Quelques compléments concernant le mariage pour tous

Lettre ouverte à tous les opposants à cette loi

Message 1, par Elzen

§ Posté le 16/04/2013 à 21h 23m 41

J'ai déjà, il y a quelques temps, apporté une réponse à certains propos concernant la loi dite du mariage « pour tous ». J'avais alors adopté un ton relativement neutre, car je n'avais aucun avis à mettre spécialement en avant, ne m'étant pas encore particulièrement intéressé au sujet.

J'avais simplement lu le propos initial, et il m'avait semblé que toute personne qui soit à la fois sensée, honnête et renseignée (je ne sais au juste lequel de ces trois qualificatifs ne correspondait pas à l'auteur) serait en mesure de faire les mêmes remarques que moi, quel que soit son avis sur la question par ailleurs.

Mais je suis du genre à ne pas laisser les choses tomber aussi facilement : ayant publié cet article, j'ai commencé à me renseigner un peu plus sur le sujet. Et j'en suis finalement arrivé à cette situation curieuse : ce sont essentiellement les arguments avancés par les opposants à cette loi qui m'ont convaincu d'être l'un de ses défenseurs.

Voyons cela un peu plus en détail, si vous le voulez bien. Que l'on me permette de l'exprimer en suivant un schéma narratif, bien que l'on soit ici très loin du conte de fées.


Situation initiale : et si on s'en foutait ?

Je suis parti, sur ce sujet, du regard « neutre » de la personne qui n'y connaît goutte ; et pire encore, qui s'en moque totalement.

Car mon premier raisonnement, quand j'ai commencé à entendre parler de cette loi, a été le suivant : je ne suis présentement pas spécialement attiré par les personnes du même sexe que moi, et j'éprouve de toute façon pour le mariage un avis assez proche de celui exprimé par l'Oncle George dans cette très jolie chanson. Je ne suis donc absolument pas concerné par cette loi, qui ne changera strictement rien à mon quotidien, et je ne vois pas pourquoi je m'en préoccuperais.


Au passage, je reste totalement stupéfait que cette position ne soit pas davantage partagée : moi qui ai participé, par le passé, à plusieurs manifestations par pur sentiment d'obligation, car je déteste fondamentalement aller marcher au ralenti au milieu d'une foule, ma toute première incompréhension a été de constater qu'un tel nombre de gens se sentent le devoir d'aller manifester pour quelque chose qui n'aura absolument aucune influence sur leur vie à eux (les seules personnes réellement affectées par cette loi étant les homosexuels vivant en couple et désirant se marier).


Je pense d'ailleurs que c'est pour ce genre de raisons que, dans d'autres pays, une telle réforme est passée sans le moindre heurt (les couples homosexuels peuvent se marier en Belgique depuis 2003, dans l'indifférence générale, par exemple).



Élément perturbateur : et si les gens avaient le droit d'être homos ?

En me penchant sur les discours des opposants à cette loi, j'ai remarqué qu'ils prenaient bien soin de se présenter comme n'ayant rien contre les homosexuels. J'avoue qu'il m'a, d'emblée, semblé un peu particulier de n'avoir rien contre certaines personnes, et pourtant de ne pas leur accorder quelque chose qui les satisferait sans porter préjudice à personne.

En fait, la situation est bien décrite dans cet article, et la conclusion de cette BD est pleinement justifiée : les opposants à cette loi sont bel et bien homophobes, quoiqu'ils s'en défendent.


Certains, peut-être, ne le sont pas consciemment ; et seraient peut-être même favorables au mariage pour tous s'il n'avaient été pris au jeu de discours tel que celui que je démontais dans l'autre article, qui leur fait croire que cette loi ouvrira la porte à d'autres choses moins souhaitables, et qu'il faut s'y opposer préventivement. Que ceux-là se rassurent : comme je l'ai déjà mentionné, le mariage pour tous ne changera simplement rien aux autres cas.


Je passerai rapidement sur tous les arguments du type « c'est contre-nature », « Dieu a dit que c'est mal », et autres stupidités du même ordre. Pour ce qui concerne la nature, j'ai apporté quelques éléments de réponse dans l'autre article ; pour ce qui concerne la religion, il me semble que le Dieu en question avait pourtant exigé que l'on n'appelle pas son nom en vain(1).


