De la rencontre de deux endeuillés et de ce qui s'en suivit

Message 1, par Elzen

§ Posté le 07/01/2014 à 1h 25m 35

– Ainsi donc… nous serions finalement d'accord ?

– J'ai… été amené à reconsidérer nombre de mes positions. Cela me désole, mais… sans doute n'avais-tu pas aussi tort que je me plaisais à l'imaginer.

– Mon cher Gil, ma Némésis, qui me donne enfin raison ? Je dois être en train de rêver…

– Ne te moque pas.

– Pardonne-moi d'en jubiler, mon ami ; mais songe à ce que cela représente : toi et moi enfin d'accord !

– Il est vrai qu'il y a quelques jours encore, je ne l'aurais pas cru possible…

– Un jour, peut-être, les hommes parviendront à vivre tous en bonne entente, ignorant les divergences de leurs fois.

– Il est vrai que si toi et moi le pouvons…

– D'ailleurs, le Christ n'a-t-il pas choisi, dans sa parabole, un Samaritain, précisément parce que ceux-ci étaient d'une religion autre que celle des Juifs ?

– Toi, citer la Bible ! C'est pour me rendre la pareille ?

– Cela me désole, mais elle ne contient pas que des absurdités.

– Je connais une damoiselle qui se moquerait bien de nous, si elle nous entendait…

– Je me doute bien qu'elle le fera. Et je dois dire que j'ai hâte de l'entendre. Mais avant d'aller la retrouver, que dirais-tu si nous accordions un peu nos violons ?

– Revoir l'histoire ensemble, veux-tu dire ?

– J'aimerais savoir à quel point tu partages désormais ma vision… et à quel point je peux concéder à la tienne.

– D'accord. Je serais moi aussi curieux de voir jusqu'où pourra aller notre nouvelle entente.

– Tout commence à Tintagel, n'est-ce pas ? Les événements qui précédèrent cette fameuse nuit sont certes capitaux ; mais c'est par leur rencontre que débute ce qui nous intéresse.

– Oui, sur cela, je suis d'accord.

– Alors raconte-moi, cher ami, ce que tu crois savoir de la nuit en question.




Ils n'étaient que deux. Cavaliers isolés, perdus au milieu de l'orage. Quels fous bravaient ainsi l'ennemi autant que les éléments ? Car la guerre faisait rage dans le pays, et Gorloët de Cornouailles, le Duc lui-même, était au loin, en train de combattre auprès de son suzerain. C'est du moins ce que pensaient les gardes alors que les chevaux approchaient des portes. Pour deux hommes seuls, venir ainsi jusqu'à Tintagel était assimilable à une forme de suicide.

Pourtant, les hommes descendirent de cheval, trempés tout deux, mais aussi saufs que l'on pouvait l'être dans ces conditions. L'un avait la silhouette et la démarche assurée du guerrier, quoiqu'il boitât quelque peu ; l'autre restait dans son ombre. On vint à leur rencontre, autant pour s'assurer de leur identité que pour leur offrir un refuge.

Mais à peine les gardes furent-ils parvenus jusqu'à eux que le guerrier leur montra sa main, son doigt auquel brillait un anneau aux armoiries de Cournouailles, et demandait à parler, seul à seul, avec la Duchesse. Cet anneau, tous le connaissait : c'était celui du Duc lui-même, et il n'aurait quitté son doigt à lui que si… Or, l'homme n'était pas Gorloët, la chose était évidente.


Le guerrier ne prononça plus un mot face aux soldats ; mais l'autre homme prit la parole, et leur expliqua la situation. Il semblait jeune, mais il y avait quelque chose dans sa voix qui faisait que nul n'osait le contredire. Ces deux hommes ne semblaient craindre ni l'orage, ni l'ennemi ; mais les sombres nouvelles qu'ils apportaient les abattaient plus que tout.


On mena l'homme à la Duchesse. Celle-ci avait entendu les échos de ce qui se passait parmi les soldats ; et elle craignait fort d'avoir deviné la vérité. Sitôt qu'ils furent seuls, l'homme s'inclina gravement devant elle.

« Il m'aurait plu, Dame Ygerne, de vous rencontrer en de moins funestes circonstances.

– Mon époux… ?

– Gorloët, hélas, nous a quitté. »

Ygerne ne put retenir un sanglot. Ils étaient debouts, tous deux, lui la regardant sans oser bouger. Un instant s'écoula avant qu'elle ne parvienne à demander :

« Comment ?

– Il se battait aux côtés de son Roi. Fidèle entre les fidèles, il était le meilleur de ses compagnons. Isolés tous deux du reste de leurs troupes par la violence des combats, ils avaient affronté, côte à côte, plus d'adversaires que quiconque parmi leurs autres compagnons. Le valeureux Uriens lui-même, pas plus que Loth des Orcades, ne furent aussi remarquables que votre époux dans cette bataille. Mais ils finirent par plier tous deux sous le nombre. Uther ne fut blessé qu'à la jambe et à l'épaule, mais les blessures reçues par Gorloët lui furent fatales. Quand le reste des troupes parvint à mettre l'ennemi en fuite et à accourir jusqu'à eux, il était déjà trop tard… »


Elle releva sur lui ses yeux embués de larmes.

« Uther… vous êtes Uther, n'est-ce pas ?

– Je le suis, ma Dame. Mais je puis vous assurer que, tout Roi que je suis, j'aurais donné ma vie pour lui, si je l'avais pu. Gorloët était comme mon frère.

– Je le sais… Il me parlait souvent de vous.

