Science : mode d'emploi.

Message 1, par Elzen

§ Posté le 02/03/2013 à 18h 36m 22

Ce titre peut, d'un premier abord, sembler particulièrement ambitieux. En vérité, son objectif est au contraire de restreindre le sujet.

En effet, « science » est un de ces nombreux mots qui ont plusieurs sens. Ce mot peut d'abord désigner l'ensemble des connaissances d'une personne ou d'une société à un instant donné (d'où, notamment, l'expression « étaler sa science »). Il peut aussi représenter l'ensemble des applications issues de cette connaissance ; ou encore personnifier l'institution scientifique, l'ensemble des personnes dont le métier est de faire progresser cette connaissance. Enfin, il peut désigner la façon dont ces gens travaillent, et donc dont ces connaissances progressent. C'est de ce dernier point qu'il sera question dans cet article : la science, au sens de méthode scientifique.



Mais avant de nous attaquer au cœur du sujet, je voudrais insister sur l'importance de bien différencier les différents sens du mot.

Car il se trouve que qualifier à la fois de « science » la connaissance et la méthode pour la produire fait presque de ce mot un auto-antonyme(1) : considérer la science comme l'ensemble des connaissances acquises facilite une approche dogmatique, reposant presque sur un principe d'autorité (les énoncés de type « la science dit que » sont généralement faits pour poser des données de façon irréfutable), alors que la méthode scientifique, comme nous le verront, si elle s'appuie bien sûr sur les connaissances obtenues antérieurement, ne cesse de les remettre en question.


Des amalgames entre les différents sens du mot sont souvent formés comme des attaques. L'exemple qui a sans doute été le plus marquant, durant l'Histoire récente, fut la bombe atomique, et les autres applications pas toujours heureuses de l'avancée des connaissances sur le nucléaire. On dénonce Hiroshima ou Tchernobyl comme les effets néfastes de « la science », et on invoque cela comme raison pour laquelle il faudrait encadrer, voire supprimer, l'application scientifique.

Ce qu'il faut savoir à ce sujet est qu'elle est déjà encadrée. Les scientifiques sont comme les autres gens : ils ont besoin de régler leurs factures, et donc ils travaillent sur les sujets que leur employeur accepte de financer. Et il se trouve que, dans les laboratoires de Recherche publique, l'employeur, c'est l'État… donc, en théorie, l'ensemble de la population. C'est la société dans son ensemble qui doit piloter la science, et décider des sujets prioritaires et de ceux qui, au contraire, doivent être évités.

En ce qui concerne la bombe atomique, il faut remettre dans le contexte de l'époque : durant la seconde guerre mondiale, avec un régime nazi qui laissait fortement entendre qu'il était sur le point d'obtenir une telle arme, le gouvernement américain a mis de gros financements sur ce projet, avec pour ses scientifiques une sorte d'obligation de résultat. Dans d'autres circonstances, la société aurait pu mettre son veto, et l'arme n'aurait jamais vu le jour. Les grosses machines à vapeur non plus, d'ailleurs.

…mais avant de dire stop, il faut cependant savoir qu'on ne sait pas forcément à l'avance ce qui va sortir de travaux de Recherche (si l'on savait déjà, on n'aurait pas besoin de chercher). En l'occurrence, si les incidents que l'on sait ont causé un grand nombre de morts, les travaux sur l'énergie nucléaire et la radioactivité ont aussi amenés à sauver de nombreuses vies(2), notamment grâce à la radiothérapie. Et Marie Curie, qui, sans avoir directement contribué à la bombe, a posé les bases des travaux permettant d'y arriver, reste une de nos idoles, non ?(3)



Mais revenons à notre science. Elle a longtemps été associée à la philosophie, et pas mal des scientifiques connus durant les vingt-cinq derniers siècles étaient aussi connus pour être des philosophes(4). Il y a en effet des similarités dans la démarche, mais Gaston Bachelard vous en parlera sans doute mieux que moi. Ce que je voulais souligner à ce sujet est que la philosophie est l'« amour de la sagesse », quand la science est une démarche visant à constituer du savoir : si vous savez faire la différence entre savoir et sagesse, vous savez distinguer science et philosophie.