Mais, dans les propos qui vont suivre, et sur lesquels j'insisterai davantage, pèsent de lourds relents d'homophobie beaucoup plus prononcée que le « simple » fait de considérer que les homosexuel⋅le⋅s sont des sous-citoyen⋅ne⋅s n'ayant pas le droit de voir leurs couples officiellement reconnus.


À l'instant où je parle, le masque d'absence d'homophobie initialement revendiqué semble partiellement levé, et un certain nombre de personnes, dont certaines que je connais et que j'apprécie, sont verbalement insultées et physiquement menacées en raison de leurs préférences sexuelles, situation que je juge simplement inacceptable.


Péripéties : et si on laissait les familles exister ?

Car c'est un fait : ceux qui menacent la structure familiale, ce sont les opposants à cette loi, et pas ses défenseurs. Je place ce point comme élément central, car c'est lui qui contient le plus de pseudo-arguments tous plus repoussants les uns que les autres.


Il convient tout d'abord de préciser que des familles constituées de deux parents homosexuels existent déjà, et que, pour nombre d'entre elles, leurs enfants s'en sortent très bien. Le fait à prendre en compte est qu'en revanche, l'état actuel des choses fait que le lien entre le parent non-biologique et les enfants n'est pas légalement établi. S'il arrive quelque chose au parent biologique, les complications s'enchaînent. En vous opposant à cette loi, vous précarisez la structure de ces familles.


Par ailleurs, cela a déjà été répété, mais il n'a jamais été question de supprimer les mots de « père » et de « mère » de la loi. Ceux qui posent ça soit mentent sciemment, soit s'opposent à une loi qu'ils n'ont même pas lu ; je ne sais pas lequel de ces deux points est le plus flatteur à leur égard (mais dans le second cas, ils peuvent peut-être se rattraper en lisant ces deux excellents articles de Maître Eolas).

En revanche, en réclamant pour chaque enfant « un père et une mère », vous insultez au passage un bon paquet de familles monoparentales qui n'avaient rien à faire dans le débat. Soyons clairs : le fait d'avoir un père et une mère, cela dépend d'un bon paquet de facteurs autres que la loi ; et la possibilité, pour les enfants, d'avoir deux pères, ou deux mères, ne changera strictement rien à l'affaire.


Ce qui invalide d'ailleurs également tous les pseudo-arguments basées sur des considérations vaguement biologiques et se demandant si deux pères peuvent correctement s'occuper d'une fille, ou si deux mères peuvent correctement s'occuper d'un garçon (les pères n'ont pas de règles, en effet. Et alors ?) : si vous pensez qu'il faut nécessairement un parent du même sexe que l'enfant, seriez-vous prêts à abandonner ceux des vôtres qui sont du sexe opposé si votre conjoint n'était, pour une raison ou pour une autre, plus là ?


Certains ont même le culot d'évoquer les moqueries que subiraient les enfants de couples homosexuels à l'école… l'argument était déjà éculé lorsqu'il était utilisé pour parler des autorisations de divorce, ou de la mixité des couples. Les enfants sont capables d'accepter les différences, savez-vous ? S'ils se moquent de ce genre de choses, c'est bien souvent qu'ils répètent des stupidités proférées par leurs propres parents. Et depuis quand serait-ce un raisonnement valide que de vouloir interdire aux gens de faire quelque chose pour les protéger de notre rejet de cette chose ?


Certains se demandent si le fait d'être élevés par des parents homosexuels ne ferait pas que ces enfants deviennent, en grandissant, eux-mêmes homosexuels. Il se trouve que, statistiquement, ça ne semble pas être le cas… mais quand bien même, en quoi cela serait-ce pertinent ? Ceux qui pensent qu'il est problématique que des enfants deviennent des adultes homosexuels sont simplement en train d'exprimer une pensée homophobe, ni plus, ni moins.

Soulignons, d'ailleurs, comme le fait notamment cet article, que les familles homophobes peuvent elles aussi avoir des enfants qui deviendront, en grandissant, homosexuels. Il serait peut-être intéressant de penser à leurs droits à eux aussi.


Quant aux problématiques de procréaction médicalement assistée, ou de gestation pour autrui, laissez-moi vous apprendre une chose : elles sont totalement hors sujet. Pas une ligne de la loi actuellement en train d'être débattue ne les concerne. Des débats à ce sujet seraient certes intéressants, mais dans d'autres circonstances.


Élément de résolution : et si l'on arrêtait d'être sexistes ?

