Quatrième chapitre

Message 1, par Elzen

§ Posté le 15/10/2011 à 13h 34m 21

IV.


En ressortant de l'hôpital, j'arrêtais un infirmier qui se dirigeait vers les salles du personnel.

« Excusez-moi… vous avez dû entendre parler de Diego Farlory ?

– Oui, ils l'ont amené dans la nuit… je n'ai pas eu de détails.

– On l'a changé après s'être occupé de lui. Savez-vous ce que sont devenues ses affaires ?

– Elles auront probablement été jetées… nous conservons les objets personnels, mais pas les habits déchirés et tachés de sang.

– Dommage, j'aurais aimé y jeter un œil… son agresseur peut y avoir laissé des traces importantes.

– Je vais me renseigner. Compte tenu des circonstances, peut-être…

– Si vous les retrouvez, faites-les porter à l'hôtel de police. Adressés à l'inspecteur Casternade, de la part du professeur Holdsom. »

Puis je lui souhaitais une bonne soirée et m'éloignais, toujours accompagné de Victor.



Lorsque nous ressortâmes du bâtiment, le Soleil était sur le point de se coucher. Mon jeune assistant me demanda ce que nous allions faire ensuite.

« Nous ? Il commence à se faire tard, et il semble de rien y avoir à faire pour le moment : je crois plutôt que je vais te ramener chez toi. »

Comme je m'y attendais, il maugréa, mais j'étais responsable de lui et ne pouvais le laisser déambuler toute la nuit dans la ville sans même avoir prévenu ses parents. Et nous n'avions vraiment rien de mieux à faire pour l'instant.

Nous nous dirigeâmes donc vers le véhicule mis à ma disposition par l'Université. Rien d'aussi luxueux que la mancelle évoquée lors de mon premier cours, mais tout de même un véhicule automobile de bonne qualité, avec lequel je pouvais aisément dépasser les cinq lieues de l'heure.

Je préférais, pour ma part, me déplacer en bicycle, et quoi qu'il ne me l'eût pas encore avoué, je soupçonnais Victor de préférer, pour ses propres déplacements, les voitures à cheval, voire les chevaux eux-mêmes. Après tout, il était bien venu en fiacre à notre premier cours – avec les conséquences que l'on sait –, et les fiacres étaient de moins en moins fréquents en ville.

Mais nous avions dû, pour l'heure, céder sur nos préférences, car ce véhicule était le seul dont nous disposions qui soit capable de nous emporter tous deux.


Au moment où j'allais démarrer, cependant, un bruit attira mon attention.

« As-tu entendu ? »

Il secoua négativement la tête, silencieux. Son ouïe, il me l'avait dit, n'était pas meilleure que sa vue – et son odorat était certainement le pire des trois –, mais il écoutait, cherchant à capter ce que moi j'entendais encore. Un doigt superflu sur mes lèvres, je lui fis signe de me suivre.

Il y avait, près de l'hôpital, un vieux bâtiment désaffecté, ancienne résidence qui devait être démolie pour permettre d'agrandir la zone de soins. Les travaux devaient commencer dans le courant de l'année – s'ils n'étaient pas de nouveau repoussés. C'est là que je l'emmenais.

Comme les murs n'abritaient plus que des pièces vides, la porte n'était plus fermée, et nous pûmes aisément nous glisser à l'intérieur, toujours silencieux. Vérifiant du regard qu'il me suivait, je gravis prestement les escaliers jusqu'à parvenir au dernier étage, d'où je cherchais un moyen de gagner le toit.

Ayant compris mon objectif – et peut-être enfin entendu ce bruit caractéristique –, Victor me désigna une fenêtre par laquelle il semblait effectivement aisé de grimper. Je m'y employais aussitôt ; il m'imitât immédiatement après.

Notre irruption sur le toit fut remarquée, cependant, et pendant quelques instants, il n'y eut plus ni bruit, ni mouvement auquel rattacher nos sens. Puis sa silhouette jailli de l'ombre.


Svelte et agile, elle portait toujours ce curieux costume qui l'avait rendu célèbre. La cape qui l'enveloppait donnait à ses mouvements une apparence quasi-surnaturelle, qui n'était pas sans rappeler le vol d'une chauve souris – cela, comme l'étrange signature qu'elle gravait sur les murs après ses œuvres, lui avait valu son surnom : The Lady Bat, celle qui vole dans la nuit.

