Des chevaux, des colts, des pâtes

Message 1, par Elzen

§ Posté le 04/11/2013 à 2h 20m 24

Ayant consacré mon dernier article à des joutes verbales, j'aimerais maintenant consacrer celui-ci à des duels plus mortels, mais heureusement plus cinématographiques. Les trois ingrédients cités en titre font bien évidemment référence aux westerns dit « spaghetti », car conçus par les maîtres du cinéma italien.

En réalité, cette appellation était à l'origine un sarcasme, le cinéma hollywoodien se moquant de son petit frère italien. Pour autant, le western « original » était alors sur le déclin, et certaines des œuvres italiennes, magistrales, ont su admirablement renouveler le genre.

Ce sont quelques unes de ces grandes œuvres que je veux vous présenter ici, et en fervent amateur du Guide de l'autostoppeur galactique, je le ferai sous la forme d'une trilogie en cinq volumes.


L'un des points communs entre les œuvres dont je vais vous parler est que l'un de leur principal héros est, à chaque fois, un homme sans nom, venu d'on ne sais où, mais, bien sûr, invariablement excellent tireur(1).

Un autre de ces points communs est que ce ne sont pas des films où les choses s'enchaînent trop vite pour que l'on ait le temps de réfléchir. Au contraire, Sergio Leone, qui réalisa les quatre premiers, était un spécialiste des silences, et des scènes longues, où l'on a le temps d'attendre l'arrivée de l'inéluctable action.

Un dernier point commun, enfin, est que leur bande son, composée par un certain Ennio Morricone, est absolument sublime : elle nous accompagnera dans la version audio de cet article, de même que quelques unes des répliques mémorables qui foisonnent tout au long de ces œuvres. Je ne peux donc que vous inciter à ne pas vous contenter de me lire, mais à, pour cette fois, m'écouter aussi parler.


Pour une poignée de dollars

Ce film compose, avec les deux suivants, la « trilogie du dollar », qui a lancé la carrière de Clint Eastwood. Le désormais célèbre acteur y incarne donc ce héros surgit de nulle part, cet « homme sans nom »(2), vêtu d'un poncho vert, que l'on surnomme « l'Américain » car l'action se déroule au Mexique et qu'il est le seul à venir des états-unis.

Non seulement ce film ne se passe pas au pays de l'Oncle Sam, mais il n'en est même pas directement inspiré : il s'agit d'un remake d'un film japonais de Kurosawa, Yojimbo (ou Le Garde du corps). Le principe est assez simple : une petite ville est aux mains de deux clans, les Baxter, qui trafiquent des armes, et les Rhodos, qui trafiquent de l'alcool. L'homme sans nom arrive et attise le conflit entre ces deux clans, dans le but de s'enrichir…


Il n'est cependant pas totalement vénal et égoïste : quoiqu'il refuse d'expliquer ses raisons, il se livre, dans le film, à quelques actes désintéressés et prend des risques pour venir en aide à d'autres. Mais pour l'essentiel, c'est l'argent qu'il recherche, et il s'en sort plutôt facilement.

Car en plus de la rivalité classique se trouve un autre élément perturbateur : les Rhodos viennent de détourner un transfert d'argent entre les gouvernements mexicain et américain, en tuant beaucoup de militaires au passage ; et cela, bien sûr, offre beaucoup d'opportunités à notre homme.


Mais prenons l'histoire par le début : notre homme arrive donc sur place, où il est accueilli par le sonneur de cloches, qui l'informe qu'il n'y a que deux catégories de gens dans son genre : les riches, et les morts.

L'homme fait alors la connaissance de quelques hommes des Baxter, qui se moquent de lui et mettent son cheval en fuite à coup de revolver sans qu'il ne desserre les dents ni ne dégaine son arme. L'incident l'amène à la porte de l'auberge du village, où il s'installe, avant de repartir régler ses comptes et démontrer ses talents. Les hommes de Baxter morts, notre homme peut s'engager sans difficulté auprès des Rhodos. Passe alors le régiment transportant l'or, qui va grandement perturber la situation…

Je n'en dis pas plus, vous laissant le plaisir de découvrir ça en regardant le film.


Et pour quelques dollars de plus

Where life had no value, death, sometimes, had its price.

That is why the bounty killers appeared.


Quand la vie n'avait aucune valeur, la mort, parfois, avait un prix.

C'est pourquoi on vit apparaître les chasseurs de primes.

Ce message s'affiche à l'ouverture, et prévient de ce qui va être la suite du film. Nous retrouvons l'homme sans nom, toujours vêtu de son poncho vert (désormais troué, comme on peut le constater dans certaines scènes ; notre homme l'a simplement retourné pour que ça se remarque moins).

En version originale, il est ici surnommé « Manco », ce qui signifie « une main » autant que « une armée ». En français, cela a été “traduit” en « le Manchot », car une seule de ses mains est visible en temps normal, l'autre ne se montrant que pour tirer.


