Troisième chapitre

Message 1, par Elzen

§ Posté le 11/10/2011 à 14h 48m 30

III.


L'inspecteur Casternade nous attendait à l'extérieur. À ses côtés, un vieil homme nous guettait lui aussi.

« Joseph, permettez-moi de vous présenter monsieur Farlory, le père de la victime. »

Oh, bien sûr. Les armoiries sur la porte d'entrée me paraissaient vaguement familières, mais je n'y avais pas encore prêté attention. La famille Farlory était l'une des plus riches de la ville, et peut-être même du pays. Le père, banquier, avait trois fils, dont seul le plus jeune vivait encore au domicile familial.

« Je suis… heureux que vous participiez à cette enquête, professeur Holdsom. Bien malin celui qui échapperait à l'inspecteur Casternade et à vous : je sais que vous trouverez le responsable de tout ceci.

– Je peux vous assurez que nous ferons de notre mieux, monsieur.

– Mon fils a lu tous vous livres, vous savez ?

– Vraiment ? Je me ferai une joie de le rencontrer dès qu'il se sera remis de ses blessures. Pour l'heure, pouvez-vous m'instruire de ce qui s'est passé cette nuit ? »

Monsieur Farlory jeta un œil à l'inspecteur Casternade, qui acquiesça, puis se tourna de nouveau vers moi pour entamer le douloureux récit des sombres événements de la nuit.


« Eh bien… comme je le disais à l'inspecteur et à ses agents, mon fils s'est couché vers minuit hier soir… je l'ai accompagné jusqu'à sa chambre, tout semblait normal…

– L'assassin s'est donc introduit sur les lieux dans la nuit ?

– Je pense… à moins qu'il ait été dissimulé sous le lit, car je ne vois pas d'autre cachette dans la chambre. »

Cela n'avait pas semblé être le cas, mais ses traces avaient pu être couvertes par celles de la victime se réfugiant au même endroit, puis en étant tirée par les secours.

« Votre fils fermait-il habituellement sa porte au verrou ?

– Rarement lorsqu'il était seul, je crois…

– Ce sera donc l'assassin qui aura tiré celui-ci pour pouvoir faire son œuvre en toute tranquillité…

– J'ai toujours pensé que ces verrous nous mettaient en sécurité… désormais, je crois que je vais les faire retirer.

– Comment avez-vous su qu'il se passait quelque chose d'anormal ?

– Hélas ! Je n'ai été averti que par le cri de douleur poussé par mon fils vers deux heures et demie du matin. Nous nous sommes aussitôt précipités vers sa chambre, mais il a fallu d'abord enfoncer sa porte avant de parvenir jusqu'à lui.

– Vous étiez trois, je crois. Qui était avec vous ?

– Mon majordome, ainsi que mon garde.

– Où se trouvaient-ils, lorsque le crime a eu lieu ?

– Mon majordome se trouvait dans ses quartiers, je crois… quant à mon garde, il veillait sur notre salle des coffres. »


Victor intervint. « Excusez-moi, mais… où se situe votre salle des coffres ?

– Dans l'aile droite, au premier étage, mais…

– Juste en dessous de la chambre de votre fils ?

– Oui, mais pourquoi ? »

Mon jeune assistant garda le silence, les yeux tournés vers moi.

« Voilà qui éclaire ce qui s'est passé d'un jour nouveau, en effet… Si je ne m'abuse, vous devriez vérifier le contenu de vos coffres.

– Vous pensez que… vraiment ? »

Le vieil homme, troublé, retourna aussitôt à l'intérieur. L'inspecteur Casternade se tourna vers nous, surpris.

« Qu'avez-vous découvert, Joseph ?

– Vous le verrez je l'espère vous-même si nous accompagnons le père de la victime, Al. Victor, veux-tu retourner dans la chambre avec l'agent Fogg et tenter de trouver comment l'ouvrir ?

– Bien sûr, professeur. »

Et pendant que mon assistant s'éloignait avec l'agent de sûreté en direction de l'escalier, l'inspecteur et moi emboîtâmes le pas du banquier vers la salle des coffres.


Le garde avait, semble-t-il, reprit son poste devant la chambre forte. Comme sa fonction le suggérait, il était grand et fort, assez grand pour dépasser son employeur d'une bonne tête. Cela correspondait avec la plus haute des trois traces que Victor et moi avions remarqué sur la porte de la chambre.

