Ta race !

Message 1, par Elzen

§ Posté le 09/10/2011 à 0h 45m 47

Tonton Albert (Einstein, pour ceux qui ne lui connaîtraient pas encore ce surnom malgré ma fâcheuse tendance à l'utiliser) disait à peu près « Dites-moi d'abord ce que vous entendez par Dieu, je pourrais ensuite vous dire si j'y crois ou non. »


Ce problème de définition est en effet crucial. Même si nous utilisions la même langue, nous n'utilisons pas tous les mots de la même façon, et cela entraîne parfois pas mal de problèmes de compréhension. Il arrive somme toute assez fréquemment que l'on passe un certain temps, pour ne pas dire un temps certain (← ceci n'est qu'un exemple courant de ces nuances de vocabulaires pas toujours évidentes à saisir) à débattre pour finir par se rendre compte qu'on était en fait d'accord depuis le début, mais que la manière dont on disait la même chose que l'autre lui laissait entendre que ce n'étaient pas le cas.



En l'occurrence, je voudrais parler un peu de biologie, et en particulier des notions de races et d'espèces. Qu'est-ce qu'une espèce ? Il existe, paraît-il, pas loin d'une centaine de définitions différentes. Parmi cette centaine de définitions, certaines ont sans doute un peu plus de sens que d'autres (Avoir du sens est différent d'avoir un sens, vous me suivez ?), mais elles ont probablement toutes leur intérêt, en fonction du contexte.


Quand on se place dans le cadre de la théorie synthétique de l'évolution, la définition retenue repose un élément essentiel : l'interfécondité. Une espèce est défine grosso-modo comme étant l'ensemble des individus potentiellement capables de se reproduire les uns avec les autres.

Par exemple, il est un fait établit que l'humain et le mouton ne peuvent pas se reproduire l'un avec l'autre : ils appartiennent donc à deux espèces différentes (Encore qu'il paraîtrait que, chez certains, les expériences à ce sujet se poursuivent encore(1). Désolé ^^")


Bon, en fait, la vraie définition est un poil plus complexe que ça, parce qu'elle comporte également une notion temporelle. Les espèces, un peu comme les bactéries à une toute autre échelle, naissent, vivement un moment, puis soit s'éteignent, soit se séparent en de nouvelles espèces. On appelle de tels événements des épisodes de spéciation.

Pour que ce qui était autrefois une seule espèce se divise en deux nouvelles espèces, il est nécessaire qu'il y ait une isolation assez longue entre plusieurs populations. Cela se produit par exemple quand quelques individus d'une espèce donnée colonisent une île et s'y reproduisent plusieurs génération, sans se croiser avec leurs cousins du continent.

Un exemple connu est celui des souris de l'île de Madère : à peu près cinq cent ans se sont écoulées depuis que cette île a été colonisée par les souris, et il semble que les souris de l'île et celle du continent ne soient plus capable de se reproduire entre elles, ce qui les fait appartenir à deux espèces différentes.


Cette durée relativement réduite est due au fait que les souris ont un cycle de reproduction assez court, faisant plusieurs générations par an. Bien sûr, pour les espèces ayant un cycle de reproduction plus long, la durée séparant deux spéciations successives serait plus longue.

En effet, la différenciation entre espèces est une conséquence naturelle de l'évolution : deux populations isolées vont naturellement voir s'accroître le nombre de différences entre elles, d'une part parce qu'elles vivent dans deux milieux partiellement différents, faisant que les caractéristiques favorisées(2) ne seront pas nécessairement les mêmes des deux côtés ; d'autre part, tout simplement parce que la transmission des caractères est en partie régie par le hasard(2), et que le hasard n'aime pas faire les choses deux fois de la même manière.


Dans un premier temps, cette différenciation entre les deux populations fera, si elles viennent à se croiser de nouveau, que les individus hybrides seront avantagés, car ils pourront bénéficier des avantages acquis des deux côtés. Cependant, plus le temps s'écoulera (et le nombre de générations depuis la séparation augmentera), plus les caractères, au sein d'une population donnée, s'adapteront les uns aux autres.

Dès lors, les individus hybrides commenceront à être, au contraire, désavantagés, car les caractères qu'ils auront acquis de l'une des populations « marcheront » moins bien avec ceux issus de l'autre population qu'avec ceux de la population dont ils proviennent. Au bout d'un moment, ce désavantage sera tel que les individus hybrides ne pourront plus se reproduire, voire même ne pourront plus voir le jour. Les deux populations seront alors devenues deux espèces distinctes.




On devine alors intuitivement une sorte de situation intermédiaire à celle des espèces : le cas où les individus sont très différents d'une population à une autre, mais néanmoins toujours capables de se reproduire entre eux en donnant des descendants viables et fertiles.

