Étude de cas : T-shirts et féminisme

Message 1, par Elzen

§ Posté le 28/11/2014 à 0h 03m 26

J'ai récemment croisé, au cours d'une discussion sur le féminisme sur un forum que je fréquente plutôt souvent, une personne (dont je ne connais pas le genre, et je ne ferai pas de supposition à ce sujet) qui posait que le féminisme avait pour problème un groupe de personnes n'œuvrant pas à l'égalité entre les hommes et les femmes, mais à, je cite, faire passer les femmes pour des victimes dans le but de culpabiliser les hommes afin d'assouvir une sorte de domination sur les hommes – groupe qu'iel qualifiait de « féminazis » (et je ne suis pas convaincu qu'il n'y ait pas ici une application de la loi de Godwin).

Pour justifier ces propos, cette personne mettait en balance les reproches publics faits à Matt Taylor, l'un des scientifiques de la mission Rosetta, au sujet d'une chemise présentant des femmes issues d'anime (selon ses termes), et le sweet-shirt par elle considéré comme particulièrement violent porté par une féministe active sans que le moindre reproche ne soit fait. Les liens sont ceux qu'iel a spontanément fourni.

Je me suis, sur le coup, borné à répondre qu'il fallait faire attention à ce sujet : les réactions différentes sont induites par une différence de fait dans la société, et (je me cite) les deux vêtement mentionnés ne sont pas du tout mis en avant de la même manière, et je ne suis pas convaincu que le parallèle soit pertinent.

Sa réponse a alors été de dire qu'effectivement, ils n'étaient pas mis en avant de la même manière : le premier était une simple chemise que portait ce scientifique lors d'une conférence sur Rosetta, le second étant le moyen de communication direct. Il arrive parfois qu'un article entier soit requis pour répondre à quelques courtes phrases, alors, allons-y.


Le sweet-shirt de la féministe est-il réellement agressif ?

Si je traduit bien, il signale « Je me baigne dans les larmes des mâles ». Effectivement, pris au pied de la lettre, on fait plus amical. Mais faut-il réellement le prendre au pied de la lettre ?

Les T-shirts à messages bizarres sont relativement courants chez les geek⋅e⋅s, sans que ce ne soit pour autant extrêmement fréquent. Moi-même, j'en ai une certaine collection. Pensez-vous que, lorsque je porte ce message, je veuille réellement signifier que les gens ayant lu ledit message doivent s'abstenir de toute autre interaction avec moi pour la journée ? Certes, en général, je le porte quand je ne suis pas d'humeur très sociable ; je ne m'enferme pas entièrement dans ma bulle pour autant. D'autres portent ceci ou cela : est-ce vécu comme agressif par les gens alentours ?

Certain⋅e⋅s argueraient peut-être qu'il s'agit de « second degré ». Je ne pense pas que ce soit le cas. Le second degré, c'est un truc assez particulier. Mais je ne pense pas non plus que ce soit à prendre au sens, littéral, où la personne portant ce T-shirt considérerait le fait de faire pleurer des personne de sexe ou de genre masculin comme utile à son hygiène personnelle.


Néanmoins, le fait que ce ne soit, à mon sens, pas à prendre au sérieux, ne veut pas dire que c'est anodin. L'humour est une arme, et est donc tout à fait susceptible de blesser. Denis Colombi vous l'a très bien exposé, Myroie également. Il peut servir à renforcer les stéréotypes et les oppressions.

Est-ce le cas ici ? Peut-être ai-je manqué pas mal de marches (je suis nul, en stéréotypes), mais le seul stéréotype qui me vient à l'esprit, d'après les termes de l'expression, est celui selon lequel les garçons ne pleureraient pas (qui est, soit dit en passant, un des exemples typiques montrant que le patriarcat est violent aussi envers les hommes. Souvent, ça fait du bien, de pleurer). Poser que ces garçons seraient en mesure de pleurer suffisamment pour remplir une baignoire est-il apte à renforcer ce stéréotype ? Bizarrement, je n'en suis pas convaincu.

Quant à l'oppression, je crois que le simple fait que le correcteur orthographique de base de mon système connaisse « misogynie », mais ne connaisse pas « misandrie » suffit à répondre : le rapport de domination dans notre société patriarcale est globalement bien plus défavorable aux femmes.


