Cinquième chapitre

(et on finit)

Message 1, par Elzen

§ Posté le 15/03/2012 à 18h 52m 18

V.


Le premier des trois hommes s'avança, manifestement sûr de lui.

« De brillantes déductions, je dois l'admettre. Monsieur… ? »

« Professeur Joseph Holdsom. » Je jetais un regard entendu à Victor. « Mais il s'agissait pour partie d'inductions, en vérité.

– Si vous le dites, professeur… Quoi qu'il en soit, vous comprenez sans doute qu'avec ce que vous avez découvert, nous ne pouvons vous laisser repartir vivants d'ici. »

Son expression n'en laissait effectivement aucun doute. Vêtu d'un costume élégant, ses cheveux bruns soigneusement coiffés, une canne ouvragée sous le bras, il pointait son arme vers moi, tandis que ses deux comparses, manifestement des hommes de main, se concentraient sur mes compagnons. À peine eus-je esquissé un geste que son doigt se referma ostensiblement sur le déclencheur. Aucune parole n'était nécessaire, et je cessais de bouger.

« J'ai là dans la poche un mandat qui m'autorise à fouiller les lieux.

– Vraiment ? Quel dommage dans ce cas que vous n'en ayez pas fait usage avant que mes gardes du corps ne soient contraints, par votre attitude menaçante, à faire feu sur vous. Il faut dire que malheureusement, le fait que nous vous ayons surpris en train de comploter avec une criminelle notoire nous avait conduit à vous considérer comme ses complices. Votre mort n'aura sans doute été qu'un déplorable malentendu… »

Il semblait tout-à-fait dans son rôle, savourant l'ironie cruelle de la situation, sûr que son argumentaire déjà préparé le dédouanerait de toute conséquence. Je savais pour ma part qu'il n'échapperait pas aussi facilement aux soupçons de l'inspecteur Casternade, mais était-ce cependant la peine que nous mourrions tous les trois juste pour le priver de ses illusions ?


Je jetais, autant que possible sans bouger la tête, un rapide coup d'œil à mes compagnons. C'était sans doute la première fois que Victor se trouvait dans ce genre de situation, cependant il semblait rester assez calme. La « criminelle notoire », quant à elle, avait sans doute davantage d'expérience, et si, comme je le devinais, son humeur et sa considération vis-à-vis de notre interlocuteur n'avaient guère été améliorés par l'intention de celui-ci de se servir d'elle comme alibi pour notre meurtre, elle savait rester maîtresse d'elle-même.

« Eh bien, dans ce cas… puisqu'il ne nous reste plus qu'à nous préparer à mourir, pourriez-vous au moins confirmer notre petit raisonnement d'une manière plus appropriée ?

– Dissimuleriez-vous quelque part un dispositif d'enregistrement vocal, professeur ? Non, la miniaturisation et la stabilisation n'ont probablement pas encore atteint ce point…

– Au moins, je mourrai de la main d'une personne s'intéressant aux progrès techniques, c'est une consolation. Mais quand bien même, je n'aurais pas eu le temps d'activer un tel dispositif. Et vous savez comme moi que les expériences de transmissions d'informations par ondes électromagnétiques sont encore loin d'être fructueuses. Faute de quoi vous auriez fait feu sans nous adresser la parole.

– En effet, je n'aurai de toute façon qu'à fouiller vos cadavres. Pourquoi cette demande, dans ce cas ?

– Simple curiosité de ma part. Une énigme n'est véritablement résolue que lorsque la réponse que l'on y apporte a été confirmée.

– Vraiment ?

– Eh bien, pour être tout-à-fait honnête, je cherchais également à gagner un peu de temps. Vous savez, pour lui laisser la possibilité de faire ceci… »

Imperceptiblement, pendant que je parlais, The Lady Bat avait entamé un léger mouvement du poignet destiné à faire sortir de sa manche l'une des armes de dernier recours que sa tenue dissimulait. À peine avais-je achevé ma phrase que je me jetais sur le côté, évitant de justesse la balle tirée en sursaut par notre adversaire, pendant que son fouet claquait par trois fois et arrachait les trois armes à feu avant qu'elles n'aient eu le temps de servir davantage.


