Premier chapitre

Message 1, par Elzen

§ Posté le 10/09/2013 à 22h 02m 40

I.


Quelques jours s'étaient écoulés depuis la fin de l'affaire du témoin gênant, et les soupçons pesant sur The Lady Bat, puis le fait qu'elle ait été innocentée, n'étaient pas sans avoir fait parler d'eux. La cambrioleuse masquée avait ainsi bénéficié d'un regain de popularité, ce qui n'était, vous le savez, pas pour me déplaire.

Les propos que j'avais tenus devant le professeur et l'inspecteur, ce jour-là, avaient dû être entendus et mémorisés par quelque agent de sûreté, car je les retrouvais, deux jours plus tard, cités quasiment mot-à-mot dans les journaux, l'auteur en étant simplement indiqué comme « une source proche de l'enquête ».


Ma vie n'avait, finalement, pas si changé que ça depuis ce fameux premier cours où j'étais arrivé en retard, ce poste d'assistant du professeur Holdsom n'étant, en dehors de ces deux enquêtes que nous avions mené ensemble, pas particulièrement prenant, et me laissait presque autant de temps libre que ce que mes cours permettaient.

Je m'étais mis en tête, par défi personnel, de réussir un jour à percer l'identité de « la roussette », comme continuait de l'appeler mon mentor, mais je ne prenais pas véritablement ce défi au sérieux. Aucune enquête, aucune recherche un minimum sérieuse ; j'attendais simplement qu'un indice finisse par me tomber du ciel.

Le plus curieux fut que cela arriva.


Ce matin-là, mon père avait achevé la lecture de son journal, et j'y avais machinalement jeté un œil sans trop y penser, lorsqu'un titre d'article attira mon attention. J'empochais rapidement le journal avant de me précipiter vers l'Université, où je risquais une fois de plus d'arriver quelques minutes après le début des cours.

Sitôt que j'en eus le temps, cependant, j'entrepris de me pencher davantage sur la lecture de cet article. Il s'agissait d'un jeu de questions-réponses entre le journaliste et un détective privé en train de s'établir en ville. L'homme était, semblait-t-il, récemment revenu de l'étranger, où il s'était illustré en résolvant plusieurs mystères qui tenaient les maréchaussées locales en échec. Le titre, qui avait attiré mon attention, indiquait qu'il pensait être en mesure, lui, d'identifier The Lady Bat.


Je cherchais rapidement des yeux le passage d'où était tiré ce titre, avant de reprendre la lecture quelques questions plus tôt pour comprendre de quoi il était question exactement.

– Et donc, après ces voyages, vous voici de retour. Est-ce pour des raisons professionnelles ?


– Vous voulez-dire, suis-je au beau milieu d'une enquête ? Non. Ma dernière affaire était quelque peu éprouvante, comme vous le savez, et j'ai préféré prendre un peu de repos le temps de m'établir ; néanmoins, j'espère ne pas rester oisif trop longtemps : je compte ouvrir prochainement mon cabinet, et j'espère que des cas intéressants se présenteront à moi – bien que cette ville m'offre la meilleure concurrence possible.


– Vous parlez du professeur Holdsom ?


– Bien sûr. Qui d'autre ? Joseph Holdsom fut, il n'y a pas si longtemps, mon mentor, et malgré la très haute estime que j'ai de moi-même – et j'assure une fois encore mes futurs clients que cette estime n'est pas sans justification –, je ne peux que reconnaître que son talent dans ce métier dépasse encore très largement le mien. Si je devais ordonner selon leur mérite toutes les personnes exerçant notre métier que j'ai rencontré jusque là, je ne revendiquerais que la seconde place.


– Vous ne pensez donc pas être en mesure de réussir là où lui aurait échoué ?


– D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais vu le professeur échouer dans ses enquêtes ; et je ne conçois pas que cela soit possible. Si le professeur Holdsom se lance sur une affaire, il trouve la vérité à coup sûr, même lorsque ceci ne semble pas humainement possible. Ce qui me sauve, à la vérité, est simplement que le professeur ne se lance pas sur toutes les affaires : son emploi du temps est déjà fort chargé, quand le mien, consacré uniquement à cette tâche, me permet de réussir non pas où il aurait échoué, mais où il n'aurait pas essayé.


– Il y a une affaire à laquelle nous pensons tous… et que lui n'essaye précisément pas. Serait-ce dans vos cordes ?


– Vous parlez, j'imagine, de cette cambrioleuse masquée qui faisait la une de vos journaux récemment ? Je n'ai pas beaucoup suivi ses exploits, ayant quitté le pays peu avant qu'elle ne commence à agir. Cependant, je me suis quelque peu documenté suite à ces derniers articles ; et découvrir son identité réelle ne me semble pas particulièrement compliqué, pour peu que l'on y mette ce qu'il faut de méthode. En fait, je suis même surpris que la maréchaussée n'y soit pas encore parvenue.


– Beaucoup d'autres ont dit cela avant vous ; et ont fini par renoncer.