D'ailleurs, et quand bien même la chose serait à prendre au sérieux, et que l'on considérerait que la personne portant ce sweet-shirt serait ostensiblement misandre et le ferait savoir, faudrait-il réellement y voir un problème symétrique à celui de la misogynie ? Ce serait oublier bien vite que le monde autour de nous n'est pas symétrique à ce sujet, loin s'en faut.

Je vous ai déjà mentionné cet article de Ms. DreydFul, s'efforçant de montrer en quoi le « racisme » au sens de discrimination injuste en raison de la « race » (mais lisez aussi ceci), n'est pas un fait d'individus isolé de tout contexte, mais une conséquence du racisme au sens des rapports de domination existant dans notre société.

Les accusations de « misandrie » (à laquelle est consacrée une section dans la F.A.Q. dont Biaise propose une version plus à jour que la mienne) sont à mettre sur le même plan que les accusations de « racisme anti-blanc » : non pas qu'elles soient justes ou justifiées, mais elles sont une réaction bien compréhensible à une violence pré-existante.


C'est un outil de communication directe, en effet : son rôle est de signaler aux personnes souhaitant profiter de leur position dominante de mâle pour avoir des comportements déplacés que la personne qu'ils auront en face est en mesure de se défendre et tout à fait encline à le faire (Et n'aura pas pour cela besoin d'attendre un prince charmant).


À l'opposée de la comparaison,

La chemise de Matt Taylor était-elle réellement anodine ?

Soyons clairs : je ne cautionne pas le harcèlement, de qui qu'il vienne et quoi qu'il soit censé signifier. Si cet homme a bien subi une telle épreuve, j'en condamne les responsables avec la même fermeté que je condamne les responsables de ce qu'ont subi Anita Sarkeesian et Zoe Quinn.

Mais est-ce réellement la raison de l'émoi que provoque cette affaire ? Si j'en juge par l'article choisi par mon interlocuteurice, ça ne semble pas être le cas : dès le titre, et tout au long de l'article, le soucis semble moins être le harcèlement que les raisons ayant motivé celui-ci. Le propos n'y est pas de poser que harceler est mal, mais de mettre en cause les raisons ayant entraîné cette réaction disproportionnée. Aussi, ce point mérite-t-il que l'on l'examine un peu.


Matt Taylor était présenté par la personne à qui je réponds comme un scientifique reconnu pour son travail. Certes. Taylor et son équipe ont il y a peu réussi un exploit avec Rosetta et Philae, et il serait fort malencontreux que cette polémique nous le fasse oublier. Néanmoins, Matt Taylor n'en est pas moins un homme, et le fait qu'il soit scientifique ne veut pas dire que tout ce qu'il fait serait nécessairement bien.

Je suis convaincu qu'il ne pensait pas à mal : il n'avait vraisemblablement pas la moindre idée du fait que son choix vestimentaire pourrait être mal vu. Nous vivons dans une société dans laquelle il est assez difficile de faire quelques pas sans tomber sur un panneau publicitaire exposant une femme en petite tenue : nous sommes endoctriné⋅e⋅s à trouver ça « normal » (D'ailleurs, la personne à qui je réponds ici n'a pas trouvé mieux, pour se représenter, qu'un dessin représentant une femme armée d'une épée à deux mains, mais vêtue d'une manière qui évoque plus l'intimité érotique que les champs de bataille. Logique, non ?).


Quel est l'effet de cette surexposition ? Elle conduit à poser comme acceptable l'idée le fait que le corps féminin serait à la disposition des mâles, au moins pour leur plaisir visuel. N'en déplaise à l'auteur de l'article, la photo de Kim Kardashian qu'il évoque n'est pas un truc fichtrement pire que cette chemise : c'est très exactement le même problème et le même niveau. À une petite nuance près : dans l'un des deux cas, le corps féminin exposé contient un cerveau qui a décidé lui-même de cette exposition.

L'article ose par ailleurs un bon paquet des fautes classiques : refuser à Taylor, qu'il prétend défendre, que ses excuses aient été le reflet d'une quelconque force de caractère, au motif qu'il aurait pleuré (tiens, que disais-je plus haut ?) ; inverser la charge des responsabilités en accusant les femmes manifestant seins nus, ou encore arguer que la liberté d'expression de Taylor aurait été brimée parce qu'il aurait dû présenter des excuses pour ses propos. Fameux exemple que cite mon interlocuteurice pour justifier les siens, de propos.