– Et à moi de vous.

– Quand est-ce arrivé ?

– Il y a quelques heures à peine.

– Vous êtes donc… ?

– Blessé ? Oui. Grièvement. J'aurais dû prendre davantage de repos ; je ne sais, à vrai dire, comment je puis me tenir debout après les blessures que nous avons tous deux reçus. Mais un jeune druide de ma troupe a fait des miracles pour me remettre sur pied, et je suis aussitôt venu jusqu'ici. Je le lui avais promis…

– Prenez un siège. Reposez-vous. Je puis attendre…

– Pas moi, ma Dame. J'ai promis à Gorloët de vous délivrer son message ; et je remplirai cette promesse, dussé-je y laisser ma vie. Du reste, comme je vous l'ai dit, mon druide a fait merveille… »


« Comment se nomme ce druide ? Est-ce l'homme qui vous accompagne ? »

Ygerne n'avait, manifestement, pas la force d'écouter les dernières paroles de son bien-aimé époux. Uther, par égard pour elle, accepta cette diversion.

« C'est bien lui. Son nom est Merlin. Il est jeune, originaire d'Armorique, et c'est en fait parce qu'il venait rencontrer votre époux qu'il a rejoint notre troupe. De sorte Gorloët m'aura doublement sauvé la vie…

– Je vais… passer des ordres. Qu'on traite ce Merlin avec tout le respect que l'on doit au… au médecin du Roi.

– Ne vous en faites pas pour lui, ma Dame. Merlin est un homme simple, qui ne veut pas de ces égards. Il doit, du reste, être fort occupé à raconter à vos hommes comment… comment Gorloët… »

Sa voix se perdit. Uther était, à l'évidence, aussi affecté par la mort de son compagnon que ne l'était Ygerne.


Il finit par accepter un siège, et elle vint s'asseoir à ses côtés. Un long moment s'écoula, le silence n'étant troublé que par leurs pleurs, avant qu'elle n'ose lui demander. Il lui reporta alors les dernières paroles de son époux. Gorloët avait chargé Uther de rapporter à sa femme combien il l'avait aimé. Il avait également fait promettre à son Roi de veiller toujours sur elle, de toujours veiller à ce qu'elle se porte bien.

Le Roi tenta d'avoir la délicatesse de taire que le Duc avait demandé qu'il prenne soin d'elle de la même façon que lui l'aurait fait ; mais Ygerne, connaissant son époux, le devina seule.


Ils passèrent la nuit ainsi, pleurant, l'un contre l'autre, la mort de celui qui leur manquait à tous deux. Uther, ensuite, laissa Ygerne à son deuil – il avait, du reste, lui-même fort besoin de repos, quoique les arts du druide lui aient été d'un grand secours. Tous deux finirent cependant par accepter la dernière volonté de Gorloët.

Après un mois de deuil, Uther Pendragon, Haut Roi de Bretagne, demanda sa main à Ygerne, Duchesse de Cornouailles, qui accepta. Aucun soupçon n'aurait pu naître de leur attitude, s'il n'y avait eu un fait fort banal, mais alors malencontreux : leur enfant, conçu la nuit même de leurs noces, naquit au bout de huit mois seulement.

La correspondance des dates suffit à l'esprit de commérage pour affirmer que l'enfant avait été conçu avant leur mariage, alors qu'Uther se trouvait à Tintagel. N'avait-il, après tout, pas montré aux gardes sa main ornée de l'anneau du Duc ? N'était-il pas accompagné d'un druide aux pouvoirs mystérieux ? Cela suffit à faire imaginer à certains que, comme dans les anciens mythes, Uther avait, sur un sortilège de Merlin, revêtu l'aspect de Gorloët, pour tromper l'honnêteté de celle qui allait par la suite devenir sa Reine.

Des années plus tard, lorsque d'autres batailles eurent fait oublier celle au cours de laquelle le Duc de Cornouailles avait trouvé la mort, certains allèrent même jusqu'à inventer que les deux hommes avaient été ennemis, et que ce fut l'un contre l'autre qu'ils combattirent en ce funeste jour.




– Ainsi, c'est donc là ce que tu penses savoir de leur rencontre ?

– En aurais-tu une version différente ?

– Eh bien… le fait qu'il soit né prématuré, c'est bien sûr une belle trouvaille… et de surcroît, difficile à vérifier, bien sûr.

– Tu n'es quand même pas de ceux qui pensent que… ?

– Non, bien sûr. En fait, je crois savoir qu'Uther n'a épousé Ygerne que par obligation, pour respecter la promesse faite à son plus fidèle chevalier. Il se peut même que ce mariage n'ait jamais véritablement été consommé.

– Mais alors… ?

– Alors celui qui allait devenir le Haut Roi aurait tout aussi bien pu naître au bout de neuf mois, et peut-être quelques jours de plus, et être en fait le fils légitime du Duc de Cornouailles.

– Et Uther, le sachant, l'aurait reconnu comme sien ?

– Son royaume avait besoin d'un héritier, et il savait que, marié à Ygerne, il n'épouserait personne d'autre. Du reste, il aimait suffisamment Gorloët pour prendre soin de ses enfants comme s'il s'était agit des siens. Celle qu'il ne pouvait reconnaître, il l'a adoptée. Quelle différence ?

– Je suppose que nous ne le saurons plus, désormais.

– Ainsi va la vérité, qui parfois se perd en chemin quand se créent les légendes. Et nous n'avons plus alors qu'à émettre les suppositions qui, sachant ce que nous savons, nous paraissent les plus raisonnables…

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