Mais à une époque où la séparation entre les deux était encore loin d'être nette, un certain Fontenelle a posé une définition de la « philosophie » qui décrit à merveille notre science : l'esprit curieux, et les yeux mauvais. En effet, ce qui caractérise fondamentalement l'activité scientifique est qu'elle vise à comprendre le monde, à progresser dans la connaissance, mais qu'elle se fait avec les limites de nos perceptions.


Nos perceptions étant limitées, parfois trompeuses, une grande rigueur est nécessaire pour distinguer le vrai du faux. Ou plutôt, le faux du possible.

Car la science, je vous l'ai dit en introduction, n'est par nature pas dogmatique. Elle n'a pas pour vocation à poser des « Vérités » au sens des vérités révélées que l'on trouve dans les livres sacrés. En fait, rien n'indique si les théories que nous formulons décrivent ou non la façon dont fonctionne réellement le monde : tout ce que nous savons, c'est que l'état actuel des connaissances nous permet de dire que tout se passe comme si le monde fonctionnait comme le décrit la théorie.

La science n'est jamais figée : les théories évoluent, et parfois sont remplacées par d'autres plus fiables, plus simples ou plus précises. C'est ce qui fit dire à Jules Verne, dans Voyage au centre de la Terre, La science, mon garçon, est faite d'erreurs ; mais d'erreurs qu'il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la vérité.

Bon, en fait (et Marie-Lou se fera sans doute une joie de vous détailler ça après avoir lu cet article), cette citation donne une image un peu fausse, car l'évolution de la science ne se fait pas par des corrections successives d'erreurs(5), mais par des changements de paradigmes (des manières de percevoir le monde), les différents paradigmes pouvant être incommensurables, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de sens, dans un paradigme donné, à se demander si un autre paradigme est vrai ou faux : il est simplement différent.


Mais nos perceptions, toutes limitées qu'elles soient, sont néanmoins indispensables : il faut à l'activité scientifiques deux « jambes » pour pouvoir marcher, que sont l'observation et l'interprétation.

Observer sans interpréter, dans les domaines scientifiques, ça n'apporte pas grand chose : on n'assouvira pas notre curiosité si l'on se contente de dire « tiens, c'est comme ça », sans chercher à comprendre ce que c'est au juste que ce « comme ça », ce que ça nous explique par ailleurs, et ce que ça peut nous permettre de prévoir.

Mais interpréter sans observer, c'est dangereux, car cela conduit à nier la réalité. Celui qui pose « mon raisonnement pur me dit que ça doit forcément être comme ça » en refusant d'aller vérifier, le jour où il tombera sur quelqu'un qui lui soutient l'inverse, comment réagira-t-il ? En cas de désaccord, c'est l'expérience qui permet de départager les points de vue.



Cette interprétation, comme je l'ai dit, se doit d'être rigoureuse(6). Son exercice actuel, selon une définition proposée par l'épistémologue Karl Popper (et acceptée, voire revendiquée, par à peu près l'ensemble de la communauté scientifique), repose sur quatre critères essentiels(7).


Le premier de ces critères est le fait de toujours conserver un scepticisme initial sur les faits et leurs interprétations. Rien n'est acquis de manière définitive, et tout est, au contraire, en perpétuelle remise en question. Une donnée nouvelle(8) peut conduire à invalider des travaux précédents.

Notez que cela n'empêche bien sûr pas d'avoir des idées préconçues sur la façon dont les choses doivent être. Il n'est pas absurde, loin de là, de supposer initialement que les choses doivent marcher d'une certaine manière, pour des raisons autres que scientifiques. C'est même difficilement contournable, dans la mesure où notre manière de penser est très directement conditionnée par la société dans laquelle nous vivons et ses représentations. Simplement, il faut prendre ces suppositions initiales pour ce qu'elles sont : des hypothèses de travail, qui pourront être remises en question.

La possibilité d'être remis en question est en fait un élément essentiel en elle-même (je vous en ai déjà parlé ) : une hypothèse, pour être acceptable, doit pouvoir être rejetée en cas d'expérience contradictoire (Popper dit que l'hypothèse doit être falsifiable ; je préfère le terme de réfutable).


