Les deux bossus

Message 1, par Elzen

Bosse à part, car il était bossu, outrageusement bossu, quel brave et beau garçon c’était, ce Corentin Cuégo ! Et par dessus tout, il était excellent au violon, si brillant qu'il était renommé partout dans la région, et qu'on était prêt à payer en or pour qu'il vienne jouer durant les fêtes.

Ce jour là, on l'avait appelé pour célébrer un mariage, et toute la journée, depuis que l'on avait lancé le riz sur les mariés, il n'avait cessé de jouer que de temps à autres pour se désaltérer. Mais il était si bon et l'on craignait tant qu'il s'épuise, que ce n'était pas de l'eau qu'on avait servi dans ses verres, mais du vin, du bon vin qui lui donnait la force et l'audace de continuer à jouer.


Mais le Soleil avait disparu depuis longtemps derrière l'horizon, et Correntin devait pour rentrer chez lui traverser toute la Lande. Ce n'était pas qu'il craignait une attaque de brigands, oh non ! Il était assez fort pour se défendre, et qui aurait donc voulu s'en prendre à un pauvre bossu ? Mais la Lande était le domaine des Korrigans, et on dit qu'ils n'appréciaient rien tant que de jouer des tours aux imprudents voyageurs nocturnes.

On lui proposa bien de rester toute la nuit et de repartir reposé le lendemain, sous la pleine lumière du jour, mais rien à faire, Correntin rentrerait chez lui.

On le chargea donc d'une bourse pour sa magnifique prestation, on lui confia un bon bâton de marche qui pourrait lui servir de gourdin au cas où, et on lui conseilla de se hâter pour atteindre son village avant minuit, l'heure des Korrigans. Ce qu'il n'aurait bien sur pas manqué de faire en temps normal.


Mais cette nuit-là, la fatigue – il avait joué dans plus de bals la semaine passé qu'il ne lui arrivait ordinairement en un mois entier – prit le pas sur la prudence, et, le sentiment de sécurité que lui procurait l'excès de vin aidant, il décida de s'arrêter un moment et de s'asseoir sur un rocher qui dépassait là, pour se reposer un peu. Il advint bien sur ce qui ne manque pas d'arriver en pareil cas : coupé dans son effort, il n'eut pas la force de se lever pour repartir.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, les dernières lueurs du soleil, d'un côté, et de la fête qu'il quitait, de l'autre, avaient disparu. Il se leva en regardant le ciel « Ma foi, j'ai du m'assoupir un moment… » C'est alors que résonna, dans le lointain, le son d'un clocher. Dix, onze, douze coups. Minuit !


Il allait repartir, lorsqu'il vit s'approcher de lui une foule d'ombre dansantes et chantantes: les korrigans. Mais les petits bonshommes dansais et chantaient sans aucune musique pour les accompagner, et lorsqu'ils apperçurent Correntin, leur attention fut immédiatement attiré par l'étui à violon qu'il n'avait pas eu le temps de récupérer.

« Hey, l'homme ! », s'écria l'un des Korrigans, « Connais-tu notre chanson ?

– Si je la connais ? Mais n'est-ce pas mon métier que de les connaître toutes ?

– Oh, bien, bien, alors tu joueras pour nous accompagner et nous pourrons danser en musique.

– Avec plaisir, et d'ailleurs ça me réchauffera » On était, en effet, au tout début de l'hiver et le pauvre Correntin, perché sur son rocher depuis des heures, commençait à grelotter.

« Ainsi soit-il, donc, et si nous sommes contents de toi, je te promet une récompense ! »


Et Correntin, plus intéressé, je me plait à le croire, par la musique et par le bon accueil des korrigans que par la récompense promise, sortit promptement son violon, et, parfaitement réveillé à présent, se mit à en jouer.

Et il joua longtemps, s'enhardissant même jusqu'à danser comme eux en même temps qu'il maniait son archer, menant la danse si bien que jusqu'à ce que le soleil pointe parresseusement son nez à l'autre bout de la pleine, il sembla être le maître des korrigans de la lande.

