Tous nos sens

Un article qui pourra vous en mobiliser au moins deux

Message 1, par Elzen

§ Posté le 27/04/2014 à 18h 16m 45

J'ai beau avoir quelques réserves sur les prises de positions plus ou moins récentes du chanteur « ex-énervant », je n'ai pas cessé d'avoir son talent en grande estime ; et j'apprécie tout particulièrement une chanson de son album Rouge sang, intitulée « Les cinq sens ».


Que sont ces sens, au juste ? Jetons un œil à la définition de cette notion(1) :

Sens, nom masculin

La deuxième grande valeur de sens, apparue au début du XIIe siècle, concerne la faculté (notamment humaine) de percevoir les impressions faites par les objets et désigne chacun des systèmes récepteurs qui permet la perception et la sensation.

Cette définition vient du Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey et ses collaborateurs ; mais vous pouvez aussi consulter celle du Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré (première acception) ou bien celle du Trésor de la Langue Française (informatisé) (deuxième onglet).

Puisque nous sommes dans ma section concernant les sciences, et non dans celle sur les langues, j'éviterai de disserter longuement sur ces définitions, et je vais plutôt vous dire quelques mots sur lesdits systèmes récepteurs permettant à ces sens de fonctionner. Voyons-les dans l'ordre suggéré par Renaud :


À part Brassens, les oiseaux, quoi écouter ?

L'eau qui rigole au caniveau de mon quartier,

Le vent qui vient tirer des plaintes aux peupliers,

Et toujours la folle complainte de Charles Trenet…


Pour écouter tout ça, ou ne serait-ce que pour l'entendre(2), nous avons besoin de quelque chose qui soit sensible aux vibrations de l'air. Car le son n'est ni plus ni moins qu'une onde se propageant à travers les molécules d'air, ou d'ailleurs de n'importe quel matériaux – quoique les océans soient parfois qualifiés de « monde du silence », notre ouïe ne cesse pas de fonctionner juste parce que l'on plonge la tête sous l'eau, et l'on peut entendre plein de choses en plongée.

Le son étant une vibration, nous avons besoin de quelque chose qui peut vibrer pour le percevoir. C'est le rôle de nos tympans, les petites membranes fibreuses situées au fond de chacun de nos conduits auditifs. En vibrant, un tympan entraîne avec lui le marteau, l'enclume et l'étrier, les trois plus petits os de notre corps, et parmi les seuls à n'être pas rattachés au reste de notre squelette. Ces os mettent à leur tour en mouvement un peu de liquide que nous avons à ce niveau-là, lequel fait bouger de petits récepteurs en forme de cil(3), qui convertissent tous ces mouvements en information électrique renvoyée au cerveau via le nerf auditif.

Car, comme pour les autres sens, c'est notre cerveau qui collecte toutes ces informations et se charge de les interpréter comme il faut (de leur donner du sens, pourrait-on dire).


Mais la peau a aussi, d'une certaine manière, une influence sur notre audition. Elle est en effet le siège d'un autre sens dont nous reparlerons juste après, et cela lui permet potentiellement de percevoir quelques unes de ces vibrations de l'air – ou de l'eau. Sur certains morceaux de musique, par exemple, l'usage d'un bon caisson de basse donne – physiquement – des frissons, parce que la surface entière de notre corps est stimulée par ces vibrations.


À part à ta peau de sirène, à quoi toucher ?

À l'outil taillé dans le chêne ou l'olivier,

Au crayon que l'enfant promène sur un cahier,

Aux touches d'ivoire et d'ébène d'un vieux clavier…


Quoiqu'il ne nous permette d'interagir qu'avec notre environnement le plus immédiat, tandis que tous les autres sens, à l'exception notable du goût, nous renseignent sur des choses pouvant se situer à quelque distance de nous, le toucher n'en est pas moins un sens assez complexe, car il regroupe des informations de types assez variés.

Je suppose que je ne surprendrai personne en écrivant que c'est ici la peau qui joue le rôle principal. Les informations qui y sont collectées sont directement transmises à nos nerfs, pour être envoyées vers le cerveau où elles sont interprétées.


Mais pour cela, ces informations doivent être collectées. Notre peau comporte des structures spécialisées, baptisées « corpuscules tactiles », dont le rôle est de les collecter. Il y a principalement deux sortes de corpuscules tactiles : les mécanorécepteurs, qui renseignent sur les conditions de pression subis par la peau, et les thermorécepteurs, qui mesurent la température de la peau, laquelle est bien sûr modifiée par ce qui entre en contact avec la peau.