Le maître des lieux nous dévisagea un instant, manifestement surpris de ce retournement de situation. Il n'était cependant pas homme à se laisser si facilement désarçonner.

« Intéressant… »

Une quatrième arme jaillit brusquement dans sa main, qu'il pointa ostensiblement vers notre habile cambrioleuse.

« …mais vous n'êtes pas la seule à dissimuler vos atouts dans vos manches, très chère. Et vous ne m'aurez pas si facilement la seconde fois.

– Je prends le pari. »

Le fouet claqua une fois de plus, arrachant bien l'arme de sa main, mais il avait cette fois réagit brusquement en tirant de sa cane une sorte d'épée effilée qui trancha net le fouet, le rendant inutilisable. Je ne pus m'empêcher d'admirer l'arme redoutable.

« Celle que vous avez utilisé pour tuer Élie Gamme, je présume ? Vous n'aviez pas envoyé d'homme de main pour le liquider, finalement…

– Non, en effet. Je préfère toujours m'occuper moi-même de la besogne, pour être sûr qu'elle soit bien accomplie. »

Il fit signe à ses hommes. « Occupez-vous de la fille. Je me charge de notre cher professeur… »


Ils s'avancèrent, menaçants, tandis que leur patron pointait sa troisième arme vers moi. Combien en dissimulait-il encore ?

Fort heureusement, j'étais assez bon escrimeur, et si je n'avais pour ma part prévu d'emporter aucune arme, son coup de feu avait brisé une vitrine dans laquelle je pus m'emparer, au prix de quelques accrocs à mes manches plus honnêtes que les leurs, de ce qui me semblait être un katana du second empire dans un état tout-à-fait utilisable.

Dès lors qu'il s'élança, je pus parer son coup et répliquer sans réelle difficulté. Son point fort semblait clairement être l'effet de surprise : une fois l'arme dégainée, un adversaire ayant survécu pouvait amplement se défendre contre lui, à condition d'être un minimum entraîné. Nous échangeâmes quelques passes d'armes sans mot dire, ayant plus pour intention de nous évaluer mutuellement que d'en finir rapidement.

Il était, il faut dire, persuadé d'avoir l'avantage du nombre et de la force, ce qu'il n'était pas loin de posséder. Mais ses hommes découvrirent à leur dépend que notre jeune cambrioleuse n'échappait pas aux forces de police depuis plusieurs années sans raison. Même désarmée – ou gardant ses autres armes pour un moment où elles seraient réellement utiles –, elle restait une redoutable pratiquante de plusieurs arts martiaux qui leur donnèrent du fil à retordre.

Victor tenta lui aussi de se lancer dans la bagarre, mais il y était nettement moins préparé, et fut envoyé au tapis en moins de quelques secondes. Cela suffit cependant à décupler l'ardeur de notre héroïne, qui trouvait là ce qui était au cœur de son engagement : un innocent à protéger. Celui des deux hommes de mains qui avait frappé mon jeune assistant fut aussitôt récompensé d'un coup de pied à la mâchoire qui lui arracha un vif cri de douleur.


Je perdis alors la scène de vue quelques instants, toute mon attention focalisée sur mon propre duel. Mon adversaire ne retenait pas ses coups, et je fus quelques instants surpris par une technique parfaite que je n'avais pas soupçonnée au premier abord. Je parais néanmoins, cherchant la faille dans sa défense. J'étais avantagé par une allonge plus grande, mais le poids de mon arme était plus important, et mon adversaire connaissait probablement mieux le terrain.

Je pris quelque peu de recul, tentant de donner à mes coups toute la puissance que l'arme pouvait m'apporter – le katana était, après tout, l'une des seules variantes d'épées capables de trancher une tête d'un seul coup sans nécessiter la force d'un surhomme, à condition de bien savoir le manier –, et tentais de profiter de ce que j'observais de mon adversaire.

Je repris peu à peu l'avantage en exploitant les informations que mes yeux découvraient. Légère claudication : il devait s'être blessé au pied quelques semaines plus tôt, mais cela ne le dérangeait plus pour combattre. Plus intéressant, sa main semblait parfois laisser échapper un tremblement. Conséquence de la blessure, sans doute, comme me le confirmais son haleine : il devait avoir abusé de médicaments pour retrouver sa forme physique plus vivement, et avait souffert d'une accoutumance suivie maintenant d'un léger effet de manque.