Le critère suivant est un matérialisme méthodologique(9), qui pose que les seules choses avec lesquelles, en tant que scientifiques, nous sommes capables de travailler, sont celles qui sont issues du monde matériel (matière ou propriétés très sophistiquées de la matière, cela inclue bien sûr les champs d'études de la sociologie et des autres sciences dites « humaines »(10)). La définition de ce monde matériel est d'ailleurs la raison de ce critère : est appelé « matériel » ce qui réagit quand on « appuie » dessus ; « appuyer » dessus et voir quelle est la réaction, c'est notre méthode de travail. Si on ne peut pas « appuyer » sur un objet, alors on ne peut pas observer sa réaction, et donc on ne peut pas l'interpréter : impossible, donc, de faire de la science avec.


Le troisième est le réalisme, au sens premier indiqué par le dictionnaire d'Émile Littré :

Doctrine qui suppose que nous connaissons le monde extérieur comme une réalité objective, par opposition à la doctrine de Berkeley, qui déclare qu'en rien nous ne connaissons que nos impressions(11).

En d'autres termes, nous considérons que les règles de fonctionnement mises en avant par la science ne doivent pas dépendre de la personne qui les énonce. Comprenez bien : cela ne veut pas dire que le scientifique ne serait qu'un « pur observateur », sans influence sur ce qu'il observe. Au contraire, « observer, c'est perturber » : nous avons vu au point précédent qu'il n'est pas de science envisageable sans action de l'observateur sur l'objet étudié. Mais nous partons du principe que les règles de fonctionnement sont les mêmes partout, et que deux observateurs différents, mais « appuyant » sur l'objet de la même manière, observeront la même réaction.


Enfin, le dernier critère est que les théories doivent suivre les règles de la logique et se conformer au principe de parcimonie, qui est un principe d'économie d'hypothèses aussi appelé rasoir d'Ockham : lorsque deux théories décrivent aussi précisément ce qui se passe, mais que l'une mobilise moins d'hypothèses que l'autre, alors il vaut mieux privilégier la première à la seconde. En d'autres termes, si une hypothèse de départ peut être évitée sans que cela ne change quoi que ce soit aux conclusions, alors on se comporte comme s'il n'y avait pas besoin de prendre en compte cette hypothèse(12).



Mises à contribution conjointement, ces deux activités d'observation et d'interprétation (la seconde suivant les conditions précisées ci-dessus) permettent donc de produire des connaissances que l'on considère comme objectives, c'est-à-dire que l'on suppose qu'elles ne dépendent pas de la personne qui les tient. Préciser « connaissances objectives », et non pas seulement « connaissances », est assez important, car cela, à la fois, re-situe dans le contexte de réalisme scientifique décrit précédemment, et indique que ces connaissances ont été vérifiées : les données produites par l'activité scientifique ne reçoivent cette qualification que lorsqu'elles ont été corroborées par plusieurs laboratoires indépendants les uns des autres. La science est, par essence, une démarche collective.


La science repose donc, en quelque sorte, sur un double pari : d'une part, celui de l'existence d'un monde qui ne dépend pas de notre subjectivité personnelle ; et d'autre part, celui posant que nous sommes capables de comprendre ce monde(13). Il s'agit de paris : nous ne savons pas s'ils sont fondés ou non. Ne sachant pas, nous essayons, pour voir… et il faut reconnaître que, pour le moment, les résultats sont plutôt encourageants.



Mais il est une autre limite importante à prendre en compte, et qui est que ces connaissances ne sont que ce qu'elles sont : des données. S'il est important, pour prendre une décision, de bien connaître les données du problème, celles-ci ne suffisent pas. La science n'est pas habilitée à prendre des décisions pour la conduite de la société ; elle se contente de mettre à disposition de la société des informations qui, nous l'espérons, l'aideront à prendre lesdites décisions.

Les scientifiques, bien sûr, font partie de cette société, et participent donc, en tant que citoyens, à la prise de décision. Mais ils le font uniquement en tant que citoyen et au même titre que les autres : leur activité de scientifique ne leur donne pas plus de poids pour cette tâche. Si quelqu'un vient se présenter à vous pour vous dire ce que vous devez faire en brandissant son statut de « scientifique » pour justifier son intervention, méfiez-vous(14).

Et si, dans l'autre sens, quelqu'un vient poser que la science, à n'importe lequel des sens évoqués en début d'article, devrait se suffire à elle-même pour diriger la société, méfiez-vous tout autant : cela prive les citoyens de leur pouvoir de décision ; en même temps que cela pose sur les scientifiques une responsabilité trop lourde et imméritée, qui nuit à l'exercice de leur activité. Ce n'est donc bon pour personne (et c'est souvent un faux prétexte pour faire passer en douce des idées en les présentant comme incontournables alors qu'elles ne le sont en rien).