Entre autres passages douteux, l'article sous-entend que porter cette chemise aurait été nécessaire à ce qu'il se sente à l'aise. Comme s'il était nécessaire à une personne dotée d'un chromosome Y d'affirmer une certaine virilité ostentatoire pour pouvoir être bien dans sa peau. Dans le genre, ce n'est pas loin de me rappeler cette regrettable vidéo déformant allègrement tant les faits que les positions auxquelles elle s'attaque.


Que Matt Taylor ait été harcelé, sur la base d'un problème dont il n'avait vraisemblablement pas conscience, est grave. Que sa chemise n'ait choqué qu'une poignée de militant⋅e⋅s féministes n'en illustre pas moins à quel point le sexisme est ancré dans notre manière de voir le monde, et montre en quoi les luttes féministes sont primordiales.


Mais, au delà de cette mise en parallèle, un point est important à noter dans l'accusation initiale :

Se poser en victime est-il un moyen d'obtenir du pouvoir ?

Dans certains cas, sans doute un peu : lorsqu'une personne a un statut de victime clairement affiché, les autres tendent généralement à se montrer un peu plus aimable avec elleux qu'iels ne le seraient d'ordinaire – ce qui veut dire qu'il y aurait moyen de faire des efforts d'ordinaire, mais bon. Mais, eùh… ce serait censé apporter quoi, au juste ? Un traitement de faveur ? Mais le patriarcat se vante déjà de faire un traitement de faveur aux femmes : ça s'appelle la galanterie, et c'est directement lié au maintien des rapports de domination.


D'ailleurs, poser les femmes en victimes, ces « féminazis » n'ont pas besoin de le faire : la société s'en charge. Les mythes sur le viol tendent à faire rentrer dans la tête de chaque femme l'idée selon laquelle, irrémédiablement, elle sera un jour victime. Et cela conduit à ces visions faussées où les femmes seraient des victimes, mais qui aimeraient souffrir. Puant, hein ?

Et les personnes qui dénoncent ça vont à l'encontre de ce que nous avons tou⋅te⋅s intégré depuis toujours, ce qui est toujours perçu comme agressif. Oui, changer les représentation, ça passe souvent par un peu de casse, mais ce n'est pas pour autant que les gens qui s'efforcent de changer des représentation le fassent parce que casser les autres est leur but. Ni qu'iels veuillent remplacer une domination par une autre. C'est simplement que, lorsque l'oppressif est perçu comme « normal », ramener les choses à l'équilibre, ce n'est pas facile.


Dans l'un des deux cas qui nous préoccupent ici, à moins que je n'aie manqué quelques informations – je vous l'ai dit, je ne connais rien de cette affaire – Matt Taylor a présenté des excuses, et les choses s'en sont arrêtées là. Jetez un coup d'œil rapide aux nombreux procès et autres où nous avons réellement une victime que nous ne saurions accuser de rechercher autre chose qu'une réparation : dans combien de cas se contente-t-elle de demander des excuses ? Quel pouvoir obtient-on par le fait qu'une personne s'excuse ?

Mais il est toujours plus facile de supposer que les autres sont les méchants que de se demander si, par hasard, leurs revendications, même et y compris celles qui bousculent notre petit équilibre, n'auraient pas une certaine valeur. Et cela aboutit à des discours comme celui auquel je réponds posant que, si les féministes dans leur globalité ne sont pas méchant⋅e⋅s, il y a quand même dans le lot un groupe d'enragé⋅e⋅s qui décrédibilise les autres, en citant comme une évidence des « exemples » qui n'ont pas franchement l'air d'avoir été analysés avec esprit critique.


Finalement, que signifie, au juste, cette comparaison ?

Est-ce la mise en relation de ces deux vêtements est une illustration de cette dénonciation initiale de l'existence d'un groupe de « féminazis » désirant se victimiser pour obtenir le pouvoir sur les hommes ? Hum, comment dire… non ?

Dans le premier cas, nous avons donc un regrettable harcèlement, montrant certes qu'on ne devient pas miraculeusement un exemple de respect en devenant féministe, mais dont ce qui est dénoncé est moins la violence des comportements que la légitimité de l'élément déclencheur.

De l'autre côté, il s'agit d'une femme seule, donc d'un élément individuel. On ne peut pas pointer l'existence de ce groupe de « féminazis » parce que personne n'a réagi, à moins de considérer que tout individu chez qui le fait n'aurait provoqué qu'un soulèvement d'épaules ne fasse partie du groupe, auquel cas celui-ci serait immense.

