Commentaires sur l'Art Poétique

À propos de quelques extraits de l'œuvre de Boileau

Message 1, par Elzen

§ Posté le 17/02/2013 à 15h 48m 31

Suite à mon dernier article, on m'a exprimé(1) quelques réserves sur mon opposition à Nicolas Boileau ; il me semble donc utile d'exprimer plus explicitement ma pensée à ce sujet.


La citation en question vient de l'œuvre intitulée l'Art poétique, dont je vous recopie ici la première strophe :

Il est certains esprits dont les sombres pensées

Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;

Le jour de la raison ne le saurait percer.

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser :

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,

L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Le poème est certes assez beau ; et la « leçon » donnée n'est, à mon sens, pas entièrement dénuée d'intérêt. Cependant, cette leçon est loin d'être universelle, et, comme pour d'autres citations, il ne suffit pas de la citer bêtement dans tous les cas où elle semblerait vaguement pouvoir s'appliquer.



Commençons par la phrase que je vous évoquais : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément.

Je dirais que c'est essentiellement une question de contexte d'échange. Lorsqu'il s'agit de parler d'un sujet entre spécialistes, la bonne compréhension suffit en effet amplement, le plus souvent ; chacun des intervenants possède déjà le vocabulaire et les pré-requis nécessaires pour comprendre les concepts, parfois complexes, qui vont être évoqués.


En revanche, quand il s'agit d'expliquer au « grand public » des concepts pointus, la chose est beaucoup moins aisée. Trouver les mots justes pour expliquer, à quelqu'un qui n'a jamais étudié le sujet, une thèse qui vous a pris trois ans de travail acharné, ça ne se fait pas d'un claquement de doigt ; et je ne crois pas qu'on puisse affirmer que c'est parce que l'orateur en question ne maîtrise pas le sujet de son propre doctorat.

La vulgarisation est une discipline particulière, qui demande un talent très spécifique : il faut savoir rendre accessible à tous des choses qui ont occupé pendant des années un grand nombre de spécialistes. Ça ne demande pas seulement une bonne compréhension du sujet, mais également une maîtrise de la langue et des comparaisons possibles dont tout le monde ne dispose pas d'entrée de jeu.


Je parlais ici essentiellement de culture scientifique ou artistique ; mais cela vaut également pour les œuvres de fictions. On compare parfois différents auteurs par la facilité qu'il y a à pénétrer leurs œuvres.

Par exemple, Asimov se lit très facilement ; quand il y a, pour d'autres auteurs, besoin de s'accrocher beaucoup plus pour comprendre leur univers. Pensez-vous que ce soit parce que les autres en question maîtrisent moins bien les histoires qu'ils ont inventé eux-mêmes ; ou ne serait-ce pas plutôt parce qu'Asimov, par ailleurs vulgarisateur scientifique, a su développer un style d'écriture particulier qui le rend plus accessible ?


Cela vaut également pour les débats d'idées que l'on peut avoir avec d'autres personnes : lorsque, dans une situation donnée, on n'arrive pas à exprimer clairement une position, ce n'est pas forcément que cette position n'est elle-même pas claire ; mais ça peut être aussi que les considérations personnelles ne sont pas aisées à rendre compréhensibles aux autres personnes. Il se trouve que la pensée n'est pas uniquement verbale, et qu'il faut parfois fournir un travail conséquent pour qu'elle puisse le devenir.


Ce qui me déplaît profondément dans cette citation, c'est que son usage entretient le mythe selon lequel il suffirait d'avoir les connaissances adéquates pour pouvoir enseigner efficacement quelque chose. Il se trouve que ce n'est pas le cas : la pédagogie est une discipline à part, qui doit être acquise elle aussi.

Bien concevoir aide assurément à exprimer clairement, mais ça ne suffit pas toujours. Je vais reprendre la formule citée par Sylvain Grandserre dans École : droit de réponses (dont je vous ai déjà parlé) : Pour apprendre l'anglais à Paul, il faut bien connaître l'anglais, mais il peut être aussi utile de bien connaître Paul (ce qui, au passage, ne nous dit toujours pas comment on va procéder) !



