Premier chapitre

Message 1, par Elzen

§ Posté le 31/10/2011 à 0h 32m 26

I.


« Il y a, voyez-vous, deux manières diamétralement opposées de retrouver un meurtrier.

La première est de se laisser guider par les éléments matériels ; d'examiner attentivement toutes les traces avant de commencer à bâtir des hypothèses. Arriver sur la scène du crime l'esprit neutre, et se fier essentiellement aux indices pour parvenir à la solution. Cette méthode peut cependant être prise en défaut si l'adversaire que vous affrontez est particulièrement brillant, au point de ne laisser que des indices indiquant la voie dans laquelle il espère perdre les enquêteurs.

La seconde, vantée par quelques jeunes et brillants étudiants ou journalistes, ou par de gros détectives de romans policiers, est de bâtir des hypothèses au préalable, et de vérifier ensuite si celles-ci peuvent ensuite correspondre, ou non, aux faits que l'on connaît. Elle est séduisante, et dans les romans en question, produit de très bon résultats. Néanmoins, il n'y a pas de plus grand risques de partir dans une mauvaise direction, et de rechercher ensuite à adapter les faits à notre idée plutôt que d'adapter notre idée aux faits. »

Comme je m'y attendais, sitôt que j'eus exposé ces deux méthodes, plusieurs mains se levèrent parmi les étudiants, pour me demander laquelle des deux était la mienne lorsque je faisais fonction d'auxiliaire auprès de la sûreté.

« Je tente, pour ma part, l'exercice périlleux de choisir ma méthode de travail en fonction des faits auxquels je suis confronté. De cette manière, voyez-vous, je peux doubler mes chances de me tromper autant que d'être trompé, ce qui rend ce travail d'autant plus intéressant. »

Il y eut quelques rires parmi les étudiants.

« À la vérité, j'ai une certaine préférence pour la première, lorsque je peux l'utiliser. Voyez-vous, les considérations selon lesquels les preuves peuvent mentir si elles sont placées volontairement par un individu trop retors et trop brillant ne valent que lorsque l'on travaille à l'ancienne. Les méthodes modernes de la police scientifique – qui ne sont, j'en suis convaincu, qu'à leurs premiers instants, et seront encore plus efficaces avec les progrès prochains de la technique et de la connaissance – nous offrent une telle multitude de détails supplémentaires que même le plus organisé des assassin ne peut tous les prévoir. »


Un autre bras se leva. « Dans l'affaire Farlory, laquelle des deux méthodes avez-vous utilisé ? »

À vrai dire, je m'attendais à ce qu'il en soit question. L'affaire, et surtout sa surprenante conclusion, n'avait pas manqué de faire grand bruit, et cela semblait avoir attiré vers mon cours davantage d'élèves qu'il n'y en avait eu jusque là. Peut-être, la présence à mes côtés d'un simple étudiant, dont les journaux n'avaient pas manqué de rapporter le rôle décisif, avait eu quelque influence également.

Heureusement pour Victor, dont la timidité naturelle aurait été fort embarrassé d'un soudain regain de notoriété, nous avions obtenus de la presse qu'elle taise son nom, et seuls ceux de ses camarades ayant assisté à ses prouesses lors de nos cours n'avaient aucun doute quant à son identité.

« Si par “vous”, vous entendez mon assistant et moi, la bonne réponse est, je crois, “les deux”. En ce qui me concerne, je suis parti des faits ; et plus particulièrement de ce coffre au sujet duquel vous connaissez, je pense, mes conclusions, et du récit fait par le garde. Votre camarade, quant à lui, a prit pour seul point de départ le fait que la pièce était entièrement close, le passage que nous avons découvert ne faisant finalement qu'agrandir l'espace disponible sans offrir de véritable issue, et a recherché une explication qui pourrait faire coïncider le reste.

Nous avions travaillé de manière radicalement différente, et pourtant nous aboutissions à la même conclusion : ce simple point nous a, plus encore que nos deux raisonnements, convaincu de la validité de notre supposition. Et c'est son raisonnement personnel qui a permis à mon assistant, vous le savez sans doute, de prédire l'existence de cette preuve définitive qu'il n'a pu effectivement apporter que par la suite. »

En même temps que je parlais, je regardais de temps à autre Victor, qui feignait de prendre des notes comme s'il n'avait pas participé à l'affaire – raison pour laquelle j'évitais ainsi de prononcer son nom.


