À trente-et-un an près…

Message 1, par Elzen

§ Posté le 17/11/2015 à 19h 09m 54

Je n'aurais pas dû avoir le temps de passer ici jusqu'au Capitole du Libre. Seulement, voilà : le Capitole du Libre risque d'être annulé(1) en conséquence des fusillades de vendredi soir. Ce qui me laisse un peu de temps… le temps d'avoir peur.

Peur des gens qui ont provoqué cette fusillade ? Non. Avoir peur d'eux, ce serait leur accorder trop d'importance. On n'a rien à craindre d'autre de leur part que la mort, et mourir ne me fait pas peur. Mais j'ai peur, en revanche, des réactions que cela entraîne.


Après cet événement, comme souvent, des chansons me sont venues en tête. U2, d'abord, même si ce n'était pas dimanche : combien de temps devrons nous chanter cette chanson ?

Et puis, Brassens, bien sûr : Ô, vous, les boutefeux, ô vous, les bons apôtres, mourrez donc les premiers, nous vous cédons le pas ; mais de grâce, morbleu !, laissez vivre les autres : la vie est à peu près leur seul luxe ici bas…

La Tordue, aussi, avait prit position : croupissez, machines de guerre, dans les hangars de la mémoire ; basta !, cessons d'croiser le fer : plus de boucherie, plus d'abattoir !

Et puis, cette prise de conscience : contre nous, de la tyrannie, l'étendard sanglant est levé. Sauf que nous ne sommes plus à l'époque de Claude Rouget de Lisle, et que le drapeau de la tyrannie, aujourd'hui, n'est sanglant que sur un tiers de sa longueur. Les deux autres tiers sont blanc et bleu. Trente-et-un ans après la date du célèbre roman d'Orwell, notre pays semble amené à vivre un cauchemar orwellien…


La guerre, c'est la paix

Sommes-nous en guerre ? Le simple fait que la question se pose est déjà révélateur.


Notre armée est déployée depuis plusieurs années dans plusieurs pays du monde. Nous effectuons des opérations militaires dans des lieux où notre armée n'aurait, en temps de paix, aucune raison de se trouver.

Si l'on avait demandé, même avant ces événements, aux habitants de plusieurs pays d'Afrique et du moyen orient, sans doute auraient-ils répondu que la France était en guerre. Mais notre territoire ne l'était pas. Rares étaient les résidents en France qui s'imaginaient en guerre, jusqu'à il y a encore peu. Nous vivions nos vies comme on les vit dans un pays en paix.


Pour autant, l'argumentaire guerrier était déjà présent à la bouche de nos ministres et de nos parlementaires. Il a servi, plusieurs fois, à justifier la mise en place de ces lois liberticides que, pourtant, tout le monde dénonce.

Si vous avez écouté les débats parlementaires à l'époque, vous avez dû entendre que notre pays était en guerre, et qu'une guerre justifiait des moyens exceptionnels. Mais en guerre contre qui, au juste ? Contre « le terrorisme », comme on nous l'avait déjà servi précédemment ?

Alors c'est une guerre sans fin. C'est la guerre que, dans le roman(2), nous décrivait Winston :

Il ne s'agit pas de savoir si la guerre est réelle ou non. La victoire n'est pas possible. Il ne s'agit pas de gagner la guerre mais de la prolonger indéfiniment. Une société hiérarchisée repose sur la pauvreté et l'ignorance. Leur version devient vérité historique. Et rien d'autre ne peut avoir existé. Le but de la guerre est de maintenir la société au bord de la famine. La guerre est menée par l'élite contre ses propres sujets. Son objectif n'est pas de vaincre en Eurasie, en Asie, mais de garder sa structure sociale intacte.


Vendredi, des gens ont tiré sur la foule. Plus d'une centaine de mort, dans notre capitale. Un acte de guerre ? Il n'y avait pas d'armée ennemie pour nous envahir. Il y avait huit personnes, huit fous-furieux venus pour tuer et pour être tués. Voir cela comme un acte de guerre a des implications graves, notamment celle, d'une certaine façon, de légitimer leur action.

Parler de guerre est un piège, qui donne d'autant plus de pouvoir à ceux qui en deviennent nos adversaires. C'est leur donner une stature et s'en prendre aux mauvaises causes, comme cela a déjà été brillamment analysé.

C'est, finalement, instaurer une guerre permanente, changeant le sens de ce mot(2) :

Le mot « guerre », lui-même, est devenu erroné. Il serait probablement plus exact de dire qu’en devenant continue, la guerre a cessé d’exister. […] Une paix qui serait vraiment permanente serait exactement comme une guerre permanente. [C'est] la signification profonde du slogan du parti : La guerre, c’est la Paix.


Nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes « seulement » incité⋅e⋅s, depuis plus de vingt ans, à ce que la présence de militaires en armes à nos côtés passe pour quelque chose de normal. Incité⋅e⋅s à consentir de rogner sur nos libertés, sur notre confort de vie(2) :

L’acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines, mais des produits du travail humain. La guerre est le moyen de briser […] les matériaux qui, autrement, pourraient être employés à donner trop de confort aux masses et, partant, trop d’intelligence en fin de compte.