L'autre sujet à caution, dans cet extrait, est la phrase Avant donc que d'écrire, apprenez à penser, et le fait que l'expression devrait « suivre » l'idée.

Là encore, avoir déjà l'idée peut être d'un intérêt certain pour réussir à l'exprimer, certes. Mais pour autant, dans la pratique, l'idée peut avoir énormément de mal à précéder l'écriture.


Ceux qui ont déjà débattu d'un sujet à l'écrit(2) savent que c'est parfois au contraire en tentant de rédiger, de coucher les pensées sur papier, que l'on parvient à les ordonner le plus efficacement. Attendre, pour écrire, que les pensées s'ordonnent « magiquement », c'est souvent attendre en vain ; le papier et le crayon sont des outils de réflexions utiles.

Prendre un brouillon, faire des schémas logiques, expérimenter, tâtonner, c'est souvent ainsi que l'on progresse, et c'est quelque chose qu'il faudrait davantage mettre en avant. En ce qui me concerne, j'ai un tableau blanc dans mon bureau ; un autre dans ma chambre, et je n'hésite pas à recourir à l'un ou à l'autre à chaque fois que le besoin s'en fait sentir.



Un peu plus loin dans l'œuvre, Boileau ajoute :

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Là encore, je ne suis pas nécessairement d'accord.

Par exemple, mon poème Avalon a été écrit d'un seul jet, et plutôt rapidement. Je lui ai apporté une retouche suite à quelques remarques sur un vers maladroit, et c'est tout de même un de ceux dont je suis le plus content.


Ce que je dirais à ce sujet est simplement qu'il ne faut pas hésiter à retravailler ce que l'on estime devoir l'être (j'ai par exemple retiré certains de mes articles ici pour les reprendre entièrement) ; mais qu'il ne faut pas non plus retravailler pour le seul fait de retravailler : il est tout-à-fait possible d'être satisfait de soi dès le départ, et retravailler peut parfois rendre l'œuvre moins spontanée, plus artificielle, ce qui n'est pas forcément à son avantage.


Comme dit l'expression, « le mieux est (parfois) l'ennemi du bien », et il faut savoir tempérer son perfectionnisme.


Message 2, par curiosus

§ Posté le 17/02/2013 à 16h 25m 08

Je trouve que le paragraphe “l'autre sujet à caution …......précéder à l'écriture” et celui “Ceux qui ont déjà....réflexion utile “ ne parlent pas de la même chose .

Pour écrire sur un sujet il faut avoir “des idées sur ce sujet” premier paragraphe , l'acte d'écrire permet ensuite des les arranger , les relier entre elles , d'en faire émerger de nouvelles , deuxièmes paragraphe.

L'idée précède son expression , car on ne peut exprimer ce qui n'existe pas

Message 3, par Elzen

§ Posté le 17/02/2013 à 16h 30m 36

Certes, il faut avoir l'idée pour pouvoir l'exprimer (et encore, certaines idées viennent « en en parlant », parfois, parler d'une chose peut nous donner l'idée d'une autre manière d'aborder ça) ; mais ce que Boileau indique, me semble-t-il, c'est qu'il faudrait « penser avant d'écrire », donc mettre les choses en forme dans sa tête avant de les coucher sur papier. Ce que je voulais exprimer, c'est surtout que mettre sur papier est, au contraire, parfois nécessaire à mettre les choses en forme. Entre écrire et penser, l'un ne précède pas forcément l'autre.

Message 4, par curiosus

§ Posté le 17/02/2013 à 16h 44m 31

Boileau ne fait pas dans la nuance , ni dans la première citation ni dans la deuxième et je entièrement d'accord avec toi que l'écriture entraine l'émergence de nouvelles idées . Je suis d'ailleurs de ceux qui ont besoin de visualiser leurs idées pour les mettre en forme.

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