Sherlock Holmes

Message 1, par Elzen

§ Posté le 16/01/2012 à 23h 40m 40

Un article pour présenter trois personnages différents, ou plutôt trois versions différentes d'un même personnage.


Sherlock Holmes, c'est d'abord et avant tout cet as des détectives inventé à la fin du XIXe siècle par Sir Athur Conan Doyle.

Si Edgar Poe, avec son Dupin, reste le tout premier maître du roman policier, source d'inspiration notamment pour Maurice Leblanc (Dupin est explicitement évoqué dans certaines histoires d'Arsène Lupin), Doyle est sans conteste le père du plus célèbre exemple de détective de fiction.

Il convient d'ailleurs de noter qu'Arthur Conan Doyle ne voulait pas rester dans les mémoires comme un auteur de romans policiers, et que c'est la raison pour laquelle il inventa, dans Le dernier problème, le personnage de James Moriarti, professeur de son état, aussi génial dans le crime que Holmes l'est dans l'enquête policière, afin de tuer son héros et de passer à autre chose. Raté, monsieur Doyle. Vous avez d'ailleurs vous-même fait revenir Sherlock Holmes d'entre les morts quelques années plus tard et reprit le cours de ses aventures.


Sherlock Holmes est donc le héros d'un grand nombre de nouvelles – je ne sais pas si je les ai toutes en ma possession, mais j'en compte une cinquantaine dans ma bibliothèque, que j'ai toutes dévorées avec le même enthousiasme et dont presque aucune ne m'a déçu –, ainsi que de quatre romans. Le chien des Baskervilles est sans doute le plus célèbre d'entre eux, mais pas forcément le meilleur : certains lui trouvent qu'il traîne un peu en longueur et aurait été beaucoup plus prenant s'il avait été plus court.

Une étude en rouge, toute première apparition du personnage, et La vallée de la peur, qui est réputée pour être l'une des meilleurs œuvres de Doyle sur Sherlock Holmes, n'ont pas ce problème, car elles sont divisées en deux parties : la première seule concerne l'enquête du célèbre détective, tandis que la seconde nous renseigne sur les événements ayant amené à l'affaire. Le quatrième, Le signe des quatre, est de facture plus classique, mais efficace.

Comme les romans, toutes les nouvelles, à l'exception notable de quatre d'entre elles(1), sont narrées par le docteur John Watson(2), ami et collaborateur du célèbre détective, qui, doté de capacités moins impressionnantes que celles du détective, nous raconte l'histoire telle que lui l'a vécu, et ne découvre souvent la solution qu'au moment où Holmes la révèle. Moins perspicace que Holmes, John Watson tente à plusieurs reprises d'appliquer les méthodes de son ami, mais avec beaucoup moins de succès, ce que celui-ci ne manque pas de lui faire remarquer.


Assez curieusement, certaines personnes pensent que(3) Holmes évolue dans un univers à la limite du surnaturel, fait de voyances, de messes noires et de spiritisme. S'il est vrai, du moins me semble-t-il, que Conan Doyle avait un certain intérêt pour ce dernier, cela ne transparaît dans aucune des enquêtes du maître-détective. Il le signale d'ailleurs lui-même dans Le chien des Baskerville, dont les premiers éléments entraînent certains personnages à penser à une créature infernale issue d'une malédiction : « jusqu'ici, j'ai limité mes enquêtes à ce monde. D'une manière modeste j'ai combattu le mal, mais m'attaquer au Diable en personne pourrait être une tâche trop ambitieuse. »

En revanche, il sait faire appel à tous les éléments solides envisageables à l'époque pour confondre un suspect : calcul de la taille d'un individu en fonction de l'écartement de ses empreintes, analyse graphologique, approches de « profilage », et bien sûr relevé de toutes les traces, même les plus infimes(4), Sherlock Holmes est un véritable précurseur de l'aujourd'hui célèbre police scientifique.

Mais son arme principale est surtout la logique et le raisonnement. Et sur ce plan, il faut reconnaître qu'il s'en sort bien mieux que d'autres qui pourtant se réclament de ce même principe. Ses préceptes ?