Ce masque qu'elle arborait dissimulait une bonne partie de son visage, mais ne m'empêchait pas de lui deviner une certaine jeunesse. Elle ne devait pas être tellement plus âgée que Victor ou que l'agent Fogg. Cela ne l'empêchait cependant pas d'être acclamée par une bonne partie de la population ; ni d'être pourchassée par la sûreté.

Car cette demoiselle était une cambrioleuse accomplie : on se souvenait par exemple de la manière dont elle avait magistralement, et sans blesser personne, vidé les coffres d'un riche commerçant que l'on soupçonnait, mais sans pouvoir le prouver, d'avoir mis le feu à l'un de ses propres ateliers pour toucher la prime d'assurance. Le lendemain, la somme exacte dérobée lors de ce vol – qui dépassait de loin la prime en question – était versée, à titre de don anonyme, à l'orphelinat qui avait recueilli les enfants de l'ouvrier mort accidentellement dans l'incendie.

L'inspecteur Casternade ne s'occupait pas des affaires la concernant, mais plusieurs de ses collègues m'avaient demandé personnellement de l'aide à son sujet – aide que je leur avais, par principe, toujours refusé.


« Professeur Holdsom. Vous êtes là pour Diego Farlory, je suppose.

– En effet. Et vous-même ?

– J'avais… à faire, dans le secteur. Rien qui vous concerne, pour cette fois.

– Je ne serai donc pas surpris de découvrir un nouveau vol dans les journaux de demain. Puis-je vous poser une question ?

– Puisque vous venez de le faire, je suppose que vous en avez la capacité, oui. »

Je souriais. Ce n'était pas la première fois que je me trouvais en sa présence, et le ton acide qu'elle employait envers moi m'avait toujours amusé.

« Admettons que je veuille endormir quelques temps la vigilance d'une personne… disons, sans qu'elle en ait nécessairement conscience. Comment pourrais-je procéder ?

– Oh. L'un de vos agents de sûreté vous poserait-il problème ? »

Elle me dévisagea un instant, amusée à son tour, puis redevint sérieuse.

« De l'éther sulfurique. J'y ai déjà eu recours : la personne peut croire s'être simplement légèrement assoupie, et cela ne cause rien de plus que quelques nausées… Il y a d'autres procédés, mais ce produit présente peu de risques et s'obtient auprès d'un pharmacien sans éveiller l'attention.

– Merci…

– C'est toujours un plaisir, professeur. Autre chose, ou puis-je retourner à mes activités ?

– J'aimerais vous en dissuader, mais je crains de ne pas y parvenir.

– Si vous essayiez, vous pourriez constater que je connais des moyens plus… douloureux de se débarrasser d'un gêneur.

– Je n'en doute pas. »


Elle s'inclina devant moi dans un simulacre de révérence, adressa un signe de tête doublé d'un « Jeune homme. » à mon assistant, puis tendit le bras, et l'arme qu'elle tenait dans sa main fit feu : un câble terminé d'un crochet fut propulsé vers un bâtiment voisin, produisant le sifflement caractéristique qui avait, quelques minutes plus tôt, attiré mon attention ; puis le mécanisme d'enroulement s'enclencha, l'entraînant gracieusement dans les airs.

Victor, qui s'était tu pendant toute notre conversation, la regarda disparaître, puis se tourna vers moi, surpris.

« Vous la connaissez ?

– Ses méthodes diffèrent des miennes, mais nous avons les mêmes adversaires. Nous nous sommes mutuellement rendu service une fois ou deux.

– Est-ce que… ?

– Je l'ai déjà vu ôter son masque ? Non. Mais j'ai quelques suppositions quant à sa réelle identité. »

Il n'insista pas pour les connaître, mais regarda de nouveau dans la direction dans laquelle elle s'était envolée.

« Si l'on m'avait dit ce matin que je la rencontrerais, je ne l'aurais pas cru.

– Nous avons de la chance d'être tombés sur elle. Je vais tout de même faire quelques recherches sur les soporifiques, mais l'avis d'une experte est toujours le bienvenu.

– Vous pensez que c'est bien le produit… ?