Avant de boucler cet article, qui commence à être bien long, surtout compte tenu du nombre de notes ci-dessous, je voudrais rajouter encore un petit mot concernant les mathématiques : à proprement parler, en appliquant précisément les critères décrits précédemment, on peut peut-être se demander s'il s'agit réellement d'une discipline scientifique, dans la mesure où certains des travaux dans ce domaine semblent totalement dénués de tout lien avec notre monde matériel, sans que cela ne gêne en quoi que ce soit les gens qui travaillent dessus.

Comme je vous l'ai déjà dit, il faut cependant se méfier : on ne sait jamais à l'avance quelles applications concrètes vont surgir d'un domaine de recherche donné. On a déjà vu, notamment avec l'avènement de l'informatique, des applications trouvées tardivement à des champs de recherche en mathématiques fondamentales qui semblaient jusque là ne pas devoir en avoir.

En fait, la place des mathématiques dans les sciences est assez particulière. Un certain Galileo Galilei a avancé autrefois : le livre de la nature est écrit dans un langage mathématique. Cette phrase prend d'autant plus de sens maintenant que nous avons nos ordinateurs et les différents langages de programmation. Si l'on envisage la science comme étant la rétro-ingénierie de l'Univers, les mathématiques forment le langage, l'outil fondamental, dans lequel nous pouvons exprimer les résultats de ce travail.



Pour conclure, je vais simplement vous renvoyer aux conférences de Guillaume Lecointre et André Brahic dont les liens vous sont donnés dans les notes (ainsi que sur cette page). Vous y retrouverez une bonne partie de ce que j'ai dit dans cet article, accompagnés d'un certain nombre d'autres points aussi importants qu'intéressants.

Guillaume Lecointre, systématicien, insiste comme moi sur l'importance de la démarche scientifique, et sur la place de la science dans la prise de décision collective. Il le fait en explicitant quelles sont les manœuvres en marche aujourd'hui qui tentent de détourner la science de sa véritable fonction, et en rappelant les raisons pour lesquelles cela concerne l'ensemble des citoyens.

André Brahic, astrophysicien, explique ce qu'est le travail d'étude des planètes, et ce que celui-ci peut nous apporter à nous autres qui, pour l'instant, restons sur notre bonne vieille Terre ou à une distance très proche. Malgré quelques « blagues » qui font parfois un peu grincer les dents, il nous montre de magnifiques images qui, entre autres, nous rappellent un point fondamental : la science, ça permet aussi de rêver.



Message 2, par curiosus

§ Posté le 07/03/2013 à 11h 46m 04

Il y a une question que je me pose concernant les sciences "sociales" c'est la reproduction des études !!

Dans les sciences de la "matière" le lieu et la date n'influent pas sur le résultat, l'univers et donc la terre est isotrope

Mais dans les sciences sociales cela ne me semble pas être le cas. Faire la meme analyse en Chine et au Canada ne donne pas forcément le même résultat. Refaire cette analyse 50ans plus tard pas forcement non, plus.

Or la démarche scientifique repose sur cette notion de reproductibilité. Comment peut on vérifier que ce qu'affirme un chercheur est vrai ?

N'étant pas au fait des protocoles d'étude je me pose la question.

Message 3, par Elzen

§ Posté le 07/03/2013 à 15h 10m 16

Même dans les sciences « de la matière », la date et le lieu peuvent influer sur le résultat, dans la mesure où cela fait varier les conditions. J'exagère un peu, mais une expérience dans laquelle la force d'attraction gravitationnelle intervient donnera des résultats différents si elle est menée en haut de l'Everest (ou, pire, en orbite) ou au « niveau de la mer », puisque l'attraction exercée entre la Terre et les objets étudiés varie selon la distance.

Une expérience concernant l'air ambiant varie un peu selon si tu la fais dans un coin très pollué ou qui ne l'est pas beaucoup ; et varierait plus encore si tu avais pu la faire il y a quelques milliards d'années, quand l'atmosphère était moins chargé en oxygène que maintenant.


