Un voile entre deux sexismes

Message 1, par Elzen

§ Posté le 24/08/2016 à 2h 53m 48

Depuis quelques années, la question du « voile islamique » a tendance à faire pas mal parler d'elle par chez nous. Elle fut notamment, comme le relatait Maître Eolas, l'occasion d'une énorme absurdité juridique et d'un aberrant recul de la laïcité – et par là des droits humains – en France.

Rappelons que la notice(1) nous explique que toute personne doit pouvoir exercer sa religion, y compris en la manifestant en public, tant que cette manifestation ne cause pas de trouble à l'« ordre public ». Ce que le fait de porter un voile ne fait pas.

Est-ce parce qu'ils ont fini par comprendre ce point que nos politiques, les mêmes qui fustigeaient autrefois le voile en tant que signe religieux « ostentatoire, ostensible, visible » semblent maintenant arguer que celui-ci, tout traditionnel qu'il soit, n'est en aucun cas une obligation religieuse ?

Qu'importe. Le souci n'est pas là.


Car le souci, comme souvent, n'est pas tant dans le fait que nos politiques prennent les mauvaises décisions(2), mais dans le fait que la société accepte ces décisions. L'un ne va d'ailleurs pas sans l'autre : une telle constance politique à stigmatiser le voile est vraisemblablement motivée au moins en partie par le fait qu'ils s'imaginent par là contenter leur électorat… point sur lequel ledit électorat ne semble pas les contredire. Bref.


J'entends souvent répéter à ce sujet l'« argument » selon lequel le voile, dont le port est exclusivement féminin et est une obligation pour les femmes dans certains pays, est fortement sexiste, et qu'à ce titre, un⋅e féministe comme je le suis devrait en être un⋅e farouche opposant⋅e. Il serait effectivement mensonger de prétendre que le voile n'est pas avant tout un outil d'oppression sexiste. Pour autant, il me semble important de considérer que les gens que j'entends avancer ce point sont pour majorités des citoyens français, et qu'en France, les femmes sont tellement loin d'être obligées de porter le voile qu'elles doivent même parfois payer pour pouvoir le garder – si encore cette possibilité leur est laissée.

Alors certes, en tant que féministe, je suis fondamentalement contre l'obligation du port du voile, mais pour autant, ceci est simplement hors de propos en ce qui concerne la France. Et pour les pays où elle a cours, permettez-moi de rappeler un point de la F.A.Q. du féminisme :

« D'autres pays font largement pire ! »

On est mieux placé⋅e⋅s pour changer les choses chez nous, dans notre entourage, notre espace de travail, qu'à l'autre bout du monde. Il faut commencer par balayer devant sa porte avant de donner des leçons.


Les discriminations auxquelles on est habitué-e-s choquent beaucoup moins que celles provenant d’autres cultures. Qui plus est, on est très mal placés pour aller donner des leçons de liberté dans d’autres pays : ce n’est pas à nous de le faire. Sinon, on risque de tomber dans une logique « d'aide » colonialiste. Le féminisme est d’ailleurs parfois instrumentalité afin de cacher un discours raciste ou néo-colonial visant à stigmatiser des populations perçues comme « étrangères ».

Biaise, dont la version de cette petite F.A.Q. est plus à jour que la mienne, propose deux liens pour aller plus loin à ce sujet et aider à comprendre l'instrumentalisation du féminisme à des fins racistes dont, me semble-t-il, il est ici question. Dans l'article que je liais au début de ce paragraphe, les relents xénophobes (au sens large de ce terme) à l'origine de l'incident sont très nettement perceptibles.

Le fait est d'ailleurs que les personnes qui tiennent habituellement cette position – pourfendeurs du voile en tant que symbole sexiste majeur – ne sont le reste du temps (dès qu'il n'est plus question de voile, quoi) pas des personnes très convaincues par les positions féministes. Et j'ai même, en disant ça, l'impression d'un euphémisme particulièrement important.


C'est ce dernier point qui a attiré mon attention, et qui est l'objet de cet article, davantage que les autres attitudes discriminatoires(3) qui ont déjà été très bien abordées ailleurs. Dit autrement : aussi indépendamment que possible de l'aspect xénophobe de la chose, n'y a-t-il pas une raison pour laquelle les personnes les plus dérangées par le voile sont usuellement à l'aise avec le sexisme ambiant ?