– Ma foi, cela semble correspondre. Je vérifierai cela. »


Nous retournâmes jusqu'à notre véhicule, et il ne protesta cette fois pas lorsque je le ramenais à son domicile. Sitôt de retour dans le mien, je mettais en route mon phonographe et me plongeais dans les ouvrages traitant de produits médicaux. Lorsque j'allais me coucher, je commençais à être persuadé que l'intuition de notre roussette était la bonne. Mes recherches complémentaires du lendemain le confirmèrent d'ailleurs.



Lorsque Victor se présenta à mon bureau ce cinquième jour de vendémiaire, je ne m'y trouvais pas seul : l'un de mes collaborateurs préférés m'y avait déjà rejoint.

« Victor, je te présente Doyle. Doyle, voici Victor, mon assistant. »

Le garçon – il avait, je crois, une douzaine d'années – se leva brusquement et salua. « Bonjour, m'sieur ! »

Victor sourit et lui indiqua qu'il préférait qu'on l'appelle par son prénom. Doyle salua de nouveau. « D'accord, m'sieur ! »

Je leur fis ensuite signe à tous deux de s'asseoir. « Je venais d'exposer à Doyle ce que ses camarades et lui devaient rechercher. J'offre deux sous à chacun de ceux qui participeront, et deux de plus à celui qui me retrouvera la personne concernée.

– On vous le trouvera, m'sieur !

– Je n'en doute pas : vous trouvez toujours. »

Je me levais, plaçais le papier que je tenais dans la machine à polycopier, puis enclenchais à plusieurs reprises le lourd mécanisme d'impression pour en tirer une reproduction exacte que chacun de ces enfants pourrait emporter avec lui.

« Ce dessin montre à quoi ressemble la personne dont je vous ai parlé. Distribue-le à tes camarades, cela devrait vous aider dans vos recherches. »

Il prit la pile de papiers que je lui tendais, les plia, et les glissa dans sa poche. « Merci, m'sieur !

– Est-ce que tu as d'autres questions ?

– Aucune, m'sieur !

– Alors au travail, jeune homme. Prévenez-moi dès que vous aurez trouvé. »

Il se leva, salua une troisième fois, et se sauva.


Victor regarda le garçon courir vers l'extérieur, puis se tourna de nouveau vers moi.

« J'ai déjà plusieurs fois fait appel à Doyle et à sa bande. Ces garçons passent déjà leur temps à courir par toute la ville : cela ne surprend donc personne de les voir, et ils n'attirent pas l'attention. En outre, on répond facilement à leurs questions, et sont donc très efficace pour certaines recherches.

– Et ça leur fait un peu d'argent de poche, ce dont ils ne se plaignent pas, je suppose.

– En effet. Et comme je l'ai dit, ils trouvent toujours – ou presque – ce que je leur ai demandé. »

J'espérais fortement qu'ils trouveraient cette fois encore, car c'était sans doute notre meilleure chance de prouver que le coupable était bien celui que nous imaginions – et sans une preuve solide, même l'inspecteur Casternade ne nous croirait certainement pas.

Je réalisais soudain à quel point avait été lourd, lors de plusieurs de mes enquêtes précédentes, d'être le seul à percevoir la vérité à des moments où elle semblait contraire même au plus élémentaire des bons sens. Je pouvais aujourd'hui partager mes informations avec Victor – en fait, je n'aurais peut-être même pas encore trouvé sans lui –, et par cela, ma tâche n'en était que plus facile à porter.

Mon jeune assistant brillait d'une sorte de confiance, de certitude innocente que nous ne pouvions échouer, qui m'empêchait de douter de notre succès. Doyle trouverait ; ou l'un de ses jeunes compagnons le ferait à sa place. L'autre preuve majeure jouerait pour nous. Il ne nous échapperait pas.

« Que faisons-nous, maintenant ?

– Eh bien, nos filets sont tendus, nous ne pouvons guère autre chose qu'attendre que le poisson vienne y mordre…

– Cela peut être long. Nous n'avons vraiment rien à faire d'autre que d'attendre ?

– Eh bien, je suppose que nous pouvons aller rendre visite à l'inspecteur Casternade, et voir s'il a, de son côté, avancé. Te reste-t-il des cours ?

– Plus pour aujourd'hui.