C'est, je crois, très exactement ce qui se passe en sociologie : une même analyse donnera des résultats très différents en Chine et au Canada, tout simplement parce qu'entre la Chine et le Canada, qui ont des histoires culturelles et sociales très différentes, les conditions expérimentales changent énormément.

Ce n'est pas une différence de nature : c'est simplement le fait qu'en sociologie, qui porte sur des propriétés émergeantes très sophistiquées du monde matériel, les pĥénomènes observés résultent d'un très grand nombre de causes (les fameux « petits détails » que nous pointons dans le débat sur le sexisme, par exemple) et qui font des conditions expérimentales plus délicates à fixer.


Après, je suis loin d'être expert en sociologie, donc sur la façon dont ils s'adaptent à ces conditions expérimentales, Marie-Lou en parlera sûrement mieux que moi.

Message 4, par curiosus

§ Posté le 07/03/2013 à 18h 55m 41

Je comprends ton argumentation et j'espère que Marie Loue viendra éclairer ma lanterne .Il reste que la différence entre une expérience sur la gravite entre la terre et l'espace est quantifiable à priori et son impact sur les résultats connu à l'avance.

Existe t'il une démarche équivalente en sciences sociales ? Ou est ce l'analyse des résultats qui permet de différencier "le local" du "général" ?

J'insiste un peu sur cela car dans le topic sur le sexisme il est souvent fait appels aux études publiées , et cela n'est que juste , mais il est légitime de se poser la question sur leur fiabilité

Message 5, par Marie-Lou

§ Posté le 08/03/2013 à 11h 30m 43

J'ai commencé à (essayer de) répondre sur le forum. La question est évidemment complexe et je ne peux vraiment pas y répondre de manière certaine et exhaustive.


Citation (curiosus)

l'espace est quantifiable à priori et son impact sur les résultats connu à l'avance.


J'avais précédé cette remarque (sans y répondre toutefois) dans le message #415. Comme le souligne Elzen, cela renvoie à la définition de la science. À mon sens, la socio en est bien une si l'on prend pour définition les 4 points développés dans son billet. Si on introduit la question de la mathématisation et de la prévision, c'est moins sûr (ce n'est pas une réponse négative non plus… c'est plus complexe :P)


Ce qui m'embête un peu toutefois avec ce genre de critères (mathématisation, prévision), c'est qu'ils me donnent l'impression de poser les conclusions avant les interrogations. Souvent, implicitement ou explicitement, on prend pour modèle celle qui est considérée comme la reine des sciences − la physique − et l'on s'en sert comme étalon. Et l'on constate alors − ô surprise :P − que les sciences humaines, ce n'est pas de la physique… À ce sujet, il y a un livre passionnant, bien que difficile, de Dominique Raynaud, « La sociologie et sa vocation scientifique ». À travers plusieurs thèmes (6, de mémoire) qui sont censés garantir la scientificité de la physique, et la non scientificité de la sociologie, il démontre que la physique ne remplit pas elle-même les conditions que l'on estime habituellement être nécessaire à la caractérisation de « science » et, en parallèle, que la sociologie peut les remplir (un ex. qui me vient en tête est celui de l'unicité paradigmatique : il montre qu'il est faux de penser que la physique est une − et que ça ne l'empêchement pas de fonctionner − et que la sociologie pourrait être une…)


La démarche d'Elzen ne me semble pas tomber dans ce travers parce qu'elle s'intéresse moins à caractériser la nature d'une « discipline » que la nature d'une démarche. (Ceci étant dit, je ne trouve pas inutile non plus de s'intéresser à la nature d'une activité…)


Pour revenir plus précisément sur la distinction global/local, par définition, la sociologie n'étudie que du local. Elle n'a pas la prétention de parler « global » (à la différence, peut-être, de l'anthropologie ; d'où la nécessité, à une moment, d'abandonner l'étiquette « shs » pour se montrer plus nuancé…). Je donne un exemple très concret : quand j'étudie, dans ma thèse, les représentations du corps auxquelles sont confrontées les personnes greffées cardiaques, lorsque je précise que l'idée même de greffer un organe présuppose la vision d'un corps « machine », fragmentable, et que cette vision est une construction socio-historique (donc, qui n'a rien d'universelle), lorsque j'ajoute qu'elle est *aujourd'hui* la représentation dominante (mais pas la seule) alors il va de soi que les enquêtés sur lesquels je bosse, qui sont (comme moi d'ailleurs) inscrits dans une culture particulière, ne sont pas les mêmes que les patients japonais, par exemple. Et donc, si tentative de généralisation il peut y avoir, elle ne sera que partielle et limitée à un espace social et historique particulier (dont d'ailleurs il est, en réalité, difficile de saisir les contours). Si un énoncé doit être généralisable à l'échelle de l'humanité pour être considéré comme scientifique, alors je ne fais clairement pas de la science.