– Combien d'entre eux avaient mes références ? Mais soit : cela sonne comme un défi ; et je suis prêt à le relever. Démasquer cette cambrioleuse apportera sans doute à mon nouveau cabinet ce qu'il faudra de notoriété et de crédibilité. Puisque c'est vous qui me le demandez, j'accorde à votre journal le privilège des résultats de mon enquête, lorsque celle-ci sera achevée.


– Nos lecteurs en trépignent déjà d'impatience, j'imagine. Quand espérez-vous y parvenir ?


– Ma foi… compte tenu du fait que la maréchaussée, qui compte tout de même quelques agents compétents, enquête depuis trois ans, je pense pouvoir m'accorder quelque délai… disons, trois mois. Cela vous convient-il ?


Le reste de l'article était moins intéressant : l'homme refusant de s'exprimer plus en détail sur la manière dont il allait procéder (ce qu'il ne dévoilerait, disait-il, qu'au bout de ces trois mois, dans le compte-rendu détaillé de son enquête), le journaliste revenait sur des questions plus terre-à-terre sur la mise en place du cabinet de détective.


D'emblée, sa prétention – et peut-être aussi ses intentions au sujet de Lady Bat assez à l'opposée des miennes – m'avaient rendu ce type assez antipathique. Cependant, puisqu'il disait avoir bien connu le professeur Holdsom, et qu'il l'avait en si grande estime, je voulais réserver mon avis tant que je n'aurais pas parlé à ce dernier ; mon cours achevé m'accordant une petite pause, je me dirigeais donc aussitôt vers son bureau.

Lorsque j'entrais, il était en pleine conversation avec une jeune femme. Une étudiante comme moi, me semblait-il, bien que je ne l'aie jusque là pas encore croisé dans les couloirs – l'Université était vaste, après tout, et je ne devais même pas être en mesure de reconnaître un pour cent de ceux qui la fréquentaient.

« Entendu, je vais en toucher un mot à ton professeur. Je ne te promets rien, cependant, il peut se montrer assez têtu sur ce genre de sujets. En tout cas, transmet mes amitiés à ton père.

– Je n'y manquerai pas. »

Elle le salua, m'accorda un petit regard au passage, et sortit de la pièce.


« Vous connaissez donc le père de tout les étudiants ?

– Heureusement pas, mais c'est vrai que j'en connais quand même quelques uns. Comment va le tien, d'ailleurs ?

– Un peu trop de travail en ce moment, mais à part ça tout va bien.

– Les hommes comme Rémy Tollen nous sont essentiels, il en faudrait bien davantage.

– Vous ne m'avez toujours pas dit comment vous l'aviez rencontré.

– Eh bien, nous avons eu besoin de faire appel à lui au cours de plusieurs enquêtes. Tu sais, les suspects tentent souvent de faire disparaître des papiers importants, en les brûlant le plus souvent. Un professionnel de la restauration de documents peut donc s'avérer très utile, et ton père est de loin le meilleur de cette ville.

– Oui, en fait ça paraissait même assez évident.

– Comme tu le sais, il faut toujours se méfier de ce qui semble trop évident. Mais je suppose que tu n'étais pas là pour ça ?

– En effet, je voulais votre avis sur ceci. »


Je lui tendis le journal, dans lequel il parcouru rapidement l'article des yeux.

« Tiens donc, le revoilà ?

– Qui est-il ?

– Niels était un de mes élèves pendant la première année où j'ai enseigné, et le premier à avoir accepté d'être mon assistant.

– Il est bon ?

– Eh bien, je lui reprochais régulièrement de trop se concentrer sur l'hypothèse qui avait sa préférence sans chercher à examiner les autres, et d'être trop sûr de lui pour se remettre en question, mais ceci mis à part, je dirais que je l'ai considéré comme le plus brillant de mes élèves jusqu'à ce que je te rencontre. »

Je ne pris pas la peine de relever son compliment. « Vous pensez donc qu'il peut y arriver ? À la démasquer, je veux dire.

– Oui, je me doutais que c'était ce qui t'intéressait le plus. Honnêtement… je ne sais pas. Tel que je le connais, il ne se serait certainement pas laissé aussi grossièrement manipuler, et s'il a relevé ainsi le défi, c'est que telle était son intention dès le départ. Il est assez tête-brûlée pour mettre sa carrière en jeu sur un coup de bluff, ceci dit. Mais je pense en tout cas qu'il compte parmi les quelques personnes qui peuvent être susceptibles de réussir. »


Pendant que nous parlions, le professeur était en train de s'occuper de la pile de courrier qui traînait sur le coin de son bureau. Soudain, il s'arrêta pour regarder plus attentivement celle qu'il venait d'ouvrir.

« Tiens donc, quand on parle du loup… C'est justement lui qui m'écrit. Si tu veux bien m'accorder le temps de lire… »

Je me tus pendant qu'il parcourait la lettre des yeux, puis il les releva vers moi. « Eh bien, je pense que tu pourras avoir la réponse à ta question d'ici peu. Je te laisse lire, cela te concerne également. »

Il me tendit la lettre, que je m'empressais de regarder à mon tour.


