilleur code, parce que si on empêche de modifier ou de redistribuer fatalement ça marche moins bien.
Vous voyez, je pense, d'où je tire le parallèle que je viens de faire, parce que ces deux points de vue recoupent assez bien la différence entre les deux visions du scepticisme. Et ça me semble plutôt pas mal coller avec ce que j'ai pu lire ça et là comme justifications d'accepter ou pas l'usage de pipotrons pour coder (même si je suis presque certain qu'on trouvera quand même une personne ou deux pour jurer être dans le camp du « libre » et quand même revendiquer cet usage).
La seule surprise, finalement, c'est de constater l'ampleur relative de chacune de ces deux visions dans notre communauté. Jusque là, je pensais naïvement que le libre était majoritaire, au moins auprès des gens qui font ça par intérêt sur leur temps libre. Vu le nombre de projets qui ont accueilli avec pas mal d'enthousiasme les contributions pipotronées, visiblement, je me plantais royalement.
Et d'un autre côté… il faut aussi qu'on reconnaisse qu'on a pas mal induit cette situation, collectivement. Le mouvement du logiciel libre repose pas mal, d'une façon générale, sur une culture élitiste un peu méprisante envers les gens qui ne maîtrisent pas les mêmes outils que nous, et ça n'aide pas.
Encore que, vu comme ces pipotrons fonctionnent, ça aurait pu être un motif de les rejeter, justement. En tout cas, personnellement, une des raisons qui font que je n'utiliserai pas ces machins pour coder est que j'apprécie l'effort intellectuel qu'il y a à réfléchir à ce que fait chaque ligne de code et à être en mesure de comprendre le fonctionnement du programme, ce dont déléguer cette écriture à de tels outils nous prive totalement.
Pas que je voterais pour, hein, mais un élitisme cohérent serait de mépriser les gens qui ont besoin de ce genre de béquilles pour coder. Or l'élitisme semble s'être inversé puisque ce sont ceux qui ne les utilisent pas qui sont vus comme arriérés. Ça, ça ne me surprend pas, habitué que je suis à ce que les adultes qui me reprochaient le plus fortement de venir à table avec un livre en main quand j'étais môme aient été les premiers à se mettre à manger le nez dans leur smartphone : ce genre de postures morales est bien souvent à géométrie très variable.
N'empêche que ça me sidère quand même pas mal de voir comment des gens qui, contrairement à moi, sont censées avoir choisi l'informatique par passion, semblent trouver le fait de coder tellement chiant que jouer au casino pour produire ces lignes de codes leur semble plus agréable. Mais je digresse.
Nous l'avons collectivement cherché, disais-je, parce que cette attitude élitiste à conduit à des comportements du style de se moquer ouvertement de quelqu'un qui pose une question dont la réponse se trouve facilement accessible dans une doc'. Et autres trucs assez similaires faisant que communiquer directement avec d'autres êtres humains est devenu quelque chose à ne faire qu'en dernier recours : pas étonnant donc que, dès que c'est devenu possible, les gens à l'aise avec ce système aient préféré communiquer avec des machines.
Et puis, c'est aussi une conséquence de l'état général de notre écosystème. La célèbre planche d'xkcd raconte une histoire fausse, car en réalité, le nombre de trucs dont nous dépendons qui ne sont maintenus que par une personne isolée est terriblement plus élevé. Je pense qu'une bonne partie du recours aux pipotrons s'explique aussi par le fait que pas mal de projets, même parmi les plus essentiels à nos systèmes, manquaient tellement de gens pour venir aider un coup de main qu'utiliser un générateur aléatoire assez convainquant a semblé infiniment mieux que de continuer tout·e seul·e.
Ce qui est évidemment de bien mauvais augure pour l'avenir, puisqu'on va enfin en venir à ce point. D'une part, notre cerveau ne garde pas ad vitam æternam des compétences dont il ne se sert pas. Les gens qui ont totalement arrêté de coder au profit de l'utilisation de ces machins auront de grosses difficultés à reprendre quand ils ne seront plus là.
Et d'autres part, leur mode de fonctionnement décourage complètement de vérifier ce qu'ils font, faisant que même avec des capacités de codage intactes, gérer la maintenance d'un logiciel généré par un de ces trucs ressemble vite plus à découvrir un logiciel inconnu qu'à entretenir quelque chose sur lequel on a travaillé.
Or, ces outils ne dureront pas éternellement. La question actuelle n'est déjà plus de savoir si une bulle économique autour de l'« IA » va exploser ou non, mais plutôt quand, et à quelle point elle sera violente pour l'ensemble de la société. Certaines personnes font remarquer que de telles bulles ont éclaté par le passé et nous ont laissé quand même le train et Internet, et supposent donc que l'« IA » restera, plus chère mais quand même utilisable.