« Chercher une explication avant de connaître tous les faits est une erreur capitale. Le jugement s'en trouve faussé. »

« Quand on a éliminé l'impossible, le reste, si invraissemblable qu'il paraisse, doit nécessairement être la vérité. »



Le second Sherlock Holmes que je voulais vous évoquer ici est celui incarné au cinéma, depuis quelques temps, par Robert Dooney Jr.

Si l'action s'y déroule à la même époque et au même endroit (le célèbre 221b, Baker street qui sert de domicile au détective, y est à mon humble avis très bien rendu), je doute fortement que le reste aurait plu à Doyle. En effet, le personnage, s'il garde ses caractéristiques principales, est beaucoup « humanisé ».

Un exemple ? Le Holmes des nouvelles compte au nombre de ses caractéristiques le fait de ne pas s'intéresser le moins du monde à la gent féminine. Watson l'indique ainsi dans Un scandale en Bohème : « Son esprit lucide, froid, admirablement équilibré répugnait à toute émotion en général et à celle de l'amour en particulier. » Et pourtant, dans ce film, en bonne production hollywoodienne, le héros et l'héroïne ont une aventure ensemble.

Le personnage féminin, interprété à l'écran par Rachel MacAdams, est celui d'Irène Adler, que l'on rencontre justement dans ce scandale en Bohème. À l'origine, Irène Adler, par ailleurs fiancée à un certain sieur Norton, était piégée par Holmes, qui parvint à lui faire révéler l'emplacement d'un objet qu'elle gardait et que lui voulait récupérer, mais réussit assez artistement à se tirer d'affaire, ce qui lui valu l'admiration du détective. Dans le film, elle en devient un partenaire quelque peu louche, ancienne maîtresse et possible nouvelle conquête.

Cela donne un effet, il faut le dire, assez réussi, tout en restant une hérésie par rapport au véritable Sherlock Holmes.


Les deux autres personnages principaux issus du cycle des romans (l'inspecteur Lestrade et madame Hudson ne sont dans le film que des seconds rôles) changent eux aussi quelque peu par rapport à leurs modèles : le docteur John Watson (interprété par Jude Law), n'ayant pas son rôle de narrateur à jouer, est peut-être un peu trop perspicace par rapport à celui de Doyle. Sa fiancée, Mary Morstan (jouée par Kelly Reilly), perd son statut d'ancienne cliente de Holmes (elle apparaît dans le roman le signe des quatre), et se trouve donc dans une position plus adaptée pour ne pas apprécier particulièrement le détective.

Dans l'ensemble, malgré ces infidélités, et quelques points un peu discutables, le film est plutôt réussi. Bien que n'aimant pas particulièrement l'action, en dehors des duels à l'épée, je dois décerner une mention spéciale à quelques scènes scènes de combats à mains nues, « anticipées » de façon magistrale par le Holmes du film.

C'est surtout un très bon exemple de film fantastique, au sens véritable du terme (je vous ferai un article sur les genres littéraires, un de ces jours) : la magie noire de Lord Blackwood y est déployée, puis disséquée par Holmes, d'une manière que je trouve tout-à-fait admirable.

D'ailleurs, bien que la mise en pratique ait ensuite quelque peu tardé (comme d'habitude, diront ceux qui attendaient du nouveau ici depuis un moment), c'est en sortant de ce film que je me suis décidé pour de bon à me lancer dans ce qui est devenu l'aventure de V.A.P.E.U.R.S., que je vous invite vivement à partager avec moi.


Bref, autant vous dire que j'attends avec impatience le second opus de cette adaptation, où le terrible Moriarty devrait jouer les vedettes. J'espère qu'il ne me décevra pas, mais je suis confiant : en général, je suis très bon public. Je vous tiendrai de toute façon au courant lorsque je l'aurai vu.



Parlons maintenant du troisième. Contrairement aux apparences, il est beaucoup plus proche du Holmes des nouvelles que celui du film. Contrairement aux apparences, car l'époque est radicalement différente : il s'agit d'un Holmes projeté dans le monde contemporain. Le nom de la série ? Simplement Sherlock.