Je parle ici d'un élément de résolution, car quand j'ai commencé à en mesurer l'ampleur, il m'est apparu à quel point il était en opposition avec mon référentiel personnel : le discours s'opposant au mariage pour tous est profondément sexiste. En fait, l'homophobie elle-même n'est qu'une forme particulière de sexisme.

Et ça me suffirait amplement, même s'il n'y avait ce qui précède, à passer d'un état de « j'm'en-foutisme » à une défense farouche de ce projet de loi.


Réfléchissons un peu plus à ce fameux argument du « un père, une mère ». Que pose-t-il, sinon que l'homme et la femme auraient, par nature, des rôles distincts ? Or, comme le signalait fort justement l'un des personnages de Robin Hobb dans l'Assassin Royal, homme ou femme, c'est « une simple affaire de tuyauterie(2) ».

Une fois l'enfant né, son père n'aura certes pas les moyens de le nourrir sans avoir recours à un biberon ; mais c'est à peu près tout (et encore, est-ce si évident ?).

Pour tout le reste, les différences biologiques entre homme et femme ne justifient simplement en rien qu'illes aient des rôles différents auprès de leurs enfants. Un père et une mère sont simplement deux parents, exactement au même titre que deux pères ou deux mères, ne vous en déplaise.


Situation finale : et si on se rappelait notre devise ?

Liberté, Égalité, Fraternité. Trois mots auxquels j'ai récemment exprimé mon attachement. Trois mots qui sont simplement bafoués par les opposants aux mariage pour tous.


La liberté est ici celle d'exister aux yeux de la société, tout simplement. Le mariage est une reconnaissance de l'union existante ; sa dimension symbolique est justement pointée par certains opposants à cette loi. S'y opposer en raison de cette dimension symbolique, c'est refuser aux couples homosexuels le simple droit d'exister.


Les attaques contre la fraternité sont manifestes : la plupart de ces arguments sont méprisants et insultants envers les homosexuels, et pas seulement.


Concernant l'égalité, certains mettent en avant le fait que les homosexuels ont déjà les mêmes droits que les autres, à savoir celui de se marier avec des personnes de sexe opposé(3) ; c'est oublier le fait qu'une société ne soit pas uniquement une somme d'individualités distinctes. L'égalité à prendre en compte ici est avant tout celle des couples. Cependant, l'égalité entre les personnes est également en cause, pour ce qui concerne le droit à l'adoption.



Pour conclure, je dirai simplement ceci : opposants aux mariage pour tous, je ne peux simplement pas être d'accord avec vous, parce que chacun des « arguments » que j'ai entendu jusque là de votre part fait un peu plus sortir votre position de ce que je considère comme étant des valeurs humainement acceptables. Si je défends cette loi, c'est essentiellement de votre fait.

Cependant, si vous aviez de véritables arguments, qui ne soient ni insultants, ni aberrants, à faire valoir, je serais curieux de les entendre.


Appendice : manifestations et démocratie

Ce point est traité à part, car il ne concerne pas les positions des défenseurs ou des opposants, mais la manière de procéder de ces derniers.

Nous assistons en fait ici à un retournement de situation tout-à-fait particulier : les « camps » des manifestants et du gouvernement ont changé depuis les dernières grandes manifestations, et des gens qui n'avaient jamais manifesté jusque là semble découvrir ce que ce terme signifie.


Nous avons pu constater leur manque d'expérience par le fait que, quoique leur mouvement, comme à peu près tous les mouvements revendicatifs, regroupe des préoccupations très diverses, ils n'ont pas eu l'élémentaire réflexe de séparer les différentes parties du cortège.

Cela a amené à ce que les personnes violentes soient situés à proximité des familles avec enfants, et que les réponses des forces de l'ordre aux débordements touchent plus que d'habitude des personnes qui ne débordaient pas.

Mais mêmes les manifestations mieux organisées ne se passent jamais de façon idéale ; et descendre dans la rue ne signifie pas forcément faire entendre sa voix.


Ceux qui crient aujourd'hui au « déni de démocratie(4) » se souviendront, je l'espère, de la façon dont les choses se passent la prochaine fois qu'ils verront des milliers de personnes descendre dans la rue pour protester contre des lois qui leur semblent problématique.



Modifié le 23/04/2013 à 17h 54m 52

Mise à jour : [fini]

331 votes pour, 225 contre, 10 abstentions. L'égalité entre les couples et devant l'adoption est officiellement établie dans notre pays. Nous pouvons désormais reprendre une activité normale (après avoir fêté dignement l'événement, cela va sans dire).

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