Cinquième chapitre

Message 1, par Elzen

§ Posté le 10/09/2013 à 22h 02m 45

V.


« Au fait, professeur… avez-vous jeté un œil à mon énigme ? »

Les événements de la soirée nous l'avaient totalement fait sortir de l'esprit ; mais Apenur s'en souvint alors que nous repartions. Il nous posa la question alors que nous remontions dans la voiture du professeur.

« Assez intéressante, et j'ai bien reconnu ta façon d'amener les choses.

– Vous l'avez résolu ?

– Ma foi… pour quelqu'un ayant des habitudes de détective, il venait de façon assez évidente que la seconde partie de la question était primordiale : il fallait trouver comment le meurtre avait eu lieu, et cela conduirait à identifier la victime.

Pour commencer à raisonner ainsi, il fallait d'abord poser que la chose avait été discrète ; le meurtrier ne souhaitant pas éveiller l'attention de ses camarades par un acte inconsidéré – à moins qu'ils n'aient tous été complices, mais cela aurait fait perdre tout intérêt à cet exercice. Il était donc inutile d'envisager un coup de feu ou de poignard, qui aurait trop ouvertement désigné son auteur.

Bien sûr, il aurait été tout à fait possible que l'assassin ne soit pas l'un des convives ; mais un coup de feu tiré par la fenêtre, ou l'irruption d'une tierce personne dans la pièce, semblaient une hypothèse trop étrangère à la scène ; la réponse devait être dans les propos que tu tenais. Besoin était donc de réfléchir aux moyens que l'on pouvait employer pour tuer dans ces circonstances.

Le poison aurait pu faire l'affaire, d'autant que chacun d'entre eux avait sa boisson attitrée, et qu'il y avait donc peu de risques de victimes non visées ; mais tu décrivais une soirée assez avancée, où, sans nul doute, chacun avait déjà vidé plusieurs verres – s'il avait été assez foudroyant pour tuer ainsi, ses effets auraient eu lieu depuis un bon moment. La nourriture, quant à elle, avait été consommée par tous ; pour qu'un poison ne frappe que l'un d'entre eux, il aurait donc fallu qu'il s'agisse d'une substance qui ne présente de danger que pour l'un d'entre eux – ce que l'on nomme, je crois, une réaction allergique.

Mais la chose aurait-elle été plausible ? Si l'un d'entre eux avait eu connaissance d'une telle faiblesse, tous l'auraient sans doute su, et le responsable aurait été démasqué par une simple autopsie – celui qui avait préparé le repas. Certes, le tirage au sort n'empêchait pas nécessairement que le serveur du soir manipule l'un des aliments : si sa volonté de tuer était prise, il n'aurait eu qu'à attendre patiemment que le sort finisse par le désigner. Mais la manœuvre aurait été par trop risquée, elle aussi.

Y avait-il d'autres manières de tuer devant trois témoin sans être démasqué ? Je n'en voyais pas.

– Vous aurais-je réellement posé une énigme que vous n'avez su résoudre ? J'en doute fortement.

– Et tu fais bien. Comme je l'ai dit, chercher d'abord le moyen du meurtre et supposer qu'il mènerait ensuite à la victime paraissait évident pour un détective – mais c'était là ce que l'on appelle une déformation professionnelle. En l'occurrence, l'autre approche, quoique plus profane, était plus adaptée.

Vois-tu, je n'ai pas manqué de remarquer que tu avais donné la couleur de cheveux de quatre des convives, mais pas du cinquième. Et tu as par la suite insisté en désignant chacun par sa couleur de cheveux, au singulier, comme si cela l'identifiait avec certitude. Il devait donc y avoir, à la table, cinq couleurs de cheveux différentes, pour qu'aucun des convives n'ait la même qu'un autre.

Or, outre le blond, le châtain, le roux et le brun, les cheveux humains ne prennent qu'une seule autre couleur : le blanc, qui vient avec le grand âge. Si tu t'es gardé de mentionner cette couleur, c'est qu'elle était importante ; et puisque meurtre il ne pouvait y avoir, c'est que le dernier homme, doyen du groupe aux cheveux blancs, quoique ras, était mort de sa belle mort, de vieillesse, et sans aide extérieure. »

Apenur, semblant avoir oublié ses déboires de la soirée, partit d'un franc éclat de rire.