Sur un geste de son employeur, il saisit un trousseau de clef attaché à sa ceinture et ouvrit la lourde porte. Celle-ci s'ouvrit… et le vieux banquier poussa un cri de surprise. À l'intérieur, quatre coffres massifs étaient entreposés chacun contre un mur, et trois d'entre eux étaient grand ouverts, et vides. La serrure du dernier semblait avoir été en partie forcée ; pas suffisamment pour que la porte ne s'ouvre. Une partie de ce qui avait du être le contenu des coffres était étalé au sol – de nombreux papiers et quelques bijoux.

« Comment est-ce possible ? »

Ce nouveau coup dur, après l'agression dont son fils venait d'être la victime, était de trop pour le vieil homme. Il chancela ; nous nous élançâmes tous trois pour le soutenir.


Au bout de quelques minutes, monsieur Farlory sembla reprendre ses esprits. L'inspecteur Casternade, avec ménagement, l'interrogea sur le contenu d'origine de ces coffres.

« Mon fils et moi… nous avions classé tout cela hier au soir. Il n'y avait là que nos richesses personnelles ; celles de nos clients sont dans les coffres de la banque. Chaque coffre contenait une sorte de valeur différente : bijoux, billets de banque, obligations diverses, et le coffre encore fermé contient nos titres de propriété. Mais je ne comprends pas comment… »

Victor lui donna la réponse un instant plus tard, en apparaissant dans un coin du plafond.

« J'ai trouvé ! »

Un instant plus tard, l'agent Fogg et lui étaient descendus par la trappe qui s'était refermée derrière eux : l'ouverture était quasi-indécelable.

« Comment avez-vous fait ça ? »

Tout sourire, Victor se tourna vers l'inspecteur Casternade et expliqua comment les marques que j'avais remarqué sur le plancher, semblables à celles laissées par une porte trop large qui frotte contre son support, nous avaient permis de supposer l'existence d'une ouverture à cet endroit.

Remonté sur les lieux, avec l'aide de l'agent Fogg, il avait inspecté ce plancher jusqu'à découvrir le mécanisme caché entre deux lames permettant de déclencher l'ouverture de la trappe, par laquelle il avait pu descendre tranquillement nous rejoindre.

Nous inspectâmes aussitôt le mur : un autre mécanisme, caché dans une moulure, réouvrait cette trappe par laquelle on pouvait aisément remonter en prenant appui sur l'un des coffres.


L'inspecteur Casternade laissa échapper un juron.

« Le saligaud ! Il n'aura agressé la victime que pour détourner l'attention, puis se sera glissé par cette trappe pour dévaliser les coffres pendant que l'on tentait de lui porter secours ! »

Je lui fis remarquer que l'un des coffres était toujours fermé.

« Eh bien, je suppose qu'il comptait sur le bruit que ferait le fait d'enfoncer la porte de la chambre pour accomplir son œuvre, et se sera arrêté lorsque la maison sera redevenue silencieuse. »

Il se tourna vers le garde. « Cette porte était bien fermée au moment où vous avez repris votre poste ?

– Oui, et la clef n'en a à aucun moment quitté ma ceinture. »

L'inspecteur de police me lança alors un regard maussade. « Alors je crains que la fuite de cet animal ne me soit en partie due… après avoir fouillé la chambre, persuadé qu'il ne s'y trouvait plus, je n'ai pas prit la peine d'en faire garder l'entrée. Il n'aura eu qu'à attendre le moment propice pour s'extirper d'ici et disparaître à notre barbe… si seulement vous aviez été là dès le début, ou si j'avais remarqué cette trappe !

– Vous pensez donc qu'il est resté ici à attendre de pouvoir sortir ?

– Quelle autre explication ? Il en aura même profité pour se payer le luxe d'examiner les bijoux et de trier les papiers pour ne garder que les plus chers et les plus faciles à écouler. »

Il se tourna ensuite vers le père de la victime, l'air déterminé. « Mais je rattraperai mon erreur ! Je le retrouverai, soyez-en assuré ! »


Nous quittâmes alors la pièce et nous séparâmes peu de temps après. L'inspecteur partit poursuivre son travail : la connaissance de cette trappe, dont le propriétaire des lieux lui-même ignorait l'existence, supposait que le voleur avait ou connaissait quelqu'un ayant soit habité autrefois cette demeure, soit participé à des travaux ; ou bien s'en était procuré les plans de quelques douteuses manières. Cela faisait donc plusieurs pistes à creuser.

De mon côté, j'avais quelques cours à donner, et Victor en avait plus encore à suivre : je le ramenais donc jusqu'à l'Université. Nous discutâmes quelque peu de cette affaire sur le trajet ; plus encore en nous retrouvant lors du repas de midi, après y avoir réfléchi chacun de notre côté.

