Mais c'est quoi, la culture ?

Message 1, par Elzen

§ Posté le 14/06/2013 à 1h 00m 02

Mais pourquoi voulez-vous qu'on ait travaillé avec elle ? Elle s'occupait d'art, nous nous occupions de culture, ça n'a rien à voir !


J'ai assisté, vendredi soir dernier, à une « conférence gesticulée » de Franck Lepage traitant de l'éducation populaire et de la notion de culture, au cours de laquelle il a cité cette phrase (ou plus ou moins, je n'ai pas retenu la formulation exacte) que Christiane Faure lui aurait tenue alors qu'il l'interrogeait sur son rôle à la direction de l'éducation populaire, au ministère de l'éducation nationale, après la seconde guerre mondiale.


Nous avons en effet, depuis des années, tendance à considérer que la culture se compose d'art, d'art, et uniquement d'art. Ce qui n'est bien sûr pas le cas ; et ledit Franck Lepage, dans cette conférence que je vous recommande très vivement au passage, nous explique en grande partie pourquoi cette confusion s'est imposée.

J'aurais pu, jusque là, vous parler de l'importance de la culture scientifique (et je le peux encore, je le ferai d'ailleurs un peu plus loin), mais ses propos m'ont rappelé que la culture comporte de nombreux autres aspects, qui méritent eux aussi de ne pas être oubliés. Car l'enjeu profond de ces questions culturelles, c'est… la démocratie, tout simplement. Que nous en profiterons pour définir un peu mieux que ce à quoi nous pensons habituellement.



Commençons donc par vérifier la définition du mot « culture ». Je vous renvoie, comme souvent, au Trésor de la Langue Française Informatisé :

Culture

II Fructification des dons naturels permettant à l'homme de s'élever au-dessus de sa condition initiale et d'accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur.

A.− Ensemble des moyens mis en œuvre par l'homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût.

B.− Bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l'éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc.

(Je n'ai gardé que les définitions principales, consultez le lien ci-dessus pour quelque chose de plus complet)


Vous noterez que l'art n'y est pas mentionné. Même si on peut le mobiliser pour les aspects de goûts, de savoirs et d'œuvres, cela ne concerne qu'une partie de cette définition, et il en reste bien plus à découvrir. Et particulièrement, j'aimerais attirer votre attention sur deux points de cette définition : la notion de progrès, d'« état supérieur », et celle de jugement. Il est, me semble-t-il, essentiel de comprendre que ces deux notions vont de paire.

S'il ne faut certainement pas sombrer dans l'égo- ou l'ethnocentrisme, et considérer que notre propre manière de voir les choses est la seule pertinente, peu importe les contre-arguments que les autres peuvent y opposer (Biaise vous parlera mieux que moi des dégâts que cela peut provoquer), il me semble qu'il ne faut pas non plus poser que tout se vaut, et que l'excision, les systèmes de castes, et autres éléments de ce genre ne seraient que des particularités « culturelles » sur lesquelles il n'y aurait rien de particulier à dire.

Dit autrement, le respect des autres, ce n'est pas s'abstenir d'émettre quelque avis négatif que ce soit sur les positions et comportements des autres. Nous fonctionnons par un système de valeurs, et il est simplement normal de considérer que certaines choses sont meilleures que d'autres. Ça ne nous autorise bien sûr pas à aller imposer nos idées aux autres par la force ; mais tâchons au moins de savoir les défendre par le dialogue(1).

Si nous recherchons le progrès, c'est que nous sommes capables d'évaluer la progression et de poser l'état dans lequel nous espérons arriver comme supérieur à celui duquel nous sommes partis. Reste à déterminer comment nous l'évaluons, et comment nous progressons, ce qui n'est pas une mince affaire.


Une chose essentielle à comprendre est qu'il ne suffit pas d'ingurgiter des connaissances pour progresser. D'abord, parce que la quantité de connaissances disponibles est de toute façon trop importante : quoi que l'on puisse connaître, il en restera toujours énormément que nous ne connaîtrons pas. Ensuite, parce que ce jeu, tout le monde le pratique, et que l'ingurgitation des connaissances ne permettra mécaniquement jamais d'arriver à un état égalitaire de la société : si tout le monde ingurgitait de la même manière, les disparités initiales se retrouveraient inchangées à l'arrivée, et le progrès relatif serait nul. En pratique, c'est pire encore, car ceux qui progressent le mieux sont ceux qui partaient avec les meilleurs atouts à l'origine, et l'ingurgitation ne permet donc que de creuser l'écart.

Je vous en ai déjà parlé dans cet article, il y a deux mois : l'éducation, ce n'est pas seulement l'instruction. Le but n'en est pas de remplir les têtes, mais de leur apprendre à fonctionner. Bien sûr, il est nécessaire, pour cela, d'avoir quelques connaissances : un cerveau ne peut simplement pas fonctionner « à vide », sans référents sur lesquels s'appuyer. Mais il est plus important de savoir réfléchir, d'être en mesure de décrypter la société et ses messages, que d'accumuler des connaissances sans rien savoir en faire.