L'histoire est encore une fois ternaire : en face du Manchot se trouve un autre chasseur de prime, le colonel Douglas Mortimer, campé par Lee Van Cleef. Entre les deux, un redoutable bandit, l'Indien, qui vient de s'évader de prison en massacrant plusieurs gardiens, ainsi que l'homme qui l'avait fait arrêter.

L'indien, rendu à moitié fou par la drogue, s'est mis en tête de s'attaquer à la banque d'El Paso, la mieux gardée du pays. Et accompagné de sa bande, il est tout à fait capable de réussir…


Manco et Mortimer projettent tous deux d'arrêter le bandit, ce qui crée une certaine rivalité entre eux ; et leur première discussion se fera à coup de revolvers et en faisant voler leurs chapeaux(3). Cependant, devant le danger que représentent tous ces hommes, il risque de leur être nécessaire de s'associer…

La négociation entre les primes offertes est âpre : Manco souhaite en effet réunir un pactole suffisant pour prendre sa retraite et s'établir tranquillement quelque part. Mortimer, lui, a déjà atteint un âge vénérable pour quelqu'un de leur profession ; mais semble avoir une raison particulière d'en vouloir à l'Indien…

Ce dernier, de son côté, prépare minutieusement son coup en s'efforçant de réunir tous ses anciens hommes. Pendant son séjour en prison, en effet, certains ont eux aussi été fait prisonniers, et d'autres ont prit l'habitude de faire cavaliers seuls. Dans ses moments de délire dus à la drogue, l'Indien est hanté par un souvenir psychédélique, que des flash-back nous révéleront en cours de route.


Le bon, la brute et le truand

…ou plutôt, comme dans le titre anglais, le bon, le mauvais et le moche. Chronologiquement parlant, ce film semble être le premier des trois, bien qu'il ait été le dernier tourné. La guerre de sécession n'y est pas encore terminée (elle semble l'être dans Pour une poignée de dollars, où les soldats américains sont vêtus du bleu nordiste), et l'homme sans nom ne commence à porter son célèbre poncho vert qu'à la fin du film.

À ses côtés, deux autres hommes : Lee Van Cleef retrouve ses habituels rôles de méchant en interprétant Sentenza, un tueur à gages sans scrupules. Le troisième homme, Tuco, est joué par Eli Wallach, et sera celui des trois dont l'histoire sera la plus détaillée au cours du film.


Au début du film, Tuco fait équipe avec l'homme sans nom, qu'il surnomme « Blondin ». Les deux hommes ont une combine simple : puisque Tuco est un bandit recherché, Blondin le capture, le livre au sheriff local, puis le libère juste avant qu'il ne soit pendu. Les deux hommes se partagent alors la prime, et repartent jouer le même manège dans le canton d'à côté.

Tout se passe bien, jusqu'au jour où l'homme sans nom décide qu'il n'est pas la peine de continuer plus loin : la prime pour la tête de son complice n'augmentera plus, et il lui semble plus profitable de changer de partenaire. Il abandonne alors Tuco dans le désert, non sans lui avoir indiqué la direction de la ville la plus proche, et lui avoir conseillé d'économiser son souffle.

Tuco parvient finalement à rejoindre une région hospitalière, où se trouve notamment une armurerie qu'il dévalise ; et part sur la trace de son ancien compagnon, dont il a juré de se venger.

Ces péripéties les amèneront tous deux à faire la connaissance d'un soldat sudiste leur avouant avoir caché une très importante somme dans un cimetière. Tuco parvient à apprendre le nom de la ville où se trouve ce cimetière ; et Blondin le nom de la tombe dans laquelle sont enterrés les dollars. Les deux hommes sont alors contraints de faire de nouveau équipe, car ils ne pourront trouver le trésor qu'ensemble. Mais Sentenza, de son côté, a apprit par l'une de ses victimes l'existence du magot, et compte bien en profiter lui aussi…


La réplique la plus célèbre de ce film est sans doute la remarque de l'homme sans nom à la fin du film : tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses.

Pour autant, quoique cette division du monde en deux catégories ait donc été fortement associée à Clint Eastwood, il convient de noter que c'est Eli Wallach qui s'en sert le plus : Blondin ne fait, à cet instant, que reprendre une formulation que Tuco emploie tout au long du film.


Il était une fois dans l'ouest

Ce quatrième film, signé Leone également, ne fait plus partie de la trilogie du dollar. Il en commence en fait une autre, qui se poursuit par Il était une fois en amérique et Il était une fois la révolution, mais je n'ai pour l'instant vu que le premier d'entre eux.

On n'y retrouve donc pas « l'homme sans nom » joué par Clint Eastwood, mais il y est remplacé par un mystérieux voyageur qui joue de l'harmonica quand il devrait parler, et parle quand il ferait mieux de jouer, campé par Charles Bronson(4), et qui poursuit une mystérieuse vengeance (comme dans Et pour quelques dollars de plus, on apprendra plus de détails en cours de route, par des flash back).