Pourtant, et je finirai là-dessus, j'ai le sentiment d'en faire puisque mon énoncé est vérifiable, falsifiable (du moins je l'espère, ce n'est pas si évident que cela à déterminer), jugeable et évaluable par les pairs, construit à partir d'une recherche empirique, qu'il recourt à des concepts disponibles dans la littérature des disciplines des shs, etc.


Message 6, par curiosus

§ Posté le 08/03/2013 à 13h 05m 18

Merci pour ta réponse

je viens seulement de lire vos échanges sur le forum

Deux précisions

J'ai toujours considéré que les sciences sociales étaient de la science au même titre que la physique etc .. et que la mathématisation n'était pas le critère unique pour caractériser une étude comme scientifique(les historiens font des études et les maths sont loin d'y être présents)

La question qui me préoccupait était la notion de reproductibilité des études, et la généralisation des résultats

En ce sens tu as parfaitement répondu à mon attente.

Message 7, par Elzen

§ Posté le 08/03/2013 à 14h 01m 13

@Marie-Lou : merci d'avoir cité la discussion, ce que je comptais faire moi-même ; j'y développe quelques compléments à cet article, notamment dans le post qui suit celui que tu lies plus spécifiquement (je redirai peut-être ça ici quand je pourrai).



Je signale au passage la correction d'une petite erreur dans mon parseur BBCode qui rendait tes liens invalides, ils fonctionnent désormais 😊 Désolé pour le désagrément éventuel.

Message 8, par Marie-Lou

§ Posté le 08/03/2013 à 14h 50m 00

D'ailleurs, y'a un soucis avec le bouton « Citation » lorsque le champ « auteur » n'est pas vide.

Message 9, par Elzen

§ Posté le 08/03/2013 à 15h 15m 42

Ah, yep, en effet (il faudrait que je fasse un sujet sur les rapports de bugs, tiens). Ça devrait être réglé, à la mise en cache près (c'est un fichier de ressource chargé en arrière-plan qui indique ça, donc ton navigateur peut ne pas voir le changement tout de suite).


Pour revenir un peu plus au sujet,

Citation (Marie-Lou)

(Ceci étant dit, je ne trouve pas inutile non plus de s'intéresser à la nature d'une activité…)

La nature de l'activité est quand même quelque peu conditionnée par le rapport au monde matériel posé par la démarche : ne peut être « science » que ce qui porte sur des objets d'étude correspondants.

On peut appliquer une démarche quasi-scientifique en philosophie, par exemple (parallèle que j'ai (très) rapidement mentionné dans l'article), mais la philosophie, même faite de la sorte, n'est pas qualifiable de « science », parce qu'elle porte sur un domaine plus vaste.


J'y vois un autre parallèle avec celui du logiciel libre que j'évoque en note : quand on tente d'élargir le concept à autre chose que du logiciel (notamment, les œuvres culturelles), certains critères ne correspondent plus tout-à-fait, et on tombe sur une catégorie plus vaste, celle des « licences de libre diffusion », qui peuvent dans certains cas ne pas être libres au sens strict.

De la même façon, la démarche scientifique que je présence ici ne s'applique en fait sûrement telle qu'elle qu'à une certaine nature de domaines ; et certains points peuvent ne plus tout-à-fait correspondre si on tente d'élargir ce champ d'application.