Il existe quatre types de mécanorécepteurs, portant les noms de leurs découvreurs (corpuscules de Meissner, Merkel, Pacini et Ruffini), qui mesurent, chacun selon sa spécialité (je ne saurais pas dire lequel fait quoi exactement) l'intensité, la vitesse et la durée des pressions subies par la peau. Le corpuscule de Ruffini est également un thermorécepteur, sensible aux températures plus élevées que celles du corps ; tandis qu'un cinquième type de corpuscule, celui de Krause, détecte les températures inférieures à celle du corps.


Bien sûr, tapoter un objet émet généralement un son, ce qui mobilise l'ouïe en même temps que le toucher. Et notons le fait que l'expression « à tâtons » illustre bien notre tendance à recourir au toucher lorsque la vue nous fait défaut.


À part à tes fruits défendus, à quoi goûter ?

À l'impossible à l'imprévu, et au danger…

À ce bon verre de vieux vin rouge, si parfumé ;

À tes lèvres que tu entrouvres sous mes baisers…


En fait, peu de choses là-dedans seront réellement « goûtées ». Notre sens du goût, en effet, est finalement assez réduit, dans la mesure où il n'est spécifiquement sensible qu'à cinq saveurs principales : salé, sucré, acide, amer, et (nous apprend Wikipédia), umami.

Ces saveurs principales sont perçues par les papilles gustatives (n'oublions pas ce qualificatif, car il existe en fait des « papilles » de plein d'autres sortes, qui n'ont à peu près que la forme en commun), situées sur la langue. On pensait, fut une époque, que la langue était divisée en plusieurs zones, chacune sensible à une saveur en particulier ; il semble en fait que toute la langue soit susceptible de ressentir toutes les saveurs principales.


Mais, bien sûr, ce que nous appelons communément « goût » concerne bien plus de saveur que celles-ci. C'est parce qu'une bonne partie de notre perception des aliments en bouche passe en fait par nos récepteurs de l'odorat, et non par les récepteurs spécifiques au goût ; la même zone du cerveau traitant les informations obtenues par ces deux sens. Si les goûts et odeurs de certains aliments peuvent être assez différents, c'est simplement que les substances qui les composent sont plus ou moins volatiles, comme j'en reparlerai ci-dessous.


À part la lumière de Doisneau, quoi regarder ?

La rivière au bord de l'eau, au mois de mai ;

L'enfant qui joue du violon, les Pyrénées,

Ton joli cul, tes seins bien ronds, tes yeux fermés…


J'ai déjà consacré un article à la lumière visible, dans lequel j'expliquais rapidement comment fonctionne notre détection de cette lumière ; mais peut-être puis-je détailler un peu plus. L'œil est en effet un organe assez sophistiqué, ce qui n'est pas surprenant pour ce qui est tout de même notre sens principal(4).


La lumière pénètre dans l'œil par la pupille, après avoir traversé une couche protectrice transparente, la cornée. Celle pupille est un trou dont la taille varie selon les contractions de la membrane qui le contient, l'iris. Ces contractions sont gérées par réflexe, pour s'adapter à la lumière environnante : plus il fait sombre, plus la pupille doit s'agrandir pour laisser entrer suffisamment de lumière pour y voir ; à l'inverse, plus la luminosité est élevée, plus la pupille se rétrécit, car une lumière trop importante pourrait endommager les récepteurs.

Juste derrière la pupille se trouve le cristallin, une lentille naturelle servant à faire « la mise au point » pour que la lumière arrive bien nette sur la rétine, située au fond de l'œil, qui contient les récepteurs. C'est lorsque la forme du cristallin ne correspond pas tout à fait à ce qu'il faudrait pour faire cette « mise au point » que nous devons corriger le tir à l'aide de lentilles supplémentaires : les lunettes.


Comme je le disais dans l'autre article, les récepteurs que contient la rétine sont de deux sortes : d'une part, les bâtonnets, qui mesurent l'intensité lumineuse ; d'autre part les cônes, de trois sortes différentes, et qui perçoivent chacun certaines plages de longueur d'ondes, permettant ainsi de reconstituer les couleurs.

Les cônes étant beaucoup moins sensibles que les bâtonnets, nous avons d'autant plus de difficultés à percevoir les couleurs que la luminosité ambiante est basse, d'où la maxime indiquant que « la nuit, tous les chats sont gris ».


À part les coquelicots de juin, quoi respirer ?

Le pain qu'on partage et le vin qu'on a tiré,

À la santé d'un bon copain, à l'amitié,

À l'amour que j'ai dans les mains, qu'tu m'as donné…


Je pourrais vous dire d'autant moins de choses concernant l'olfaction que ce sens est assez peu développé chez moi. Néanmoins, ça n'empêche pas de regarder comment il est censé fonctionner.