– Alors allons-y dès maintenant. »



Lorsque nous y arrivâmes, l'hôtel de police semblait l'objet d'une agitation hors de coutume. Il s'y trouvait moins d'agents de sûreté qu'à l'ordinaire, et ceux qui étaient sur place semblaient anormalement énervés et occupés.

En nous reconnaissant, l'agent Fogg s'éloigna de ses collègues pour venir à notre rencontre. L'inspecteur Casternade, nous le lui demandâmes, était dans son bureau ; il nous accompagna jusqu'à celui-ci. Pendant que nous nous y rendions, je ne résistais pas à questionner notre guide.

« Que se passe-t-il ?

– Il y a eu un vol…

– Tout cela pour un simple vol ?

– Pas si simple que ça… il porte sa signature. À elle.

– Oh. » Victor et moi échangeâmes, aussi discrètement que possible, un regard amusé. « Où était-ce ?

– Au musée situé près de l'hôpital. La moitié des hommes essayent de comprendre comment elle s'y est prise.

– Et l'autre moitié ?

– Ils essayent de trouver ce que les responsables du musée ont commis de répréhensible pour qu'elle s'en prenne à eux. »


L'inspecteur Casternade nous accueillit d'un air, lui aussi, préoccupé. Mais c'était, dans son cas, à propos de notre affaire.

« Ah, Joseph. Vous tombez bien : mes hommes viennent de finir l'étude de nos empreintes digitales.

– À votre expression, je devine que les nouvelles ne sont pas bonnes.

– En effet. Nous avons relevé les empreintes des deux Farlory, père et fils, pour comparaison, et toutes celles que nous avons relevés sur les lieux leurs correspondent.

– Pas la moindre empreinte extérieure ? Même du garde ou du majordome ?

– Pas la moindre. Vous savez comme moi que la sûreté ne reconnais pas encore officiellement cette méthode d'identification : j'escomptais que le succès de cette affaire permettrait de convaincre ma hiérarchie de son intérêt ; hélas, dans ces conditions…

– Cela viendra. Une prochaine affaire vous donnera cette occasion, ne vous en faites pas.

– Si les malfaiteurs se mettent à porter des gants avant même que nous commencions, j'en doute.

– Al, vous savez comme moi que ça ne se produira pas. The Lady Bat et notre homme sont assez intelligents et cultivés pour y penser ; tous ne sont pas dans ce cas. Et seuls ceux qui préméditent leurs actes peuvent prévoir de prendre de telles précautions.

– Je l'espère, en tout cas. Au fait, un courrier de l'hôpital a apporté un paquet de votre part.

– Excellente nouvelle. Puis-je vous demander des précisions sur la disposition des empreintes que vous avez trouvé ? »


L'inspecteur haussa les épaules. « Quel intérêt ? Enfin, si cela vous intéresse… Sur la trappe, évidemment, pas d'empreinte, ni d'un côté, ni de l'autre. Sur l'arme du crime, les deux : le fils aura tenté de retirer le couteau de ses blessures, sans y parvenir, et le père aura achevé le geste en venant à son secours. Les papiers retrouvés au sol comptaient également les deux jeux d'empreintes. Sur les coffres eux-mêmes, en revanche, seules celles du père était présentes.

– Oui, cela… correspond approximativement à ce que j'avais imaginé. »

J'allais poursuivre, lorsqu'un agent de sûreté, manifestement essoufflé, et se frottant douloureusement le crâne, fit irruption dans le bureau où nous nous trouvions. « Inspecteur ! »

Celui-ci se tourna vers le nouveau venu, l'air surpris. « Que se passe-t-il ?

– La victime… elle vient d'être enlevée ! »

Message 2, par grim7reaper

§ Posté le 15/10/2011 à 22h 27m 32

C’est normal qu’il y ai une majuscule à soleil (première phrase du second paragraphe) ?


Bon, à chaque fois je ne fais des remarques que sur l’orthographe, mais je ne suis pas doué en critique littéraire :p

Message 3, par Elzen

§ Posté le 15/10/2011 à 23h 48m 44

Ouais, dans ce cas-là, c'est normal. Disons que j'ai hésité, pis j'trouvais que ça collait plus comme ça. Soleil, à la base, ç't'un peu un nom propre, quoi. En tout cas moi j'le préfère comme ça.

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