Mais la question de la nature est assez complexe, et je ne suis pas sûr de pouvoir en parler très précisément (notamment parce que j'ai été assez peu confronté aux cas limites). D'où la restriction de sens qui débute cet article. On pourrait, sans doute, développer pas mal aussi sur les autres sens du mot…

Message 10, par Marie-Lou

§ Posté le 13/03/2013 à 16h 38m 28

Je rejoins tes précisions, et en fait, lorsque je parle de « nature », je la pense comme nécessairement intriquée à la démarche de la discipline. Et pas seulement à la démarche d'ailleurs. Dans un célèbre ouvrage de Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, il est bien exposé la difficulté de faire une histoire de « la » sociologie, car quel critère permet d'esquisser les contours de la discipline ? Ce peut être (je cite de tête) un critère relatif à un objet clairement identifié (auquel cas la sociologie ne débute que lorsque on a identifié, ou créé, un objet nommé « le social ». Auquel cas exit les grecs), ce peut être un critère relatif à la volonté assumée de faire une étude scientifique (auquel cas, selon Aron, on peut commencer l'histoire de la discipline à Aristote), ce peut être un critère d'ordre méthodologique (la socio ne débuterait qu'à partir de la mise en place d'enquêtes de terrain pensées en tant que telles… donc elle ne débuterait qu'au XIXe), ce peut même être un critère d'ordre quasi-politique (on prend modèle sur les sciences de la nature et l'on veut agir sur le réel). Ou bien encore, ce peut être l'addition de certains de ces critères.


« La » nature n'est pas une, et pourtant, si l'on veut faire l'histoire de la discipline, il faut bien faire « comme si » il y en avait une, parce qu'il faut bien délimiter le travail (a priori, je ne vais pas poser Newton comme auteur de sociologie…) Et heureusement, le vocabulaire est suffisamment riche pour dire « bon, lui c'est le premier vrai sociologue » − on parlera de « père » de la discipline − ou pour dire « bon, lui il ne fait pas vraiment de la socio, mais sa démarche/ses questions vont amener à faire de la socio », et on va l'appeler « précurseur ».


Mais bon, je m'éloigne, je m'éloigne… Et je voulais simplement apporter quelques nuances sur ce terme de nature, que je ne souhaite pas réifier.

Message 11, par Marie-Lou

§ Posté le 12/07/2013 à 15h 57m 29

J'ai pensé à cet article aujourd'hui à la lecture d'un papier de Sciences Humaines (en accès libre) sur la domination chez les animaux. Pour faire vite, en prenant exemple sur le loup et le babouin, le papier explique qu'on s'est fourvoyé en estimant que leur société est fondée sur une hiérarchie structurant la domination des uns sur les autres. Cela semble bien moins clair et évident que cela.


Si ça m'a fait pensé à ton billet, et plus particulièrement à l'interpellation que tu avais formulée à mon égard, c'est parce qu'on a un bel exemple de résistance d'une théorie face à une empirie qui devrait pourtant la contredire (je ne sais si on peut parler le paradigme dans le cas présent) : 


« […] pendant très longtemps, il n’a fait aucun doute que les babouins étaient très rigidement hiérarchisés. Ce modèle était à ce point devenu incontournable qu’il dirigeait, sur chaque terrain, les premières questions de l’enquête : celle-ci se devait de commencer par la découverte de la hiérarchie et l’établissement du rang de chaque individu. La hiérarchie de dominance était d’ailleurs si communément acceptée, remarque non sans humour la primatologue Thelma Rowell, que lorsqu’un chercheur n’arrivait pas à déterminer le rang de chacun, le concept de ”dominance latente” venait combler le vide factuel : la dominance devait être si bien installée que l’on ne pouvait plus la percevoir».


Un bel exemple d'interprétations infalsifiables…

Message 12, par Elzen

§ Posté le 12/07/2013 à 16h 22m 17

Papier très intéressant, en effet 😊


En plus de ce que tu évoques, tout à fait justifié, je note aussi les remarques, sur la fin, concernant le fait de calquer notre interprétation des faits sur nos référents culturels.

Effectivement, les hypothèses travail sont rarement neutres, puisque nous sommes conditionnés par la société dans laquelle nous vivons (voir l'exemple d'André Brahic sur la constitution du système solaire, notamment : à l'époque de l'opposition entre les USA et le bloc soviétique, deux théories s'opposaient, l'une posant que le corps le plus gros se formait d'abord et conditionnait ensuite la création du reste ; l'autre posant que tout se formait en même temps, de façon bien coordonnée).

C'est pourquoi il est nécessaire de faire appel à la validation collective (plus les gens qui valident nos travaux sont indépendants de nous, plus la validation est solide, comme le souligne Guillaume Lecointre) et de toujours remettre ce que l'on sait en question, y compris et surtout ce que l'on a découvert soi-même.

Envoyer une réponse