D'ailleurs, je ne puis complètement m'empêcher de trouver bizarre que l'on oppose ainsi la réaction (si disproportionnée qu'elle fut) à une intervention médiatisée à l'absence de réaction à un tweet perdu au milieu de milliers d'autres : même en admettant que le second ait mérité davantage de traitement que le premier, encore faudrait-il pour cela qu'il se soit trouvé des gens pour le noter. On ne peut réagir qu'à ce que l'on peut voir.

Je n'apprécie pas de supposer a priori que mes interlocuteurs fassent preuve de malhonnêteté, et je préfère toujours les autres hypothèses quand elles sont disponibles. Mais en l'espèce, je crains de n'avoir pas tellement de meilleure hypothèse, tant la notoriété des deux vêtements est déséquilibrée.


Ce que cette comparaison démontre, c'est surtout que son auteur nous offre sur un plateau, consciemment ou non, un parfait exemple de « mecsplication » (« mansplaining » en anglais, j'en ai déjà parlé ici – et rappelons au passage que ce n'est pas un privilège masculin) : cette personne semble estimer savoir mieux que les féministes elleux-mêmes ce qui doit, ou pas, relever du féminisme, et se permet donc de venir donner des leçons.

Il y aurait donc des sujets décidés comme anodins, et auxquels il ne faudrait donc surtout pas toucher, parce que cela ne ferait qu'apporter une mauvaise image du féminisme. Et qui serait habilité à décider de quels sont ces sujets ? Évidemment pas les féministes. Magique, non ?

Sauf qu'en vrai, ça ne se passe pas comme ça.


Oserais-je une comparaison quelque peu disproportionnée ? Souvenez-vous de ces gens. En faisant ce salut, ces hommes enfreignaient les règles, au moins celles des jeux olympiques. Pensez-vous que ne rien faire qui n'ait pas eu l'aval des autorités en place aurait fait avancer leur cause ?

Les discriminations sociales injustes que sont racisme et sexisme ont ceci de particulier que nous faisons tou⋅te⋅s partie de l'autorité en place, tant que nous ne décidons pas d'essayer de faire bouger les choses. Si l'on ne fait pas partie de la solution…


Je vais terminer cet article en reproduisant une citation postée à un autre endroit de la sus-dite discussion :

Citation (Rebecca West)

Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.

Pour ma part, je ne suis pas féministe parce que je serais tombé dedans quand j'étais petit. Je suis devenu féministe en étant confronté aux absurdes logorrhées proférées par les anti-féministes, et en y confrontant un minimum de sens critique.

T-shirts et féminisme

Message 2, par Laërte

§ Posté le 28/11/2014 à 14h 37m 48

Bonjour,

J'étais présent à ton atelier sur l'autohébergement à Toulouse, et depuis je me suis abonné à ton flux RSS.

J'ai bien aimé ton article sur le féminisme et les T-Shirt et je voulais savoir si tu connaissais la BD «les crocodiles» qui est sur le harcèlement de rue. Elle est génial.


Voilà ^^

Message 3, par Elzen

§ Posté le 28/11/2014 à 15h 20m 23

Salut,


Ça me fait penser qu'il faut encore que j'envoie le diaporama de la conf' sur le site.


Tu parles bien de ça ? Ouaip, je connais, d'ailleurs je l'ai mentionné dans un précédent article. Très chouette site, en effet, qui fait pas mal réfléchir.


En tout cas, ça fait plaisir de voir qu'il y a des gens qui viennent ici 😊 Merci.

Message 4, par Sylvhem

§ Posté le 05/12/2014 à 19h 02m 05

Voilà un article très pertinent qui remet les choses à leur place. Je commente peu mais sache que c’est toujours autant un plaisir de te lire Elzen :).


Par contre, je ne pense pas que la photographie que tu as utilisé pour illustrer l’action des Black Panthers durant les Jeux olympiques de 1968 soit d’origine. En effet, je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais il semblerait que deux personnes se soient invitées dans le coin supérieur gauche ^^.

Message 5, par Elzen

§ Posté le 05/12/2014 à 23h 04m 22

Oups, oui 😲


Quel boulet je fais… je remarque ce genre de détails, d'habitude ><


Corrigé (en espérant ne rien avoir loupé sur celle-ci).


Merci 😊

Message 6, par Sylvhem

§ Posté le 06/12/2014 à 22h 54m 15

De rien :).

Mais ce n’était par vraiment simple à voir au premier abord.

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