Parlons souliers !

Message 1, par Elzen

§ Posté le 15/06/2015 à 1h 19m 37

(En fond sonore, la jolie chanson Les souliers de Lady Fae, du Naheulband. L'extrait final de l'article provient, quant à lui, de l'épisode 14 du Donjon de Naheulbeuk, des mêmes auteurs)


Les contes ont ceci de bien que toute sorte d'objet peut y prendre une importance cruciale. Ainsi, une lampe à huile (ou était-ce à pétrole ?) peut servir de demeure à un génie, ou un pipeau peut servir à envoûter enfants et rats. Mais je voudrais ici m'intéresser à des objets d'un autre genre : les souliers.

Pas ceux du Chat Botté, qui, s'ils servent à identifier le personnage à coup sûr et ont peut-être une certaine signification symbolique, sont dans les faits un détail très mineur de l'histoire. Non, je vais plutôt parler de ces deux paires de souliers qui servent d'élément central à leurs histoires respectives : les chaussures de bal de Cendrillon, et les fameuses bottes de sept lieues.



Commençons par ces dernières.

Leur drôle de nom vient du fait qu'elles étaient censée permettre à celui qui les portait d'avancer de sept lieues à chaque pas. Ce qui est tout simplement énorme : une lieue, ancienne unité de mesure, correspondait approximativement à la distance que parcours l'être humain moyen en marchant normalement pendant une heure, soit un peu plus de quatre kilomètres. Ces bottes assurent donc à leur porteur une vitesse d'un peu plus de 4 × 7 = 28 kilomètres par pas.

Pour nous donner une meilleure idée de la vitesse totalement déraisonnable que cela amène, peut-être convient-il de se demander quel intervalle de temps représente un pas. À vue de nez, j'aurais dit qu'une seconde était une relativement bonne approximation, mais on peut en juger par un simple calcul : arrondissons à l'inférieur et considérons que nous marchons à pile quatre kilomètres, soient 4000 mètres, par heure, soit par intervalle de 3600 secondes.

Une foulée de un mètre n'ayant rien d'exceptionnel, nous pouvons donc estimer la durée moyenne du pas à 4000∕3600 = 10∕9 ≃ 1,11111… l'approximation à une seconde était donc vraisemblablement en dessous de la réalité.

Et faire 28 kilomètres chaque seconde, cela revient à faire 3600 fois plus par heure : les bottes de sept lieues, même avec des chiffres suffisamment arrondis pour être bien en dessous de la réalité, nous assurent donc une vitesse minimale de plus de cent mille kilomètres par heure !


À titre de comparaison, le Concorde, déjà supersonique, n'avait qu'une vitesse d'à peine plus de deux mille kilomètres par heure, soit cinquante fois moins. Supposons que le propriétaire des bottes ait habité à Lyon : en une grosse dizaine de pas seulement, il aurait pu couvrir la distance le séparant de Marseille, et se retrouver par inadvertance en train de prendre un bain au milieu de la Méditerranée.

Pas étonnant, donc, que l'ogre se déchausse la nuit ; faute de quoi un petite crise de somnambulisme aurait pu avoir des conséquences très gênantes pour lui.


Notons au passage que le conte du Petit Poucet présente de forte similitudes avec celui d'Hansel et Gretel : dans les deux cas, une fratrie d'enfants pauvres que la nécessité pousse leur famille à abandonner ont recours à des marques pour retrouver leur trace, et finissent par tomber sur un vilain anthropophage. Certaines versions de ce second conte indiquent d'ailleurs que la sorcière n'aurait souhaité manger que le garçon ; et il arrive parfois que la fille ne soit pas la sœur de celui-ci, mais l'enfant de la sorcière, ce qui la rapproche beaucoup des filles de l'ogre.

Les bottes de sept lieues, quant à elles, sont peut-être une résurgeance des Talaria, les chaussures d'Hermès, dieu messager de la mythologie grecque, traditionnellement dotées d'ailettes (mais Wikipédia nous apprend que ce détail n'est pas forcément d'origine).