Je fus encore surpris de constater la vivacité d'esprit de mon jeune assistant. N'ayant pas à examiner des marques peu visibles, il avait cette fois fait les mêmes observations que moi, et avait cheminé autant que moi dans ses interprétations. Certains détails auxquels je n'avais pas assez accordé d'importance s'étaient avérés plus parlants pour lui, et réciproquement : en combinant nos deux points de vues, nous arrivâmes bientôt à une conclusion fort intéressante.


Mes cours achevés, je retournais, seul, au domicile de la victime pour vérifier quelques hypothèses. L'agent Fogg était parti avec l'inspecteur Casternade, mais les autres agents de sûreté qui occupaient les lieux me connaissaient et me laissèrent entrer sans problème.

Le majordome, qui faisait effectivement la même taille que son employeur, mais dont le doigt ne portait aucune alliance, m'introduisit tout d'abord auprès de monsieur Farlory. Le vieil homme semblait s'être remit de sa stupeur de la matinée, et ne s'inquiétait désormais plus que pour son fils.

« Les médecins disent qu'il est hors de danger, mais qu'il n'est pas encore en état de recevoir des visites. Nous espérons pouvoir aller le voir dans la soirée.

– Ce sera assurément une excellente chose. Je suis certain qu'il se remettra de ses blessures, monsieur, ne vous inquiétez pas pour cela.

– Merci, professeur. Puis-je faire quelque chose pour vous aider à retrouver son agresseur ?

– Me permettre d'examiner de nouveau votre salle des coffres, si cela ne vous dérange pas. Je n'ai, ce matin, pas eu le temps de vérifier quelques détails qui, avec le recul, me paraissent pouvoir nous renseigner sur l'identité du voleur.

– Bien sûr, je vais dire à mon garde de vous laisser passer. Nous n'avons fait que vérifier ce qui manquait ; vous retrouverez la pièce dans le même état.

– Cela me facilitera la tâche. J'imagine que la somme dérobée a été importante ?

– Une bonne part de ma fortune personnelle. Fort heureusement, les titres de propriétés en constituaient la partie la plus importante : en vendant quelques bâtiments, je devrais pouvoir reconstituer mes liquidités.

– Je vous le souhaite, en tout cas. »

Lui adressant un sourire réconfortant, je pris congé pour rejoindre la salle des coffres.


Lors de mon arrivée sur place, la porte était ouverte, et l'un des hommes de l'inspecteur Casternade achevait d'y relever les empreintes. J'attendis qu'il ait terminé en bavardant avec le garde qui demeurait à l'extérieur, sans cependant cesser de surveiller les agissements de l'agent de sûreté, à tout hasard.

« Lorsque vous avez reprit votre poste, après que l'on ait emporté la victime à l'hôpital, vous n'avez rien remarqué de suspect ?

– Rien. Si seulement j'avais su qu'il se tenait juste de l'autre côté… il était très silencieux. Peut-être même s'est-il payé le luxe de dormir un moment…

– Vous-même, j'ai cru comprendre que vous étiez en poste depuis près de vingt-quatre heures… N'avez-vous donc pas besoin de dormir ?

– Oh, je ne fais habituellement que le service de nuit, mais j'ai proposé à monsieur Farlory de rester en poste au cas où les enquêteurs auraient des questions à me poser. Mon collègue qui fait habituellement les journées aurait pu vous ouvrir, mais pas vous répondre, et l'enquête n'aurait pas progressé si vous aviez dû attendre que je me réveille, non ?

– En effet, et c'est tout à votre honneur. Et puisque vous êtes restés pour cela, je ne résiste pas à me montrer curieux : comment vous nourrissez-vous durant votre garde ? Est-ce que d'autres personnels vous apportent vos repas ?

– Non… je suis habitué à manger froid. Dans la journée, les domestiques de monsieur Farlory me préparent les repas, puis les déposent dans ce meuble avant de quitter leur service, ainsi, je peux me restaurer seul sans avoir à quitter mon poste.

– Vous étiez donc le seul occupant de cette maison à demeurer éveillé au moment où le crime a été commis ? »

Il parut quelque peu gêné. « En théorie oui… dans les faits, je crains ne m'être légèrement assoupi cette nuit. Très peu, car j'ai été le premier sur pied après avoir entendu les cris, mais j'ai pu manquer quelques bruits de pas, si c'est ce que vous voulez savoir. »

Je lui adressais un sourire réconfortant. « Cela peut arriver à n'importe qui. Je ne pense pas que vous ayez à vous en vouloir pour cela. »

Puis, comme l'agent de sûreté avait achevé son travail, j'entrais moi-même examiner les coffres, restant sous la surveillance du garde.