Je pus mettre ces tremblements à profits pour porter un coup qui failli lui faire lâcher son arme, et le temps qu'il la reprenne en main, lui porter un coup à l'épaule. Il recula cependant trop vivement pour que ma lame entame plus que ses vêtements.


Nous reprenions positions et je cherchais une autre faiblesse à exploiter, lorsqu'un coup reçu par l'arrière le fit tomber au sol : The Lady Bat avait manifestement, dans l'intervalle, réussi à venir à bout de ses adversaires, qui étaient maintenant ficelés l'un contre l'autre, se débattant en grognant.

« Veuillez me pardonner, professeur, mais j'avais un compte personnel à régler avec ce type qui ne pouvait pas attendre que vous l'ayez mis au tapis vous-même.

– Vous êtes toute excusée, très chère. Comment va Victor ?

– Je pense qu'il s'en remettra. Néanmoins, si vous voulez bien vous charger de consolider les attaches de ces messieurs, que j'ai fait trop à la hâte pour espérer les voir tenir plus de quelques minutes, je pourrais me charger davantage de lui. »

Je m'exécutais, amusé, pendant qu'elle se penchait sur mon assistant, cherchant sans doute dans sa tenue les remèdes qu'elle devait également porter sur elle. Notre jeune étudiant se releva bientôt en se frottant douloureusement les membres. « C'est fini ? J'espérais quand même être plus utile que ça…

– Oh, tu ne t'en es pas trop mal tiré, pour un débutant… je connais un agent de sûreté qui n'aurait pas fait mieux. Pas vrai, professeur ? »

Avec un sourire entendu à mon attention, la jeune cambrioleuse l'aida à reprendre pied.


« Je suppose que ces tristes individus vous apporteront les preuves qu'il vous manque, professeur. Je pense donc pouvoir les laisser sous surveillance et partir d'ici avant que quelques inspecteurs trop zélés ne viennent voir ce qui vous est arrivé cette nuit.

– Faites, ma chère, nous saurons bien nous débrouiller. »

Je détournais alors mon regard vers l'assassin, afin de m'assurer qu'il restait bien en place… ce qui n'était évidemment pas le cas. Sans doute moins assommé qu'il ne l'avait paru, il avait rampé jusqu'à l'une des armes que ses comparses avaient perdus au sol, et s'était ensuite relevé pour viser. Avant qu'il n'ait eu le temps de faire feu, cependant, deux poignards avaient volé dans sa direction. Deux tirs parfaits, l'un lui arrachant de nouveau son arme, l'autre se plantant dans le mur derrière lui après avoir frôlé son entrejambe.

The Lady Bat accompagna ces deux traits d'un regard et d'une voix qui exprimaient clairement sa colère. « J'ai fais une fleur au professeur en le laissant vous livrer vivant et entier à la sûreté. Un seul écart, et je reviens sur cette décision. »

Blanc comme un linge, il me laissa cette fois l'attacher sans opposer de résistance.



Quelques heures plus tard, nous nous trouvâmes de nouveau à l'hôtel de police, dans les bureaux de l'inspecteur Casternade. Victor avait été examiné par un médecin, qui avait conclu lui aussi qu'il n'avait subi aucun grave dommage – mais avait ajouté qu'il serait judicieux d'éviter à l'avenir toute forme de bagarre, pour lesquelles le jeune homme n'était manifestement pas taillé.

« Votre homme s'est montré… très coopératif, finalement. Je suppose que notre cambrioleuse a touché… un point sensible ?

– Frôlé serait plus exact, mais je crois que vous avez saisi l'idée. »

Nous échangeâmes un sourire amusé.


« Quoi qu'il en soit, il a maintenant compris qu'il avait affaire à plus forte partie. Il nous a gentiment livré tout son petit trafic, et je pense qu'il lui faudra un moment avant d'oser s'attaquer de nouveau à elle – je n'en mettrais pas ma main à couper, ceci dit. Mais notre système judiciaire se chargera de toute façon de lui un bon moment.

