Biologie, sociologie et discriminations

Message 1, par Elzen

§ Posté le 06/04/2014 à 21h 39m 01

J'avais conclus un précédent article en indiquant que l'énoncé « la science dit qu'il n'existe pas de races dans l'espèce humaine » n'était pas une bonne réponse aux idéologies racistes. J'aimerais à présent détailler davantage ce point, qui est en fait assez complexe et met en jeu plusieurs aspects différents.


En premier lieu se trouve le rapport à la science, et particulièrement le fait que, comme je l'ai déjà dit, la science n'a pas pour vocation de décider de la façon dont la société doit évoluer, ce qui serait une dérive technocratique assez grave(1). La science a pour vocation d'obtenir des données qui pourront être utilisées pour décider de ces évolutions, mais sans être les seuls facteurs à prendre en compte. Les décisions finales sont, et doivent rester, de nature politique, et non scientifique.


Ensuite, et comme je le soulignais en début de l'article sus-cité, les phrases sentencieuses de la forme « la science dit que » sont rarement bon signe, car elles ont tendance à poser les données scientifiques comme des énoncés indépassables, alors même que l'un des critères fondamentaux de la démarche scientifique est la possibilité de remettre en cause les résultats déjà obtenus.


Alors oui, les résultats actuels de la recherche scientifique tendent à montrer que les divergences entre les différents groupes ethniques ne sont pas suffisamment marquées pour justifier que l'on considère l'existence de races au sens fort(2) ; mais non, ça ne répond pas au racisme, notamment parce que ce sens fort du terme n'est pas celui utilisé par les racistes. Comme je l'ai explicité dans l'article dédié à ce mot, le terme de « race » a des acceptions multiples, dont je n'ai détaillé là-bas que les plus pertinentes.


Dans le cas des différenciations d'ordre biologique, comme c'est le cas pour le terme d'« espèce » (ou, dans un tout autre registre, pour celui de « planète »(3)), nous avons affaire à un mot qui a été initialement utilisé dans le vocabulaire courant, avant que les scientifiques ayant besoin de manipuler ce concept pour leurs travaux ne se préoccupent de lui donner une définition précise. Même s'il s'agit du sens de référence, cela n'empêchera pas certains racistes de délibérément choisir un autre sens pour justifier leurs propos(4).


Certains seulement, car d'autres ne se préoccupent même pas de ce point, et considèrent que des races existent, point, peu importe la définition biologique que l'on s'efforcerait de mettre derrière. Comme je le disais dans l'autre article, le racisme est une idéologie, et non une hypothèse même très vaguement qualifiable de scientifique : le fait que le ressenti de ses personnes s'appuie ou non sur une quelconque réalité objective n'est pour eux d'aucune importance.


En fait, il y a là un point quelque peu paradoxal, mais qu'il est nécessaire de souligner : les idéologies racistes n'ont simplement rien à fiche de l'existence ou non de races au sens biologique, et c'est donc une erreur de chercher à les combattre en ne se préoccupant que de ce sens biologique.


Pour les racistes, la biologie n'est qu'un prétexte utilisé pour justifier tant bien que mal ce qui est en fait une catégorisation arbitraire construite socialement. Le mécanisme de fonctionnement du racisme est en fait très exactement le même que celui d'autres formes de discrimination, comme notamment le sexisme : il s'agit d'enfermer les individus dans des stéréotypes, étape nécessaire pour pouvoir les hiérarchiser.


Car c'est là le véritable enjeu, d'où le fait que je mentionnais l'article premier de la DUDH et l'égalité qu'il proclame entre tous les êtres humains comme la véritable réponse au racisme : ces discriminations servent à établir une hiérarchie dans la société, conduisant à privilégier une catégorie donnée au détriment des autres.


Mais la difficulté n'est pas seulement de trouver comment répondre à ces discriminations : elle est aussi de parvenir à en prendre conscience, ce qui est loin d'être évident pour celles et ceux qui en bénéficient. En tant qu'homme blanc n'ayant jamais eu de soucis financiers(5), je suis triplement privilégié, et par là même, j'ai trois fois plus de difficultés à me rendre compte des problématiques réelles que rencontrent les personnes n'étant pas dans mon cas.


Relisez l'article de Mar_Lard et les réactions qu'elle décrit aux légitimes dénonciations du sexisme : un certain nombre d'entre elles sont dues au fait que leurs auteurs ne parviennent simplement pas à se rendre compte que les propos orignaux décrivent une réalité.


Dans le cas du sexisme, il existe une différenciation biologique indéniable (quoiqu'elle ne soit pas nécessairement aussi évidente que ce qu'il semblerait au premier abord(6)). Mais cette différenciation biologique n'est d'aucune importance devant la construction sociale du genre qui la prend pour prétexte, comme le souligne la célèbre citation de Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme, on le devient. La problématique est la même pour le racisme, où la construction sociale de la notion de « race »(7) est beaucoup plus importante que les divergences biologiques réelles ou fantasmées.


Pour autant, quoique les mécanismes de base soient les mêmes, il est important de ne pas amalgamer trop rapidement ces différentes formes de discriminations : ne reposant pas sur les mêmes préjugés, elles forment un écosystème complexe dont il est nécessaire de comprendre les différents aspects afin de pouvoir les combattre efficacement.


Notamment, certaines idéologies discriminatoires prennent pour prétexte la lutte contre d'autres de ces idéologies pour se légitimer, comme l'on peut le voir par exemple avec la question de l'homonationalisme. Une véritable lutte égalitariste doit donc veiller à ne pas sombrer dans ce travers et à prendre la mesure des différentes problématiques en jeu.


Je terminerai mon propos en mentionnant cet article de Ms. Dreydful posant une « définition politique » du racisme qui est l'une des meilleures qu'il m'ait été donné de lire jusque là.


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