Lorsque je revins à l'Université, Victor m'attendait dans mon bureau, et je pus lui faire part de mes découvertes. Cela corroborait nos raisonnements. Puisque nous n'avions plus rien à tenter dans l'immédiat, je proposais de le raccompagner chez lui, mais juste à cet instant, un courrier vint me prévenir que la victime était en état d'être interrogée. Ce fut donc vers l'hôpital que nous partîmes tous deux.

Lorsque nous arrivâmes, l'inspecteur Casternade nous attendait à l'extérieur.

« Ah, Joseph. Vous avez été bien plus brillant que moi sur le début de cette enquête, aussi vais-je vous laisser interroger vous-même la victime.

– Ne vous tourmentez pas ainsi, Al. Vous n'avez commis aucune erreur en ne faisant pas surveiller cette chambre.

– Peut-être, mais je ne serai soulagé que lorsque nous tiendrons notre homme avec certitude. »


Pénétrant dans la chambre d'hôpital, je me présentais à Diego Farlory, notre victime, qui dit être ravi de me rencontrer, même s'il aurait évidemment préféré de meilleures circonstances.

Sans avoir à guider particulièrement notre entretient par mes questions, je l'écoutais me raconter comment il s'était réveillé en sursaut en percevant la présence d'un individus dans sa chambre, et comment, avant d'avoir pu faire un geste, il avait senti une violente douleur au ventre.

« Les médecins disent que j'ai eu beaucoup de chance… aucun des coups n'a touché une zone réellement sensible. Pourtant, je peux vous assurer que sur le moment, j'ai eu plusieurs fois l'impression d'en mourir. »

La supposition initiale de Victor était correcte : blessé, le fils Farlory avait glissé au pied du lit, cherchant à s'y dissimuler, avant de perdre connaissance. Il n'avait pas vu ce qu'avait fait son agresseur ensuite et, compte tenu de l'obscurité de la pièce, était incapable de le décrire physiquement.

« Tout ce que je peux dire, c'est qu'il faisait, je pense, à peu près ma taille… sans doute un peu plus musclé… »

Car Diego Farlory n'était en effet pas particulièrement épais, et l'on l'imaginait sans peine avoir des difficultés à se défendre contre un adversaire ayant l'avantage de l'arme et de la surprise.


Puisqu'il s'était évanoui juste après l'agression, je lui expliquais ce que nous avions découvert dans sa chambre.

« Un passage secret ? »

La surprise était clairement lisible, et franche, sur son visage. J'acquiesçais.

« Eh bien, je ne l'imaginais pas du tout… on connaît finalement peut-être mieux l'extérieur que son propre domicile… »

J'exposais ensuite le raisonnement de l'inspecteur Casternade quant au plan de l'agresseur.

« Oui, sans doute… c'est barbare, mais rusé…

– Oh, je dois reconnaître que cette personne ne manque sans doute pas d'intelligence, en effet. Mais nous allons vous laisser vous reposer, monsieur : nous ne trouverons pas votre agresseur en restant à bavarder avec vous, n'est-ce pas ?

– En effet, professeur. Allez faire votre travail.

– Je le trouverai, ne vous en faites pas. »

Je lui adressais un sourire confiant, puis me levais et me dirigeais vers la porte. Avant que je l'eus franchis, cependant, sa voix m'arrêta de nouveau.

« Quand vous l'arrêterez… pensez à moi et brutalisez-le quelque peu, d'accord ? »

Je me retournais. « Si les circonstances s'y prêtent, je n'y manquerais pas. Reposez-vous bien, monsieur. »


L'inspecteur Casternade et Victor m'attendaient toujours de l'autre côté de la porte, n'ayant rien manqué de notre conversation. Toujours vexé, l'inspecteur de police renchérit à la dernière demande de la victime. Mais entre temps, le vieux banquier était arrivé sur place lui aussi, et nous le laissâmes parler à son fils.

Sitôt que nous nous fûmes tous deux suffisamment éloignés pour être hors de portée de voix, mon jeune assistant me demanda « Que vous ayez, pour l'instant, épargné Farlory, je le comprends, mais pourquoi ne pas avoir dit à l'inspecteur Casternade qu'il faisait fausse route ?

– Vois-tu, mon cher, il vaut parfois mieux ne pas dévoiler ses cartes avant d'avoir de quoi prouver ce que l'on avance. En ce qui nous concerne, j'ai bien peur que de véritables preuves soient encore manquantes. »

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