Maintenant, voyons les objets de discorde ; et pas seulement parce que les sœurâtres de la demoiselle lui ont fait subir les mauvais traitement que l'on sait.

La discorde dont je veux parler concerne la matière dont sont fait ces souliers. Charles Perrault, qui, comme je l'avais mentionné ici, est celui qui a couché par écrit plusieurs de nos contes de grand-mère, a en effet intitulé celui-ci Cendrillon, ou la petite pantoufle de verre. Or, il s'est trouvé des gens pour récriminer : le verre, après tout, semble une matière fort peu pertinente pour fabriquer des pantoufles.


Ces personnes, dont notamment un certain Honoré de Balzac (par l'intermédiaire, du moins, d'un personnage de livre), avancent donc qu'une matière beaucoup plus conventionnelle avait été utilisée : le vair, ou plus exactement la fourrure de ce petite écureuil gris dont le nom, s'il s'écrit différemment, se prononce de la même manière que celui de la matière composant les vitraux.

S'agirait-il d'une simple erreur d'homophonie ? Peut-être, quoiqu'une réponse classique soit de dire que Charles Perrault, académicien de son état, avait sans doute pris la peine de vérifier l'orthographe de son titre. Par ailleurs, l'idée de faire des chaussures de verre n'est pas franchement plus délirante que celle de faire un carrosse en citrouille.

Le verre proposé par Perrault a en tout cas su s'imposer suffisamment pour que, jusque dans le dessin animé de Walt Disney, les souliers de Cendrillon soient considérés comme faits de verre, alors même que cette homophonie n'existe pas dans la langue d'origine de ce dessin animé.


Puisque l'homophonie est spécifique à notre langue, d'ailleurs, on peut légitimement se demander ce qu'il en est dans les versions du conte écrites en langue étrangère. Et ce d'autant plus que, c'est un fait connu, les récits des frères Grimm, plus anciens, sont également beaucoup plus fidèles à la tradition que ne l'étaient ceux de Perrault, l'auteur français ayant eu tendance à s'approprier les histoires pour leur faire dire ce qui lui plaisait ; tandis que ses homologues allemands se livraient à un travail de documentation de grande ampleur, s'efforçant de collecter le plus de versions possibles pour coucher par écrit la version la plus représentative qu'ils pouvaient constituer.


Or, il se trouve que leur Aschenputtel (de l'allemand « Asche », qui désigne la cendre ; le surnom de la demoiselle étant constitué de la même manière que chez nous) n'indique pas la matière dont sont composés ces souliers (à moins, peut-être, que mon allemand ne soit trop rouillé pour que je ne m'en sois rendu compte : n'hésitez pas à vérifier par vous-mêmes).

On peut donc supposer raisonnablement que le « verre » ait été un ajout de Perrault lui-même, et que ces fameux souliers étaient faits de matière beaucoup plus conventionnelle. Un point pour les partisans du « vair » ? Pas sûr : il se peut que les souliers faits de fourrure d'écureuil aient été courants à l'époque… mais poser que les souliers de Cendrillon devaient être faits de cette matière revient en fait à accepter l'ajout de Perrault tout en posant qu'il se trompait le concernant, ce qui est assez curieux.

La seule chose dont on soit sûrs, vis-à-vis de ses souliers, est qu'ils ont réussi l'exploit de demeurer en bon état après le douzième coup de minuit, alors que le carrosse était redevenu citrouille, ce qui laisse planer quelques doutes sur la cohérence interne de l'histoire.


Quelle que soit la matière dont ils sont composés, cependant, les souliers de bal de Cendrillon ont peu de chance d'avoir réellement été des pantoufles : vous passez souvent vos soirées dansantes en chaussons, vous ?



Mais bon. Il n'y a pas que les souliers, dans la vie ; ni sur les pieds.

Énigme №7

Jamais très éloignée de mon autre jumelle,

On m'associe souvent au parfum vomitif

D'une partie du corps qui n'est pas vraiment belle,

Localisée fort loin de l'organe olfactif.

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