Dans le vocabulaire courant, on a tendance à désigner cette situation par le terme de « races ». Encore que l'on parle également de « variétés » pour ce qui concerne le monde végétal ; et que les scientifiques préfèrent généralement utiliser le terme plus neutre de « sous-espèce ».


Plus neutre, car le terme « race » est assez lourd de sens, certaines idéologies des siècles passés l'ayant appliqué à l'espèce humaine avec des conséquences assez dommageables. On a ainsi supposé que certaines « races » étaient inférieures à d'autres, et prit cela comme prétexte pour maintenir l'esclavage et pratiquer le génocide.

Si je conserve les guillemets autour de « race », c'est que, dans ce sens de sous-espèces, il n'est en fait scientifiquement pas applicable à l'espèce humaine. En effet, les études montrent que les différences de caractères entre populations humaines ne sont pas plus importantes que les différences au sein d'une même population (et, soit dit en passant, la couleur de peau, quoique visuellement facile à identifier, est un caractère très peu représentatif du niveau réel de différences entre deux individus).


Il n'y a donc pas de « races » au sens « fort » dans l'espèce humaine. Au sens fort parce que, je reviens à mon propos du début de cet article, certains mots ont plusieurs définitions différentes. En l'occurrence, ce mot peut également désigner, par exemple, l'ensemble des ascendants et descendants d'une même famille. C'est dans ce sens que Jacques de Molay, dernier maître de l'Ordre du Temple condamné au bûcher par l'Inquisition, se serait écrié à ses bourreaux « Soyez maudits ! Mille fois maudits jusqu'à la treizième génération de vos races ! »

Il peut aussi être utilisé pour désigner un corps de métier ou un comportement, sans aucune notion de filiation. On parle de la « race » des banquiers, des artisans, des filous ou des poètes. Dans ce sens, l'emploi du mot est généralement péjoratif. Par extension, on l'utilise aussi pour désigner une certaine notion de qualité ou d'entièreté. Moi qui vous parle, je suis en quelque sorte un pinailleur « pure race ».


Mais ces derniers sens sont figurés ; et l'influence des idéologies racistes du siècle passé les entoure d'une odeur de soufre qui les rend moins fréquent. (On souffre moins ce qui sent le soufre, non ?) Le second sens propre, celui de l'ascendance, perdure lui-même principalement par des injures, dont le « Ta race ! » qui sert de titre à cet article, et qui est parfois agrémenté d'un qualificatif portant sur les pratiques sexuelles réelles ou supposées du destinataire.

La question est : les gens qui l'utilisent ont-ils conscience qu'il s'agit-là du sens « familial » du terme, à l'instar des « ta mère » et autres références à un membre précis de la famille ? Quoi qu'il en soit, il est de nos jours de bon ton d'éviter complètement ce mot, et de dire d'un membre de sa famille qu'il est « de son sang » plutôt que « de sa race ».



En ce qui concerne le sens « fort » du mot, une remarque supplémentaire s'impose. J'ai dit que les scientifiques préféraient parler de « sous-espèce ». En réalité, il y a une autre nuance de sens entre les deux appellations. On désigne habituellement par « sous-espèce » les populations dont la différenciation résulte d'un isolement naturel. Le terme de « race » est plus souvent appliqué aux populations différenciées par la sélection humaine. Les différentes races de chiens, par exemple.


C'était d'ailleurs un autre argument pour rejeter l'application à l'espèce humaine du terme race : la sélection des hommes par les hommes dans le but d'isoler des groupes de caractéristiques (on appelle ça l'eugénisme) n'a jamais été suffisamment appliquée pour provoquer des différenciations notables sur les populations humaines. Si différenciations il y avait, on parlerait plutôt de « sous-espèces ».


Ce cas, de toute façon, ne reflète pas la réalité. Il n'y a, scientifiquement, rien qui ressemble à des « races » au sens fort dans l'espèce humaine. Mais même s'il y avait, ça ne changerait pas grand chose. Car le racisme est une idéologie, et non une hypothèse même très vaguement qualifiable de scientifique. Ce ne sont donc pas des faits scientifiques qui peuvent y répondre.

La véritable réponse aux hypothèses selon lesquels certains humains, pour quelques raisons que ce soit, seraient supérieurs ou inférieurs aux autres, est celle-ci :


Article I.

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.




Pour de plus amples informations au sujet des notions biologiques d'espèces et de races, ainsi que sur pas mal d'autres points concernant la théorie synthétique de l'évolution, je vous renvoie à l'excellent « La théorie de l'évolution : une logique pour la biologie », de Patrice David et Sarah Samadi.


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