« Tout juste, professeur. Je vous tire une nouvelle fois mon chapeau. »


Le lendemain, je retrouvais comme à l'accoutumée le professeur Holdsom dans son bureau, et nous reparlâmes bien sûr de ce qui était advenu la veille.

« Pensez-vous qu'Apenur ait mis sur pied ce stratagème parce qu'il ne parvenait pas à découvrir son identité, ou bien a-t-il, comme il l'a avancé, un raisonnement meilleur que celui qu'il nous a tenu ?

– Oh, le raisonnement qu'il nous a proposé tenait la route, dans les grandes lignes… il me semble d'ailleurs qu'il fournit beaucoup plus d'informations sur l'identité de notre voleuse masquée que ce qu'il semble de prime abord, pour peu que l'on veuille bien y réfléchir un peu plus.

– Pour cette fois, vous avez compris des choses qui m'échappent encore totalement.

– Je réfléchis au sujet depuis bien plus longtemps que toi, sans doute. Mais permet-moi de t'interroger comme le fait un professeur : que penses-tu de ses propos concernant les éléments déclencheurs ?

– Que c'est peut-être une condition nécessaire, comme il le dit ; mais certainement pas une condition suffisante. Malheureusement, un grand nombre de personnes ont subi – et probablement subiront encore — ce genre de choses au cours de leur existence, et toutes ne se lancent pas dans ce genre de projets.

– En effet : toutes les personnes qui subissent ceci ne passent pas à l'acte ensuite ; mais peut-être cela peut-il les inciter à prévoir de passer à l'acte.

– Vous voulez dire… ?

– Qu'une personne qui a subi un tel traumatisme, même si elle ne devient pas Lady Bat elle-même, peut créer le personnage de Lady Bat. Mettre au point le costume, l'arsenal, peut-être également le quartier général. Tout ce qu'il faut pour permettre à la cambrioleuse d'exister.

– Une personne qui aurait tout préparé, tout mis au point, qui serait fin prête à enfiler le costume ; mais qui, au dernier moment, renoncerait finalement à porter le masque ?

– Exactement. Et dans l'hypothèse où une telle chose serait advenue… eh bien, cela change la donne, n'est-ce pas ?

– Cela signifie que les personnes “innocentées” parce qu'elles n'auraient pas pu mettre sur pied la chose ne le sont en fait pas, puisqu'il leur “suffisait” de reprendre pour leur compte le travail déjà effectué par une autre.

– Et que notre véritable Lady Bat pourrait bien ne pas être la personne ayant affronté l'élément déclencheur, mais se trouver dans l'entourage proche de cette personne. »

Il n'y avait rien à ajouter. Trouver, parmi les suspectes de la veille, laquelle semblait la meilleure candidate était désormais aussi évident pour moi que cela l'était pour le professeur.

« Et vous pensez qu'Apenur le sait ?

– Niels est intelligent. S'il n'a pas encore mené son raisonnement à terme, il le fera probablement très bientôt. Mais je pense qu'il en sait déjà autant que nous.

– Et il n'a vraiment joué ce numéro que pour attirer Lady Bat dans un piège ?

– Tu l'as déjà expérimenté par toi-même : la force du raisonnement ne suffit pas toujours. Savoir de qui il s'agit et être en mesure de le prouver aux yeux du monde sont deux choses radicalement différentes – il a d'ailleurs avancé lui-même un argument de poids contre l'évidence de la chose – ; je doute donc qu'il révèle quoi que ce soit de ce qu'il sait avant d'en avoir la meilleure preuve qu'il puisse avancer : la personne sous le masque elle-même.

– Vous pensez qu'elle doit le craindre ?

– Il n'est pas idiot, tu sais : il ne se risquera à rien qui puisse se retourner contre lui, du moins pas quand la chose attirerait autant l'attention. Il essayera, je pense, de reproduire une situation de ce genre : la capturer, et la démasquer devant témoins. Et nous avons pu constater hier qu'elle ne manque pas de ressources pour échapper à ce genre de choses, d'autant qu'elle se méfiera désormais davantage. »


J'allais répondre, lorsque nous entendîmes frapper à la porte. Le professeur Holdsom se leva pour aller ouvrir : il s'agissait de l'étudiante avec qui il discutait quand j'étais arrivé pour le voir, quelques jours plus tôt, avec dans ma main l'article parlant d'Apenur.