Je ne prétendrai évidemment pas connaître l'avenir avec certitude, évidemment, mais à titre personnel, je rejoins plutôt l'analyse d'Agate selon laquelle il est assez impossible que ça perdure. Cette technologie est beaucoup trop gourmande en ressources, et à son prix réel, je doute fortement que quiconque dans nos milieux aient encore les moyens d'y avoir recours.
Mais, on verra ce qu'il en est quand la bulle éclatera.
En attendant, nous en sommes réduits à voir les dégâts que ça cause à mesure que les gens se laissent convaincre par des outils qui sont conçus uniquement dans ce but précis, avoir l'air convaincants, et donc peuvent être assez redoutables à cette tâche. Et ces gens entraînent avec eux des projets qu'on aurait bien aimé garder, samedi dernier Debian, samedi prochain peut-être encore un autre.
Évidemment, comme le faisait plus ou moins remarquer Desproges, l'effet que ça fait dépend aussi de ce qu'on attend de ces gens. Quand Stéphane Bortzmeyer répond vertement à quelqu'un que ce serait n'importe quoi de mentionner le transhumanisme dans une discussion sur « l'IA », alors que l'influence de cette idéologie sur les gens qui mettent ces « IA » au point est très bien documentée, c'est une déception. Quand Pierre Beyssac déclare qu'il confie son admin-sys à un LLM parce qu'il ne veut pas devoir payer un être humain… bon, c'est un jeudi.
Mais qu'est-ce qu'on fait en attendant que la bulle éclate et qu'on puisse constater les dégâts ?
À titre perso et avec une portée très limitée, je ne me pose pas trop de questions. L'ordi depuis lequel je tape ceci commence à être un peu trop en mauvais état pour que j'envisage qu'il dure encore des années, et le planétarium où je bosse actuellement fermera pour travaux en novembre prochain, me laissant sans doute un peu de chômage devant moi avant de retrouver un nouveau poste : je vais donc laisser cet ordi-ci sous Debian pour la fin de ses jours, et m'en procurer un autre, d'occase ou reconditionné, où je profiterai de mon nouveau temps libre pour installer Gentoo et me familiariser avec un nouveau système.
Dans la foulée, si j'arrive à retrouver la motivation que j'avais il y a quelques années, je me lancerai dans une réinstallation propre de mon serveur, et j'en profiterai si possible pour remettre ce blog en état de marche.
Mais ça, c'est juste pour moi. Ma mère a eu Debian sur quelques uns de ses ordis et s'en est toujours sortie sans problème pour l'utiliser et le mettre à jour ; je ne suis pas sûr que Gentoo lui soit aussi accessible. Et je pense donc que cette situation va représenter une marche de plus à l'entrée de nos systèmes libres, ce qui est évidemment un gros problème.
Sur les réseaux, les libristes ont facilement une assez mauvaise réputation, d'une part à cause d'une certaine tendance à suggérer de façon plus ou moins lourde d'installer nos logiciels favoris dès qu'il est question de leurs concurrents, et d'autre part parce que certaines personnes semblent en sortir une posture de supériorité morale, qui les dispenserait de s'intéresser à n'importe quel autre combat.
Évidemment, cette mauvaise réputation est loin de sortir de nulle part. Mais, étant sur le point de laisser tomber un système qui m'a accompagné pendant environ toute ma vie d'adulte, je peux quand même répondre à ça par mon propre parcours : j'ai commencé à m'intéresser au logiciel libre parce qu'il m'est tombé dessus par hasard, mais c'est ce mouvement, et les valeurs qu'il porte, qui m'ont ensuite amené où j'en suis, éveillant peu à peu mon intérêt pour d'autres luttes. Si je m'efforce aujourd'hui d'être un bon allié pour les causes féministes, antiracistes, antivalidistes, et ce qui va avec, c'est en grande partie grâce au logiciel libre.
Je n'ai jamais tapé cette fameuse ligne qu'on répétait parfois comme une blague, « apt install anarchism ». Mais je suis quand même devenu anarchiste et je pense que Debian n'y est pas pour rien. Ce n'est donc pas un adieu qui passe facilement.
Mais, grâce au logiciel libre qui a été pour moi la porte d'entrée vers le reste, je sais dans quel monde j'ai envie de vivre et pour quelles causes je veux lutter. En l'occurrence un monde avec plus de relations humaines et où donc les pipotrons issus du fascisme n'ont pas leur place. Et je vais continuer à faire ce que je peux pour qu'on aille collectivement dans ce sens-là.