« Vous remarquerez d'ailleurs que, dans ce cas, ce sont les précautions prises par l'assassin pour ne pas laisser de traces qui ont finalement laissé une preuve plus explicite encore que toutes les traces qu'il aurait pu laisser. Car le crime parfait n'existe pas : à force de travail et de persévérance, la vérité finit toujours par éclater. Et l'objet de ce cours est précisément de vous donner les moyens de parvenir à l'établir. »

Après cette longue introduction, nous arrivions enfin au cœur du sujet. D'un geste, j'éteignis la lumière dans la pièce, et tous purent alors voir distinctement le plan que le projecteur de diapositive nous envoyait.

« Ceci est le plan du musée d'arts orientaux, que je me suis procuré auprès des services de la sûreté. Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a quelques jours, alors que mon assistant et moi enquêtions encore sur l'affaire Farlory, The Lady Bat a entrepris de cambrioler ce musée. À titre d'exercice, nous travaillerons aujourd'hui à comprendre comment elle s'y est prise.

Je vous précise qu'à l'heure actuelle, la voleuse est probablement la seule à savoir réellement comment le vol a été opéré : je n'ai donc pas plus de réponses définitives que vous. Mais tous ensemble, nous pouvons probablement progresser vers la vérité. Peut-être pouvons-nous commencer par rappeler les faits… »

Victor leva la main. Je l'interrogeais.

« Connaît-on les raisons qui l'ont poussée à agir ?

– L'enquête a mis en évidence, d'après les membres de la sûreté qui me l'ont exposé, l'aspect possiblement douteux de l'acquisition de certains des objets dérobés. Il semble que ces pièces aient pu faire l'objet de transactions frauduleuses ; rien cependant n'est prouvé pour le moment, et cela ne concerne qu'une partie du butin. »

Je rappelais encore que cela, quoiqu'intéressant par soi-même, et un point crucial à prendre en compte lors d'une réelle enquête, n'était pas ici requis pour notre compréhension, car c'était sur le mode opératoire, et non sur le mobile, que portait l'exercice, et donc que devait s'aiguiller notre réflexion du moment.


« Voici donc le lieux du délit. Comme vous pouvez le voir, ce musée occupe trois étages. La porte principale est hermétiquement close hors des horaires d'ouverture, et, de jour comme de nuit, gardée en permanence. Les gardiens disent n'avoir rien vu ni rien entendu de suspect au cours de la nuit. La porte arrière, celle du personnel, n'est fermée qu'au cours de la soirée, et n'est pas directement gardée, mais le couloir qu'elle ouvre donne, avant d'atteindre n'importe quelle autre pièce, sur une salle de repos utilisée par les gardiens autant de jour que de nuit. Il est quasi-impensable de pénétrer par là sans être remarqué. »

À l'aide d'une baguette, j'indiquais les différents endroits sur le plan à mesure que je les décrivais oralement.

« La troisième, et dernière, entrée possible au rez-de-chaussée est celle de la salle des réserves. Celle-ci n'est pas gardée, et pour cause : c'est une lourde porte de fer, pareille à celle d'un château fort, et solidement cadenassée de l'intérieur. Elle n'est ouverte que lors des livraisons, et demeure, le reste du temps, entièrement fermée ; et est réputée pour n'être ouvrable que de l'intérieur. La nuit des faits, elle est demeurée aussi close que possible. »

Un autre étudiant leva le doigt à son tour, et je lui fis signe, à lui également, de parler.

« Vous dites “au rez-de-chaussée”… j'en déduis qu'il existe au moins une entrée à un autre étage ? »

Je ne pus m'empêcher de rectifier son erreur de vocabulaire.

« C'est en effet exact… à ceci près qu'il ne s'agissait pas d'une déduction. Voyez-vous, et même si le vocabulaire courant fait hélas souvent confusion entre ces deux principes, ce que vous venez d'opérer était en fait un raisonnement par induction.

– Quelle est la différence ?