Les autres personnages importants sont plus nombreux, car on sort ici de la logique ternaire. En premier lieu, il y a Jill McBain (Claudia Cardinale), nouvelle épouse d'un propriétaire terrien local, qui débarque de la Nouvelle Orléans pour découvrir que McBain et toute sa famille viennent d'être assassinés. La citation que je vous ai donné ci-dessus pour décrire l'homme à l'harmonica est, dans le film, prononcée par le Cheyenne, un desperado en fuite joué par Jason Robards, soupçonné des meurtres car les assassins ont endossé les « cache-poussière » que portent habituellement ses hommes.

Mais le véritable meurtrier (on l'apprend en fait pendant la scène des meurtres, au début du film) est un dénommé Franck, joué par Henry Fonda, qui est celui que l'Harmonica pourchasse ; et qui travaille comme exécuteur pour un riche homme d'affaire nommé Morton. Atteint d'une grave maladie et à l'espérance de vie très courte, Morton souhaite voir le train dans lequel il vit, et qui est parti de la côte Atlantique, rallier la côte Pacifique avant de mourir, quel qu'en soient le prix pour les « obstacles de passage » comme l'était McBain.


Le film commence donc par l'arrivée de l'Harmonica, et par trois hommes venus attendre son train, ayant bien sûr des intentions assez peu amicales. Sergio Leone, paraît-il voulait faire revenir le trio ayant joué dans Le bon, la brute et le truand, mais Clint Eastwood aurait refusé, sa carrière magistralement lancée par les trois films précédents ne se satisfaisant pas d'un rôle aussi court. Trois autres acteurs les remplacent donc, et la scène n'y perd pas, car ils sont excellents eux aussi.

Nous assistons ensuite à l'assassinat de la famille McBain, puis à l'arrivée de Jill et à la première rencontre entre elle, le Cheyenne et l'Harmonica. Ce dernier reconnaît le costume du précédent et de ses hommes, que les hommes de main de Franck avaient usurpé dès la scène d'ouverture, ce qui donne bien sûr lieu à un certain échange entre les deux hommes…


Mon nom est Personne

Avec ce dernier film (dont le titre, je vous l'ai déjà dit, fait référence à un certain épisode de l'Odyssée), nous quittons Sergio Leone pour retrouver un autre réalisateur italien, Tonino Valerii (mais le générique indique tout de même que l'idée vient de Leone).

Loin du rôle de méchant qu'il campait dans Il était une fois dans l'ouest, Henry Fonda renoue avec ses habituels rôles de héros. Il y interprète en effet Jack Beauregard, légende de l'ouest vieillissante, ayant désormais besoin de lunettes pour viser loin, mais restant l'un des tireurs les plus rapides qui soient.

Héros de western à l'ancienne, Beauregard a survécu à de nombreux duels, ayant affronté seul jusqu'à sept adversaires à la fois. Habituellement solitaire, il rencontre cependant un gêneur, joué par Terence Hill et prétendant n'être « personne », qui l'admire depuis tout gosse, et voudrait le voir affronter seul la « Horde Sauvage(5) », une bande de cent cinquante homme qui trafiquent l'or dans la région.


Le ton est ici beaucoup plus humoristique que dans les films de Leone. Beauregard, et surtout Personne, jouent bien davantage sur le spectacle. En témoigne notamment quelques superbes scènes de baffes, de miroirs et d'allumettes.

Cependant, le film n'est pas non plus dénué de certaines questions de morale : Beauregard est à la recherche de son frère, un certain Nevada Kid, et sa trace l'amènera jusqu'à un homme de paille au service de la Horde Sauvage, qui a pour mission soit de le tuer, soit de l'acheter. Et le héros semble plus enclin à accepter le pot de vin qu'à affronter seul la horde…

Mais Personne, lui, est bien décidé à faire entrer son héros dans les livres d'histoire, car, comme il le dit, un homme, un vrai, doit croire en quelque chose.


Message 2, par rushou

§ Posté le 05/11/2013 à 13h 40m 08

Superbe ambiance dans cet article 😎 !

Je suis contre l'éviction des silences par contre, sinon c'est plus du western spaghetti. Il me reste à voir les films pour me rattraper.

Message 3, par Elzen

§ Posté le 05/11/2013 à 13h 50m 42

Merci 😊


Bah, pour les silences : dans les films, on a quelque chose à regarder pendant ce temps-là ; dans une lecture audio, ça a moins d'intérêt. La piste fait déjà 18'30", j'ai préféré éviter de dépasser les 20 ^^" (même si j'ai peut-être sabré un peu trop sur le dialogue entre l'Harmonica et le Cheyenne).


Mais ouais, tu n'auras pas ce soucis si tu regardes les films 😊

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