La liberté, c'est l'esclavage

Dans l'immédiat, le discours officiel est qu'il faudrait, parce que nous sommes en temps de guerre, pour assurer notre sécurité, rogner « quelque peu » sur nos libertés. Prenant ainsi à contrepied total la pourtant célèbre citation attribuée(3) à Benjamin Franklin :

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux.


J'ai déjà relayé ici de nombreuses objections aux lois sur le terrorisme et le renseignement qui tombent actuellement comme il en pleuvait. L'ONU s'en inquiète, les personnes compétentes protestent, mais le gouvernement n'écoute pas. Le gouvernement seulement ? Hélas non.

Le fait est, malheureusement, que « liberté » est déjà synonyme d'« esclavage » pour beaucoup de gens. Nous sommes désormais habitués aux caméras partout ; et le fait de n'avoir « rien à cacher », pourtant hors de propos, semble être, pour beaucoup, un argument suffisant à justifier que l'on s'en prenne encore davantage à notre vie privée.

L'engrenage est en place, l'école s'aligne, et tout semble en place pour que la notion de liberté que nous sommes près à défendre s'éloigne pour de bon de celle pour laquelle nos ancêtres se sont battus.


Comme dans le roman, nous sommes en train, si ce n'est déjà fait, d'intégrer une idée de liberté tellement réduite que l'esclavage en vient à nous satisfaire.

Nous sommes en état d'urgence, et on nous parle, aujourd'hui, de modifier la Constitution, sur proposition du président. Où est alors passée cette mise en garde de Benjamin Constant, que nous rappelle Maître Hervieu ?

Une Constitution est par elle-même un acte de défiance, puisqu'elle prescrit des limites à l'autorité, et qu'il serait inutile de lui prescrire des limites si vous la supposiez douée d'une infaillible sagesse et d'une éternelle modération


Mais, pour revendiquer une liberté qui en serait vraiment une, encore est-il nécessaire de savoir… Encore est-il nécessaire de cesser d'accepter l'ignorance immense dans laquelle nous nous maintenons aveuglément.


L'ignorance, c'est la force

Disons en tout cas que la connaissance nous permet de prendre conscience de notre faiblesse.


Que la rhétorique guerrière déjà utilisée pour faire passer ces lois soit jusque là passée inaperçu est assez révélateur : combien de nos concitoyens suivent ne serait-ce qu'un minimum ce qui se passe dans nos hémicycles ?

On nous répète que nous sommes en démocratie, justifiant cela par le fait que, trois ou quatre fois tous les cinq ans, nous allons glisser un bulletin dans l'urne, pour ensuite laisser les gens qui en ressortent faire à peu près ce qu'ils veulent le reste du temps.

Parfois, plus rarement, on daigne nous demander directement notre avis… la dernière fois où c'est arrivé date d'il y a dix ans. Le peuple avait alors en majorité répondu « non » à l'adoption de la Constitution Européenne… et les parlementaires ont accepté celle-ci deux ans plus tard.


Cette idée de « démocratie » est tellement dévoyée que certains n'hésitent pas à soutenir que nous informer serait trahir. Il faut dire qu'il ne faudrait surtout pas que l'on puisse réaliser(2) :

Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu'elles soient opprimés. Aussi longtemps qu'elles n'ont pas d'élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu'elles sont opprimés.


Mais l'ignorance n'est pas que celle-là. Elle est aussi celle des nombreux autres gens qui souffrent dans le monde. La veille des fusillades à Paris, Beyrouth avait été touchée : qui en avait entendu parler ?

Elle est aussi celle de tous ces gens qui, parce qu'ils sont d'une culture différente de celles qui dominent nos sociétés, sont assimilés plus ou moins explicitement aux « ennemis ». On enjoint aujourd'hui les musulmans à se démarquer des attentats, au motif que les kamikazes se réclamaient de l'Islam. Quoi de plus stupide ?

L'un des objectifs assumés des gens qui revendiquent ce genre de crimes est de faire en sorte que les population musulmanes soient rejetées par les autres, afin que nous les poussions à les rejoindre. La possibilité d'une coexistence pacifique les dérange. Pourrions-nous éviter de leur donner raison ?



Mais l'ignorance n'est pas totale. La société du savoir est en marche : nous pouvons encore nous organiser pour renverser la donne. De plus en plus de gens se rendent compte que les mesures sécuritaires qu'on nous propose ne font qu'aggraver le problème, et qu'il est nécessaire de trouver une autre solution. Laquelle ? Difficile à dire, encore ; mais nous y parviendrons.

Dans le roman, la difficulté vient du fait que le système est déjà trop bien en place pour être bousculé. Nous, nous avons encore une marge de manœuvre. 1984 ne devait pas être un manuel d'instructions, mais un avertissement : à nous d'en tirer les leçons et de faire ce qui est nécessaire.


Combien font deux plus deux ?


Message 2, par Son Of Dagobah

§ Posté le 18/11/2015 à 12h 40m 20

Je suis d'accord avec tout, sauf avec le terme de fous furieux.


Je pense qu'ils ne sont que des marionettes hypnotisées, au cerveau lavé par une propagande intensive, des drones biologiques.

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