– La déduction consiste à partir du cas général pour appliquer ses propriétés au cas particulier, tandis que l'induction consiste à supposer les propriétés du cas général à partir de celles du cas particulier. En l'occurrence, puisque vous m'entendez préciser qu'il s'agit des portes du rez-de-chaussée, vous induisez qu'il existe au moins une entrée dans les étages. Mais puisque nous savons que toutes les entrées étaient closes ou gardées, nous pouvons en déduire que celles des étages l'étaient aussi. »


Je repris alors ma baguette pour poursuivre l'énoncé de la situation. « Les fenêtres du second étage s'ouvrent de l'intérieur. Il serait peut-être possible également de les ouvrir de l'extérieur, mais aucun appui extérieur ne permet d'effectuer cette opération : cela nécessiterait d'être capable de voler dans l'autre sens du terme, ce que malgré ses actes impressionnants, notre voleuse n'est sans doute pas en mesure de faire. De plus, il faudrait pour cela travailler à la vue de tous les passants, et je doute qu'elle s'y soit risquée. »

Une autre main se leva. Ce cas, décidément, semblait intéresser mon auditoire, car à l'ordinaire, comme tous étudiants, ceux-ci ne prenaient que rarement la parole par eux-mêmes. Je supposais l'identité de la voleuse responsable de leur investissement : il n'était pas un apprenti criminaliste dans cette ville qui ne rêvât de la comprendre et de la démasquer.

« Toutes les fenêtres ne donnent pas sur la rue principale, je suppose… n'aurait-elle pu descendre par une corde jusqu'aux fenêtres donnant sur une cour intérieure, ou sur une petite ruelle ? Dans la nuit, avec son costume sombre, elle aurait facilement passé inaperçu même si quelques passants s'étaient manifestés…

– Ç'eut été en effet possible… à ceci près que la corde aurait dû rester, pendant tout le temps du vol, au toit du musée, les bâtiments alentours n'ayant qu'un étage au maximum, et plus petit que ceux du musée. Or, il existe également une porte permettant de rejoindre le toit… et celui-ci est donc gardé, lui aussi. Les gardiens ont des lampes, et n'auraient manqué, au cours de leur ronde, de remarquer une corde attachée devant eux. »

Comme seul un silence suivit cette objection, je repris.

« La porte pour le toit, elle aussi au second étage, est donc gardée presque en continu par deux hommes. Elle est également située dans ce couloir retiré, hors de vue des visiteurs dans la journée. Mais dans la nuit, elle n'est que simplement verrouillée. Entre ce second étage et le rez-de chaussée, aucune entrée possible : les fenêtres principales du premier étage, elles, sont scellées, pour éviter justement une irruption depuis les bâtiments alentours. Les seules fenêtres ouvrables, qui ne le sont qu'à des fins d'aération, sont trop petites pour que même un enfant puisse passer. »

J'observais, dans les yeux de mes étudiants, une intense réflexion : comment, dans ces conditions, aurait-elle pu entrer et ressortir sans être remarquée ? Comme je le leur indiquais, huit gardes au total surveillaient le musée au cours de la nuit. Deux pour l'entrée principale, deux sur le toit, et les quatre autres à l'intérieur, chargés de relayer leurs collègues à intervalles réguliers. Les gardiens extérieurs ne pénétraient dans le bâtiment que lorsque leurs remplaçants les avaient rejoints ; et afin que la porte de service ne reste jamais déserte, les deux relèves avaient lieu en décalage l'une de l'autre.


Plusieurs de mes étudiants s'interrogèrent quelques temps sur la nécessité de la présence de gardes sur les toits, puisqu'il était impossible d'arriver sur celui-ci par les bâtiments voisins, bien trop bas. Je leurs parlais alors d'une affaire vieille de quelques années, au cours de laquelle une équipe de brigands bien entraînés étaient parvenus à s'introduire dans un bâtiment par le toit, en y arrivant à bord d'un ballon. Cela avait été nettement moins discret, bien sûr, et il était impensable que notre voleuse ait choisi ce chemin, mais la voie des airs commençait à ne plus être interdite même aux criminels.

Nous remarquâmes également que, si laisser une corde attachée sans surveillance – ou pire, quelqu'un pour la surveiller – était suicidaire, car cela n'aurait pas manqué d'attirer l'attention des gardiens, quelqu'un de la trempe de The Lady Bat aurait tout de même été capable de se hisser, sans être remarquée, sur ce toit, à l'aide de cet étrange instrument composé d'une solide pince, d'une bonne longueur de corde métallique capable de soutenir son poids, et d'un mécanisme d'enroulement grâce auquel elle avait plusieurs fois échappé à ses poursuivants.