– Vous avez donc ce qu'il vous faut ?

– Les aveux complets. Ainsi que les premières preuves, puisque vous avez eu l'obligeance de nous indiquer où chercher. Il semble que tout soit parti d'un trafic d'œuvres d'arts, dont je ne sais au juste comment notre voleuse a eu vent. Tous les objets de la liste du vol – la vraie – provenaient d'une série de pillages de tombes orchestrés quelque part là-bas. Une enquête avait été déclenchée par les autorités locales qui soupçonnaient une équipe étrangère… ils étaient en train de se mettre en relation avec notre gouvernement.

– Oui, je crois que le professeur Narslan a fait allusion à ces pillages dans son dernier livre. Ils auraient détruit plusieurs artefacts de grande valeur juste pour en emporter les morceaux qu'ils jugeaient les plus intéressants. Une grande perte pour l'archéologie.

– Alors peut-être qu'elle lit ses livres. En tout cas, le musée n'était pas la destination finale des objets. Ceux-ci étaient soigneusement copiés, puis revendus au marché noir.

– D'où la disparition des trois objets qu'Élie Gamme avait remarquée.

– Oui, en effet : comme vous l'aviez deviné, ils ont remplacé trois des objets du vol initial par les copies qu'ils avaient déjà eu le temps de fabriquer, histoire de toucher le pactole des assurances en déclarant des objets de plus grande valeur. Élie Gamme a commencé à avoir quelques soupçons, et ils l'ont tué pour l'empêcher de révéler leur trafic.

– …ce qui, finalement, n'a fait que contribuer à faire tomber ledit trafic.

– Si seulement tous les criminels pensaient à ce genre de choses, on en arrêterait peut-être moins, mais au moins, il y aurait moins de morts regrettables. »


Ayant déjà compris tout cela à la suite de notre enquête et de l'interrogatoire improvisé que nous avions pratiqués au musée, Victor hésita un instant avant de poser la seule question qui, finalement, l'intéressait.

« Et pour elle ?

– Entièrement innocentée de toute forme de responsabilité dans l'affaire Élie Gamme. J'ai passé mes ordres pour que toutes nos communications à la presse signalent bien ce fait. Ne vous en faites pas, jeune homme, nous la soignons, votre héroïne.

– Elle reste une personne recherchée.

– Et qu'attendiez vous ? Qu'on la déclare héroïne de la ville, et qu'on allume un phare à l'effigie de son animal fétiche ? Il faudra un bon moment avant d'en arriver là.

– Vous auriez pu faire un geste…

– J'ai fait ce que j'ai pu. Elle devra un jour répondre des multiples infractions qu'elle a commises depuis trois ans. Cependant, votre rapport m'a permit d'obtenir que le cambriolage du musée, au moins, soit retiré de son dossier, pour “services rendus à la Justice”. Mes collègues sont furieux, mais on dirait qu'elle commence à plaire en haut lieu.

– Merci.

– Je considère que cela fait partie de mon Job, jeune homme. Je ne l'ai fait ni pour vous, ni pour elle, mais parce que c'était juste. »


À notre sortie de l'hôtel de police, j'eus la bonne surprise de voir venir à notre rencontre Judith, qui semblait remise de ses émotions des jours précédents.

« Bonjour, Joseph… j'ai pense que nous pourrions reprendre notre dernière conversation là où nous l'avions laissée.

– Une bonne idée, en effet. Au fait, je me permet de te présenter mon nouvel assistant, Victor Tollen, dont je t'ai déjà parlé. Victor, je te présente Judith Holdsom… ma sœur. »

Message 2, par curiosus

§ Posté le 13/04/2013 à 17h 01m 22

Bonjour


J'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette enquête. Je n'ai pas de commentaire particulier sur cette nouvelle sinon qu'elle m'a tenue en éveil pendant l'ensemble de sa lecture.

A quand la prochaine ?

Message 3, par Elzen

§ Posté le 13/04/2013 à 17h 04m 51

Elle est en cours de rédaction 😉


Le script est là ; dès que j'aurai la combinaison temps+inspiration+motivation, je finis ça.


Merci, en tout cas.

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