La série, anglaise, comporte deux « saisons » de trois téléfilms chacune (la seconde n'a pas encore été diffusée en France. Elle aussi, je l'attends avec impatience), et une troisième serait en préparation. Les épisodes, d'une durée de 90 minutes chacun, jonglent avec les romans et nouvelles d'origine (Une étude en rouge devient par exemple une étude en rose), reprenant de nombreux éléments des histoires d'origines et les transposant dans le monde actuel.


Benedict Cumberbatch y interprète un Holmes magistral, aussi brillant et à la limite de l'inhumain que l'original, mais redoutablement adapté au monde moderne. Il communique essentiellement par texto, et a remplacé sa pipe et sa cocaïne par des patchs anti-tabacs. À un policier qui, dans le premier épisode, l'appelle « le psychopathe », il répond « Voyons ! Je ne suis pas un psychopathe, je suis un sociopathe. »

John Watson, quant à lui, y est interprété par Martin Freeman, qui campe bien l'individu ordinaire aux côtés du héros. Tantôt admiratif, tantôt excédé par les manières du détective, et bien plus « humain » que lui, il fait preuve d'une grande loyauté envers son camarade, et prend en charge tous les aspects pratiques de leur collaboration (notamment, le paiement des factures).


D'autres personnages ne sont pas si fidèles : Mycroft Holmes, le frère aîné de Sherlock, est décrit dans les nouvelles comme un gros homme aimant l'inaction. Celui de la série est plus mince et tout de même plus actif, mais il conserve sa caractéristique principale : un esprit plus brillant encore que celui de son frère, qu'il met au service (secret) du gouvernement britannique (ce qui lui accorde, dans la série, un pouvoir considérable).

James Moriarty, ou plutôt Jim, loin du vieux professeur calculateur, est un jeune homme quelque peu obsédé par le seul esprit aussi brillant que le sien qu'il ait rencontré. « Criminel consultant », il est bien plus présent (quoique seulement par l'évocation) dans les téléfilms qu'il ne l'est dans les nouvelles (mais Doyle refusait de trop l'utiliser, de peur de ternir la gloire de Holmes en lui opposant un adversaire qui lui échapperait sans cesse).

Irène Adler fera son apparition dans le premier épisode de la seconde saison. Je me demande ce que cela donnera.



Voilà donc un article pour vous donner, j'espère, l'envie de découvrir un peu mieux ce héros, si vous ne le connaissez pas encore, sous au moins trois de ses formes.

Je vous conseille, bien sûr, tout particulièrement, de commencer par jeter un œil aux nouvelles. Elles se lisent, pour la plupart, assez facilement, et c'est encore le meilleur moyen de découvrir le personnage. Mais j'attends vos avis au moins sur ces trois Sherlock-ci, et si vous en avez d'autres versions à conseiller, je suis tout ouïe 😉


Message 2, par Elzen

§ Posté le 01/02/2012 à 23h 57m 26

Je vous avais promis un commentaire sur le second film…


Moins bon que le premier, et aussi, pour la plus grande partie, encore moins fidèle au Holmes d'origine. Ces deux avis ne sont pas redondants, car il aurait, je pense, tout à fait été possible de mieux exploiter les libertés prises par rapport à l'œuvre de Doyle. Pas pour cette fois, hélas.


Je suis également assez déçu par leur manière de traiter « leur » personnage d'Irène Adler. Là encore, quitte à s'éloigner autant de la demoiselle du Scandale en Bohème, ils auraient pu continuer sur la lancée du premier.


Néanmoins, une mention toute particulière à la confrontation finale. Notamment pour leur fameux traitement des scènes de combat. Et aussi parce que, si l'on excepte cette certaine extravagance douteuse, ils ont magistralement su renouer avec Doyle.


Et surtout, une mention particulière à Stephen Fry, qui, autant physiquement que dans la manière de jouer, campe un Mycroft Holmes qui correspond trait pour trait avec celui de Doyle.


Bon jeu d'acteurs, dans l'ensemble… c'est le scénario qui pèche. Mais un bon divertissement tout de même.