Cher professeur Holdsom,


vous aurez peut-être entendu parler de mon retour et des fanfaronnades que les journalistes m'ont extorqué. Je ne suis pas convaincu d'avoir formulé les choses de façon aussi vantarde que cela a été rapporté, mais l'article n'est pour autant pas mensonger. Je pense en effet m'établir dans la région et, en guise de lettre de recommandation, j'espère, comme je l'ai annoncé, découvrir l'identité de celle que vous surnommez The Lady Bat.


Je sais que vous avez refusé de participer à l'enquête la concernant – faute de quoi, je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle serait déjà derrière les barreaux. Soyons francs : je vous soupçonne néanmoins d'avoir enquêté pour votre propre compte ; et je n'espère donc pas être le premier à la démasquer.


Mais qu'importe : j'ai l'intention d'y parvenir tout de même ; et j'ai d'ailleurs déjà quelques idées sur la façon de parvenir à ce résultat. Pour tout dire, mon raisonnement en fait est au point, et quoique je n'attende pas de vous que vous le confirmiez s'il rejoint le vôtre, je serais tout de même honoré si vous pouviez venir l'écouter.


Je serai demain soir au domicile de la famille Wayne : la maîtresse des lieux a convié quelques uns de ses amis et m'a convaincu d'exposer mes découvertes devant elles. Je vous invite donc, en son nom, à venir nous rejoindre. Si un nouvel assistant m'a remplacé à vos côtés, il sera le bienvenu également.


Me faisant par avance une joie de vous revoir prochainement, je vous renouvelle l'assurance de ma considération profonde.


Niels Apenur.


P.S. : comme je vous sais amateur d'énigmes, en voici une petite de mon invention qui, je l'espère, saura vous faire patienter en attendant que nous nous retrouvions.


Imaginez une table autour de laquelle cinq amis jouent aux cartes. L'un est blond, déguste un whisky et semble être pour une fois favorisé par la chance. Son voisin, moustache et cheveux roux, perd, comme à son habitude ; mais garde sa contenance en sirotant sa bière. Le troisième, les cheveux presque ras, et distribue les cartes ; son verre de vin est posé devant lui ; le second, brun, qui porte une courte barbe et gagne habituellement les parties, se ressert en vodka – il est le propriétaire des lieux, et le fait d'être pour une fois surpassé par un autre semble le mettre mal à l'aise. Le dernier des convives, cheveux châtains, attend la prochaine en trempant ses lèvres dans le verre de rhum qu'il tient en main.


L'atmosphère est lourde de fumée, car la partie se prolonge depuis déjà quelques heures, et que chacun d'entre eux a fini au moins un cigare. Ils sont tous riches ; mais jouent pour le plaisir, et non pour l'argent. La pièce est close, de lourds rideaux empêchant de distinguer quoi que ce soit par la fenêtre – du reste, la nuit est tombée depuis longtemps.

Comme à chaque fois, le brun a donné congé à ses serviteurs pour la soirée, et ils se sont débrouillés seuls. L'habituel tirage au sort de début de soirée avait, cette fois, désigné le rouquin pour cette tâche : il servit donc les boissons – quoique chacun d'entre eux se soit resservi soi-même à un moment ou à un autre – ainsi que l'en-cas.


Celui-ci fut copieux, composé de fruits et de gâteaux secs. Tous ont mangé ; le blond moins que les autres, cependant. L'homme aux cheveux châtains ne s'est pas privé pour s'en moquer, comme à l'accoutumée ; mais ses camarades l'ont fait taire. La chaleur de l'âtre et la musique diffusée par le phonographe n'étaient pas propices à ce genre de disputes. Ils ne préparaient cependant pas non plus à ce que l'un des cinq hommes s'effondre soudain sur la table, tué net.


Lequel des cinq est la victime, et quelle fut la cause de sa mort ?


Comme je l'avais fait lorsqu'il tenait la lettre en main, le professeur me laissa lire en silence ; puis il me regarda d'un air amusé.

« Qu'en dis-tu ?

– Eh bien… il parle beaucoup pour ne rien dire, je trouve. Il a une curieuse manière à la fois de paraître sûr de lui et de chercher à jouer les modestes…

– Oui, ça a toujours été dans son style. Mais je parlais surtout de l'invitation.

– Oh. Eh bien, je ne sais pas ; comptez-vous y aller ? »

Il me dévisagea en souriant.

« Tu ne m'avais pas habitué à autant de prudence. Pour ma part, je trouve le thème de la soirée intéressant ; et le manoir Wayne n'est pas exactement un endroit que l'on cherche à éviter, d'ordinaire. »


Il s'agissait en effet de l'une des demeures les plus riche de la ville, héritage d'une des grandes familles locales ; ceux qui avaient l'honneur d'y être invités s'y précipitaient sans se faire prier. Pour ma part, je n'étais pas suffisamment à l'aise avec les gens en général pour avoir de l'enthousiasme à fréquenter les membres de la haute société – qui, généralement, étaient encore plus antipathiques que les autres –, mais la perspective de voir le sieur Apenur faire son numéro suffisait à me décider. Nous convînmes que nous nous accepterions ensemble l'invitation.

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