Il était cependant plus fatigué qu'il n'aurait voulu le laisser parraître, et regarda le soleil se lever avec joie. Celui des Korrigans qui l'avait interrogé le premier s'inclina devant lui et dit « Fort bien, monsieur l'humain, tu as tenu ta part du marché, et nous tiendrons la nôtre. Alors, mon ami, que veux-tu pour ta récompense ? Fortune ou Beauté ? »


Correntin réfléchit un instant. Il aurait pu demander de l'argent, mais pourquoi donc ? Ses gouts était modestes, et son talent lui rapportait déja bien assez chez les hommes pour qu'il considère avoir besoin de réclammer aux Korrigans –la bourse qui pendait à sa ceinture le lui confirmait. Tandis que la beauté…

Il avait, dans son village, une charmante amie du nom de Perrine, et c'était pour lui, il faut le dire, bien plus qu'une amie. Elle non plus ne le trouvait pas déplaisant, mais il y avait, hélas ! encore et toujours sa difformité. Perrine n'épouserait jamais un bossu. « Ah, Correntin », lui disait-elle, « Quel dommage que tu ne sois pas plus droit ! »

Songer l'entendre dire cette phrase le décida tout à fait. Il posa sa main sur sa bosse et dit au Korrigan « La fortune, je vous la laisse, et la beauté, la mienne me suffirait, si vous pouviez simplement m'ôter ce poids des épaules.

– Nous le pouvons. Regagne ta maison, à présent, et Adieu l'ami ! Le soleil revient, ta bosse fondra en route. »


Il n'eut qu'à peine le temps de les remercier chaleureusement: le soleil embrasait le ciel et les korrigans se dispersèrent comme la fumée au vent.

Il arrivait à sa porte lorsque son voisin Pennzec, qui venait d'ouvrir la sienne, s'écria « Helà, Cuégo ! Qu'as-tu fait de ta bosse ? »

Correntin, qui avait marché jusque là sans vérifier les dires des korrigans, tâta instinctivement son dos pour s'écrier « Ma parole, c'est bien vrai ! Elle n'y est plus !

– Ça non, elle n'y est plus. Cuégo, droit comme un mat ! Tu ne l'auras pas vendu contre ton âme, au moins ?

– Ah, ça jamais, Voisin ! J'aurais préféré la garder toute ma vie que de la perdre à ce prix-là !

– Alors comment ? »

Et Correntin lui conta toute l'histoire, songeant peut-être qu'il lui faudrait un jour trouver une musique pour la raconter plus agréablement encore.

Mais alors que Correntin s'éloignait pour aller rencontrer Perrine, Pennzec murmura pour lui-même « Imbécile ! Comme si la fortune n'aurait pas suffit à faire oublier le reste ! » Il y réfléchit toute la journée, enfermé dans sa maison tandis que tout le reste du village se racontait l'histoire de la bosse disparue.


Lorsque la nuit fut tombé, Pennzec avait prit sa décision. Non sans s'être préparé, car il était plus vieux et moins résistant que Correntin, il partit pour la lande, persuadé de pouvoir faire aussi bien que l'ancien bossu.

A minuit précise, les korrigans firent leur apparition. Pennzec ne connaissait pas le violon, mais il avait amené son biniou, et quand ils lui proposèrent le même marché, il accepta enthousiaste.

Hélas ! Ce ne furent pas l'accueil et la musique qui le firent tenir, lui, mais bien l'espoir de la récompense. Et il était, je vous prie de le croire, plus mort que vif lorsque le soleil daigna enfin pointer le bout de ses rayons pour le relever de sa tâche.


« Fort bien, monsieur l'humain, tu as tenu ta part du marché, même si tes intentions n'étaient pas les plus nobles, et nous tiendrons donc la nôtre. Que veux-tu donc ? Fortune ou Beauté ? » Pennzec répondit sans hésiter.

« Donnez-moi », dit-il, « ce dont Cuégo n'a pas voulu.

– Tu l’as. Grand bien te fasse. Adieu. »

Il croyait avoir la fortune, ce fut la bosse qu’il eut.

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