Et la musique est toujours aussi sublime.

Message 3, par Elzen

§ Posté le 10/05/2014 à 20h 34m 02

Allez, puisque personne n'a encore répondu, je continue. J'ai effectivement regardé les trois épisodes de la saison deux de la série produite par la BBC, ainsi que ceux de la saison trois, sortie depuis.


Commençons d'abord par ce avec quoi je terminais l'article originel : leur version d'Irène Adler. Aussi différente, m'a-t-il semblé, de celle de Doyle que ne l'était celle du film, mais dans un registre assez différent. L'épisode la mettant en scène était très impressionnant ; mais l'épisode qui a suivi, s'appuyant sur l'intrigue de base du Chien des Baskerville, mais en en retirant les longueurs et en y ajoutant quelques surprises, m'a paru encore plus réussi.

Le troisième, et la confrontation finale avec Moriarty, font intervenir un élément qui était plutôt absent de l'œuvre originale de Doyle : la presse et le pouvoir qu'elle a sur la réputation du héros. Leur version de Moriarty y montre admirablement tout son machiavélisme…


Puis, après une longue absence, vint la troisième saison, placée sur le thème des changements s'étant produits pendant les deux ans qu'a duré la « mort » de Sherlock. Et le premier de ces changements : le fait que John Watson ait rencontré celle qui devient sa femme, Mary Morstan.

Elle n'est donc pas non plus ancienne cliente du célèbre duo, dans cet épisode ; mais, contrairement à celle du film, elle apprécie le détective. Et elle est beaucoup plus présente « sur le devant de la scène » que celle de Doyle, dans l'œuvre duquel elle n'était qu'un personnage très secondaire.

Dans l'ensemble, ces épisodes sont assez réussis, eux aussi. Une mention particulière au second, présentant le mariage de John et Mary, et quelques événements qui l'accompagne.


Cependant, je commence à trouver qu'ils prennent, du Sherlock Holmes d'origine, une distance qui me laisse un peu perplexe. Je ne parle pas du fait que leur Watson ait un tempérament plus explosif aux (parfois mauvaises) surprises de son ami, ce qui aurait tendance à ajouter au réalisme ; mais plutôt de la relation antagoniste et méfiante qu'ils ont mis en place entre les deux frères Holmes, qui ne reflète absolument pas ce que laissait entendre Doyle.

Il faut dire que, malgré tout le respect que j'ai pour Mark Gatiss, le Mycroft qu'il interpète fait pâle figure face à celui de Stephen Fry que j'ai évoqué dans le commentaire précédent. Mais, même ce point mis à part, l'attitude vis à vis de Sherlock que les scénaristes lui ont affectée me dérange quelque peu.

Entre autres éléments curieux se retrouve aussi le fait que, dans cette troisième saison, les personnages insistent à plusieurs reprises sur le fait que Sherlock retient autant de choses que possibles dans son « palais mental », tandis que le véritable détective indiquait, à plusieurs reprises, qu'il refusait d'« encombrer son esprit » d'informations qu'il pouvait trouver dans les livres.


Leur – pour l'instant – tout dernier épisode, quoiqu'il débute par une excellente adaptation du début de L'homme à la lèvre tordue, avant de faire intervenir un Charles Augustus Magnussen qui est la brillante adaptation du Charles Auguste Milverton dont il s'inspire, m'a laissé une impression curieuse, notamment concernant leur traitement de Mary Morstan.

Je suis d'ailleurs loin d'être sûr que Doyle lui-même aurait apprécié, lui qui, bien loin des positions que je viens de développer, était intervenu pour se plaindre de l'utilisation de son personnage par Maurice Leblanc (conduisant en son renommage en Herlock Sholmès).

Mark Gatiss et Steven Moffat, les producteurs et scénaristes de cette série, semblent avoir décidé de creuser certains aspects personnels du détective que Doyle n'avait jamais évoqué. Ils ont plutôt bien réussi ce pari pour l'autre grande série dont ils s'occupent, Doctor Who. Pour Sherlock… eh bien, on verra bien.

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