La réponse à cette question me semble contenue dans la façon dont le sexisme se manifeste dans notre société. Si celle-ci n'a pas toujours été aussi réfractaire au voile (même si aucune des générations qui nous ont précédé sur ce petit bout de terre n'est, à ma connaissance, allé aussi loin que le voile intégrale, et même sans aller jusqu'aux religieuses de profession, les femmes ont, jusqu'au début du siècle dernier, été habituées à ne pas sortir fréquemment « en cheveux »), la tendance s'est fortement inversée au cours du siècle dernier(4). La mini-jupe et la libération des mœurs des années 70, probablement, sont passées par là(5).

Nous vivons désormais dans un monde où le corps féminin est surexposé – j'avais rapidement abordé ce point dans cet article. La publicité, notamment, présente fréquemment la nudité féminine comme un argument commercial, renforçant par là l'idée que la gent féminine serait destiné à satisfaire les appétits des messieurs, ce qui contribue naturellement à renforcer les mythes sur le viol.


D'une manière plus générale (et hélas moins pointée du doigt, car plus intériorisée), les femmes sont très souvent ramenées à leur apparence. Tenez, j'ai parcouru, l'autre jour, la page Wikipédia concernant le super-héros Captain Marvel(6). Comme beaucoup d'autres héros, celui-ci s'est vu doté d'une homologue féminine. Regardons un peu les différences entre le fameux « Shazam » au masculin et au féminin :

la sagesse de Salomon, la force d'Hercule, l'endurance d'Atlas, la puissance de Zeus, le courage d'Achille et la vitesse de Mercure

[…]

la grâce de Séléné, la force d'Hippolyte, l'adresse d'Ariane, la vitesse et la faculté de voler de Zéphyr, la beauté d'Aurore et la sagesse de Minerve

Bon, que les auteurs aient eu besoin de recourir à une divinité masculine pour le « Z », ça, j'avoue que j'aurais moi aussi des difficultés à trouver. Mais que viennent fiche la grâce et la beauté là-dedans, et pourquoi ont-elles supplanté certaines des qualités d'origine ? Ça n'apporte rien pour combattre le crime, à ma connaissance.


Le coup du Shazam est un peu vieux ? Certes. Mais le problème, lui, n'a pas reculé depuis : notre société conditionne ses femmes, depuis toutes gamines (sérieusement. Si vous avez des enfants dans votre entourages, essayez de faire un peu attention aux remarques sur le physique entre les garçons et les filles : c'est flagrant), à se rendre « agréables à regarder ». Dans leur tenue, dans leur attitude, et jusque dans leur expression faciale. Expression que le voile intégral, précisement, vise à masquer avec le reste du visage…

Ceci correctement pris en compte, ne pourrait-on pas envisager que des femmes qui, vivant en France et n'étant donc pas obligées de le faire (Non, il n'y a pas forcément un type derrière elles qui va les cogner si elles ne le mettent pas – et, une fois encore, c'est curieux comme les gens qui mettent ça en avant s'intéressent beaucoup moins aux autres cas, pourtant beaucoup trop nombreux, de violences conjugales), ne choisissent pas le voile pour partie(7) parce que cela leur permet d'éviter certaines injonctions sexistes « bien de chez nous » ?


Et n'oublions pas que, réciproquement, conditionner les femmes à se rendre agréables à regarder conditionne également les hommes à en profiter. Tout est fait pour que rentre dans notre définition du « normal » qu'une femme ait une certaine quantité de peau disponible aux regards des hommes. Ce qui rend anormal et désagréable le fait que cette quantité soit moindre. Ainsi, vouloir interdire le voile ne revient-il pas à exiger que les femmes demeurent exposées aux regards ?


Ces vilains musulmans qui obligent leur femme à porter le voile, c'est simplement un « pire ailleurs ». Et, comme Gee le soulignait, les « pires ailleurs » sont souvent employés non pas pour améliorer la situation d'ailleurs, mais pour empirer celle d'ici. L'effet principal de ces mesures anti-voiles, c'est d'empêcher les femmes de porter les habits qu'elles souhaitent. La dernière fois qu'on a fait ça (et ça n'a été retiré de la loi que plutôt récemment, même si ce n'était heureusement plus appliqué), c'était porter un pantalon qui leur était interdit.

Interdire aux gens de s'habiller comme iels le souhaitent et les obliger à porter certaines tenues données sont deux actions de même nature et qui ne varient que par l'ampleur (l'obligation est simplement l'interdiction de tout le reste). Interdire le voile n'est donc pas aller en sens inverse de contraindre les femmes à le porter : c'est au contraire un pas vers une situation tout aussi stupide et dommageable.

Si vous étiez réellement opposé⋅e⋅s au sexisme, vous accepteriez qu'une femme puisse décider elle-même de porter le voile, même si le voile est historiquement un instrument de domination sexiste. Parce que notre sexisme ne vaut pas mieux que le leur.


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