Après plusieurs propositions infructueuses de ses camarades, Victor finit par émettre une hypothèse qui tint davantage à notre examen. « Mais vous dites que les gardes du toit effectuent des rondes… il est donc tout-à-fait possible qu'ils se soient tous deux éloignés de la porte ; persuadés qu'ils étaient, du reste, que nul ne se hisserait jusqu'à eux. Si elle avait observé la scène depuis l'extérieur, elle aurait probablement pu trouver le moment opportun pour se hisser sur le toit, puis pour passer cette porte en restant hors de vue des gardes – par exemple alors que ceux-ci se penchaient pour vérifier que nul ne s'en prenaient aux fenêtres situées plus bas.

– Ce serait effectivement possible à l'aller… mais au moment de repartir, comment aurait-elle pu être sûre qu'elle ouvrait la porte à un moment où personne ne l'attendait au dehors ?

– Je crois que notre erreur, depuis le début, est de considérer qu'elle est nécessairement venue et repartie par le même chemin. Une fois pénétré dans le musée de cette manière, rien ne l'empêchait de choisir un tout autre moyen d'en ressortir – moyen qui ne présenterait pas cette difficulté.

– Lequel, par exemple ? »

Victor hésita un instant, et un autre étudiant en profita pour lui voler la parole.

« Elle aurait pu ouvrir une fenêtre du second étage, utiliser son instrument, et se laisser simplement glisser par là avec son butin, vers un toit en contrebas.

– À ceci près que toutes les fenêtres ont été, le lendemain, retrouvées fermées. »


L'étudiant hésita, puis, voulant tout de même défendre son idée, reprit. « Elle aurait pu faire glisser son butin – et pourquoi pas son costume – de cette manière, puis rester cachée à l'intérieur du musée, se débrouillant pour échapper aux rondes. Comme nul ne connaît son véritable visage, elle serait ensuite sortie par la porte principale après l'ouverture, en se mêlant aux premiers visiteurs…

— La théorie est intéressante, mais suite à la découverte du vol, le musée n'a pas ouvert ses portes le matin suivant, et tout a été entièrement fouillé avant la réouverture. »

Silence gêné, cette fois. La ruse de notre voleuse semblait encore battre notre perspicacité à tous.

Ne parvenant pas à conclure sur la manière dont elle était, sinon entrée, au moins ressortie du musée, nous nous concentrâmes davantage sur ce qu'elle avait pu faire une fois à l'intérieur.

« A-t-on relevé les empreintes digitales ?

– L'inspecteur de la sûreté en charge de cette affaire estime que ces empreintes ne sont d'aucune importance. »

Je dosais soigneusement le ton de ma réponse pour laisser entendre, sans être trop accusateur, toute ma désapprobation envers ces méthodes archaïques.

Néanmoins, je dus ajouter à sa décharge qu'en l'occurrence, cela n'aurait effectivement eu que peu d'utilité. D'une part, parce qu'il s'agissait d'un lieu public, et que par conséquent, on y aurait relevé beaucoup trop d'empreintes inutiles ; d'autre part parce que le costume de The Lady Bat incluait une paire de gants qu'elles n'ôtait sans doute jamais sur les lieux de ses actes.


Durant la suite du cours, et en observant d'autres diapositives présentant l'intérieur du musée, nous convînmes ensemble qu'elle avait pu, sans grande difficulté, échapper à l'attention des gardes une fois à l'intérieur pour dérober son butin. Dans l'obscurité, et persuadés que nul n'était entré, ceux-ci n'auraient certainement pas fait attention au contenu des vitrines.

Nous étions presque sûrs qu'elle était entrée, comme Victor le suggérait, par le toit, puis qu'elle s'était débarrassée de son butin par la fenêtre. Nous avions même pu reconstituer, assez simplement, son parcours à l'intérieur, en nous appuyant sur la disposition des objets volés et sur les horaires des relèves. La seule inconnue, mais elle était ô combien importante, restait la manière dont elle avait elle-même quitté les lieux.

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