« Oh. Bonjour.

– Bonjour, Professeur. Je venais vous remercier d'avoir bien voulu intercéder en ma faveur.

– C'était tout naturel. Ton professeur a accepté de te faire repasser l'épreuve ?

– J'en sors à l'instant. Je n'aurai pas une note excellente, je pense, mais au moins, j'en aurai une.

– Bien. Tu m'en vois ravi. La prochaine fois, tâche de ne plus t'endormir sur une copie de devoir.

– J'essayerai, en tout cas. »

Le professeur, faisant peu cas du rose gêné qui, à la suite de sa remarque, était monté aux joues de l'étudiante, jeta ostensiblement l'œil à l'horloge de son bureau.

« Veuillez m'excuser, cependant : j'ai une réunion avec quelques collègues qui va commencer d'ici peu.

– Oh, je vais vous laisser, dans ce cas.

– Tant que tu es ici, j'ai un livre à rendre à ton père. Il doit être dans le second tiroir de mon bureau. Victor, peux-tu le lui sortir ? »

J'acquiesçais, quelque peu surpris qu'il ne s'en charge pas par lui-même.

« N'oublie pas de fermer en partant. À plus tard. »

Et il s'en fut assez rapidement, nous laissant seuls dans son bureau.


Je sortis le livre en question – un traité d'Histoire annoté, semblait-il – et le tendis à l'étudiante.

« Merci… j'espère que je ne vous ai pas interrompu ?

– Nous avions à peu près terminé… et le professeur allait partir, de toute façon.

– Un homme pressé, ce professeur Holdom.

– En effet. »

Nous nous regardâmes un instant, aussi surpris l'un que l'autre de nous trouver dans cette situation ; puis elle finit par reprendre la parole.

« De quoi parliez-vous, si ce n'est pas indiscret ?

– De Lady Bat. » répondis-je machinalement.

« Oh. La fameuse cambrioleuse. » Elle eut un sourire amusé. « Il paraît que beaucoup de gens se sont mis en tête de découvrir son identité, dernièrement.

– Oui, c'est ce que j'ai cru comprendre aussi.

– Et vous, qu'en pensez-vous ? Ce nouveau détective parviendra-t-il à la démasquer ?

– Ma foi, j'espère que non… »

Elle me sourit, l'air amusé.

« Vous êtes l'auteur de ce fameux texte paru dans les journaux lors de l'affaire du musée, non ? Du moins, j'ai tout de suite pensé qu'il devait provenir de l'assistant du professeur.

– C'est le cas, en effet.

– Plusieurs de mes amis, en lisant ce texte, ont immédiatement affirmé que l'auteur devait être un autre de ses admirateurs énamourés. Il a fallu que je leur explique que les propos portaient sur les actes, et rien qu'eux ; et que ces propos n'étaient pas ceux d'un amoureux.

– Oui, j'ai eu le même problème avec les miens. À croire que les gens sont incapables d'admettre qu'on puisse simplement admirer le masque, sans pour autant ressentir d'attirance pour lui ; et ce, de façon totalement indépendante de la personne qui le porte. »

Nous nous regardions tous deux, satisfaits de croiser pour une fois quelqu'un qui partageait notre façon d'envisager les choses.


Elle sembla hésiter un instant, puis questionna de nouveau.

« Et vous ? Pensez-vous savoir qui se cache sous ce masque ?

– Je le pense, oui. Ou disons que je connais son visage à coup sûr et, séparément, que je pense connaître son nom, mais sans avoir encore cherché à associer les deux.

– Vous m'intriguez.

– Eh bien, pour le nom, c'est simple : j'ai suivi les raisonnements tissés par d'autres, et leurs conclusions me semblent raisonnables ; néanmoins, je n'ai rien entrepris pour vérifier cette information, et je ne sais si je le ferai.

– Je vois… et pour le visage ? L'avez-vous donc vu ôter son masque ?