En fait, chaque substance est composée d'un fameux tas de molécules de différentes sortes, et dont certaines en ont parfois assez de rester collées à la substance en question et décident d'aller se promener dans les airs. Ces molécules volatiles rencontrent parfois nos narines, où elles pénètrent en même temps que l'air que nous sommes obligés d'inspirer pour rester en vie. La muqueuse nasale, présente comme son nom l'indique dans notre nez, et qui contient un grand nombre de récepteurs olfactifs différents, peut alors transmettre au cerveau la présence ou l'absence de ces molécules, ce que nous interprétons comme correspondant à une odeur particulière.

Comme je le disais un peu plus haut, les aliments que nous avalons subissent un traitement assez proche, à ceci près qu'avoir directement accès à la substance de base permet de se rendre compte de la présence de molécules qui, peu volatiles, ne seraient pas parvenues en quantité suffisante jusqu'à notre nez.


Bien sûr, notre cerveau associe ces molécules volatiles aux substances dont nous avons l'habitude qu'elles les émettent, ce qui ne signifie pas forcément que ce soit la molécule la plus représentative de la substance en question, ni que la substance en question soit la seule à émettre cette molécule(5). Robert L. Wolke aborde (rapidement) ce point, parmi un fameux tas d'autres, dans son excellent livre Ce qu'Einstein disait à son coiffeur, que, curieusement, je n'avais pas encore cité dans cet article.



Cependant, quoique tous les dictionnaires s'accordent à mentionner l'expression « les cinq sens » et à se limiter à ceux-là, nous pouvons tout de même remarquer que la définition s'applique également très bien à au moins une autre sorte de perception humaine : celle de l'équilibre. Je concède néanmoins très volontiers à Renaud que, si elle est beaucoup moins souvent évoquée, elle est également beaucoup moins facile à caser en chanson(6). Mais dans cet article, nous pouvons tout de même en dire quelques mots.


L'équilibre, en effet, dépend des perceptions que nous avons de notre environnement, et en particulier de la stabilité de ce dernier (les montagnes russes et autres manèges de ce genre étant spécialistes des sensations de déséquilibres provoquées par les brusques accélérations en tous sens).

Pour l'essentiel, de la même façon qu'une grande partie du goût passe par l'odorat, une grande partie de l'équilibre passe par le toucher. Les récepteurs de notre peau nous renseignent sur l'état de nos relations avec le support sur lequel nous nous appuyons, et la connaissance de la position actuelle de notre corps fait le reste (ce qui n'empêche pas de ne pas se sentir rassurés dans certaines situations où notre stabilité ne pose pas de soucis, ce qui peut arriver par exemple sur un mur d'escalade).

Mais l'équilibre possède aussi son propre organe, indépendant des autres, qui nous permet de percevoir notamment la direction dans laquelle nous entraîne la gravité, ce qui nous permet de savoir dans quelle direction se trouve le bas même sans contact extérieur. Ce système vestibulaire est situé dans l'oreille interne, quoiqu'il soit sans aucun lien avec notre audition.

Ses récepteurs sont, comme pour ceux de l'ouïe, des sortes de petits cils baignant dans un liquide (certains cils étant lestés par des otolithes faits de calcaire). Le tout n'est cependant pas mis en mouvement par les sons venant de l'extérieur, mais est plutôt sensible aux effets (de rupture) d'inertie, nous permettant de détecter les mouvements de rotation et les accélérations linéaires.



Voilà pour nos sens, à nous humains. Mais, comme le « notamment » de la définition sus-citée l'indiquait, notons que nous ne sommes pas les seuls êtres vivants à percevoir notre environnements ; et que d'autres que nous peuvent le faire à leur manière.

À leur manière, parce qu'ils peuvent partager les mêmes sens avec nous, mais néanmoins avoir des perceptions différentes. C'est la raison pour laquelle, par exemple, nous utilisons des sifflets à ultrason pour appeler nos chiens, qu'ils entendent et que nous n'entendons pas. C'est aussi la raison pour laquelle, comme je vous le disais, les écrans de nos ordinateurs, qui sont adaptés à notre vision, ne ressemblent pas du tout à ce que nous en voyons, quand on regarde avec d'autres yeux.

Mais à leur manière également parce que certains d'entre eux ont des sens dont nous sommes totalement dépourvus. Par exemple, nous sommes insensibles au champ magnétique, raison pour laquelle nous avons dû inventer ces curieux objets que sont les boussoles ; tandis que certains animaux volants ou marins peuvent le percevoir, et se servent du champ magnétique terrestre pour se guider dans leurs longs trajets.



Bien sûr, les explications présentes dans cet article sont très simplifiées, et un véritable biologiste me rappellerait sans doute que j'ai oublié de mentionner un fameux tas de trucs importants. Mais je me contenterai pour l'instant d'attendre vos remarques en ré-écoutant la chanson 😊


Envoyer une réponse