– Je n'en ai eu nul besoin. »

Elle me regardait d'un air de me demander d'en dire plus ; je m'efforçais de rassembler mes idées en un propos cohérent.

« Voyez-vous, j'ai… eu l'occasion de croiser le masque à trois reprises. La toute première ne fut qu'une rencontre fortuite : elle m'impressionna, certes, parce que la légende prenait corps devant moi ; mais ce fut tout. La seconde se produisit au cours de l'affaire du musée, après que j'aie énoncé les propos en question… c'était dans une situation particulière, où une partie de sa confiance en elle s'était envolée, ce qui faisait que le masque, d'une certaine façon, la couvrait moins qu'à l'ordinaire. Je rencontrais là, sans qu'elle le veuille, sans doute, également un peu de l'autre partie d'elle-même.

– Je… je crois que je vois ce que vous voulez dire.

– Sur le moment, je n'y prêtai guère attention ; mais peut-être cela changea-t-il mon regard lors de la rencontre suivante, où je cherchais cette fois vraiment à voir au delà du masque.

– Et qu'y avez-vous vu ?

– J'ai vu… j'ai reconnu son visage, tel que j'avais pu le voir quelques jours plus tôt à peine, lorsque, par hasard, je l'avais croisée sans les artifices de son costume.

– Comment pouviez-vous être sûr qu'il s'agissait de la même personne ? Il aurait aussi bien pu s'agir d'une autre femme avec des traits similaires. »

Je pris soin de bien choisir les mots que j'allais utiliser.

« Je savais que non. Voyez-vous, je n'avais fais aucun lien entre cette personne et Lady Bat lorsque je l'avais croisée sans masque ; mais elle ne m'en avait pas moins parue remarquable. Et en cherchant, ensuite, à voir sous ce masque, j'eu la surprise de reconnaître le sursaut qu'a fait mon cœur, et que nulle autre ne m'inspire. »

Maîtresse de ses émotions, elle s'efforça de ne rien laisser transparaître de sa réaction à mes paroles ; je remarquais cependant le très léger rosissement de ses joues qu'elle ne put contrôler et qui me confirma que je ne me trompais pas à son propos.

« Je… “l'essentiel est invisible pour les yeux”, dit-on : “on ne voit bien qu'avec le cœur”. Votre manière de la reconnaître est certes peu habituelle, mais… je pense qu'elle peut en effet fonctionner. »


Nous nous tûmes de nouveau un moment ; et de nouveau, elle reprit :

« Et… que comptez-vous faire de ces informations ?

– Moi ? Rien. Il ne m'appartient pas d'en faire quoi que ce soit.

– Ne voudriez-vous pas savoir, en retour, si elle peut vous reconnaître de la même façon ?

– Si, bien sûr ; mais je n'irai pas le lui demander. Je sais qu'elle connaît mon visage, et que découvrir mon nom ne lui sera d'aucune difficulté. Si elle désire venir me trouver, elle le peut ; si elle désire me répondre, elle le fera d'elle-même, quand le moment lui semblera venu.

– Et en attendant que ce moment vienne, ne souhaiteriez-vous pas vous rapprocher d'elle par une autre manière ? Peut-être aurait-elle besoin de vous connaître en tant qu'ami avant de prendre cette décision.

– J'en serais honoré ; cependant, là encore, tout est entre ses mains. Si elle juge pouvoir me faire confiance pour cela, elle n'aura qu'à me confirmer ce nom que je crois lui connaître. »

Elle se tut un instant, me regardant de ce regard qui semble lire au plus profond de vous. Puis elle m'adressa un charmant sourire.

« Au fait, on ne nous a pas vraiment présentés. Je suis Lucie Maria Narslan. »

Et, indiquant par son attitude qu'elle avait l'habitude d'entendre des remarques à ce sujet, « oui, je suis bien la fille unique du célèbre professeur Paul Narslan. »

Message 2, par curiosus

§ Posté le 05/10/2013 à 16h 56m 58

bonjour


Je viens de terminer la lecture de l'ensemble de ta nouvelle policière

Comme pour les deux autre elle ma bien plu


J'attends la prochaine


Amicalement

Envoyer une réponse