Si ce travail commence dès l'école primaire, il est également important qu'il se prolonge tout au long de la vie. L'éducation ne concerne pas seulement nos enfants : les adultes, également, doivent apprendre à gérer des choses nouvelles et à exercer leur esprit critique face à l'évolution perpétuelle de la société. L'éducation populaire, que Christiane Faure tentait de mettre en place, et que Franck Lepage contribue à propager, comptait ainsi s'adresser aux jeunes adultes, et aborder des questions politiques qui n'auraient pas eu leur place plus tôt.


Le syndicalisme, le militantisme politique, par les interrogations, les jugements et les prises de positions qu'ils impliquent, sont des parts importantes de la culture, et il est essentiel de les revendiquer comme tels.



Quelques mots, comme je l'annonçais ci-dessus, sur la culture scientifique. Dans un autre article, il y a trois mois de ça, je vous expliquais ce qu'est réellement la démarche scientifique, en citant pour m'appuyer deux conférences dans lesquelles ce sujet était déjà abordé.

André Brahic, tout en nous présentant le fonctionnement et les enjeux de la recherche en astrophysique, insistait sur l'importance de cette culture scientifique, malheureusement sous-représentée dans les médias, et peut-être jusque dans le domaine scolaire. Il précisait également que la science était avant tout une affaire de curiosité, de volonté de compréhension : vous comprendrez sans doute l'adéquation avec ce que je vous présentais ci-dessus.

Mais c'est surtout sur la conférence de Guillaume Lecointre que je vais appuyer mon propos : le sien explicitait l'importance, pour l'ensemble des citoyens, de bien reconnaître ce qui est science et ce qui ne l'est pas. Entre autres aspects importants, le droit qu'à chacun de questionner les connaissances scientifiques, qui la distingue des « Vérités » professées dans d'autres domaines, ne peut s'exercer que si chacun maîtrise suffisamment ces connaissances scientifiques – et maîtriser, cela signifie aussi avoir suffisamment de recul à ce sujet.

La science ne doit pas être restreinte à quelques personnes. Combien d'entre nous n'ont-ils absolument aucune idée de la façon dont fonctionnent bon nombre d'aspects de notre vie courante ? Certains propos technophobes arguent que la science est une mauvaise chose car la connaissance qui en découle serait le privilège de quelques uns et ne servirait donc qu'à opprimer les autres. Il me semble pourtant que ce n'est pas le fait de produire ces connaissances qui soit en cause : la connaissance est faite pour être partagée, il faudrait seulement que les moyens pour ce faire soient mis en place.

Quand je lis, comme cela m'est malheureusement arrivé il y a peu, certaines personnes prendre comme référence un article indiquant que « des chercheurs ont montré que », sans plus de précision sur l'origine supposée de ces propos, il me semble qu'il y a un problème. Quand on leur répond en citant des sources plus précises, et qui, évidemment, contredisent les assertions qu'ils avaient avancées, et qu'ils en tirent comme seule conclusion que « les chercheurs ne sont même pas d'accord entre eux », il me semble y avoir ici un manque de culture scientifique (voire même simplement d'esprit critique) assez criant.

Il y a donc, je pense, de gros efforts à faire pour amener les gens à comprendre la nature de l'activité scientifique, et comprendre les outils qu'ils utilisent et les principes fondamentaux qu'il y a derrière. Bien sûr, expliquer tout cela, ce n'est pas facile, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut baisser les bras : la science est faite pour que tout le monde puisse non seulement en bénéficier, mais également la comprendre.


La même chose vaut d'ailleurs pour l'art. Je l'ai quelque peu boudé en début d'article, mais il est tout de même essentiel, tant que l'on garde à l'esprit qu'il n'est pas le privilège de quelques uns. Comme la culture, l'art, ce n'est pas seulement les musées et les grandes œuvres, fruit de quelques individus plus géniaux que les autres. C'est également quelque chose que chacun d'entre nous peut fabriquer. L'éducation populaire, ce n'est pas qu'aller au cinéma : c'est aussi apprendre à monter son propre film.

Offrir aux gens l'envie et la possibilité de réaliser leurs propres œuvres, c'est faire un pas vers la réelle démocratie.


Mais qu'est-ce que la démocratie, au juste ? Franck Lepage citait une définition posée par Paul Ricœur, plus construite et plus constructive que de simplement dire « c'est le pouvoir du peuple » sans avoir la moindre idée de la façon dont le peuple détiendrait et exprimerait ce pouvoir :

Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.

Les sociétés sont divisées, dans les faits, et il paraît improbable de parvenir un jour à un état qui ne le soit pas(2) ; il faut donc assumer cette réalité. Comme les sociétés changent, les divisions et les contradictions évoluent, aussi la démocratie est-elle une préoccupation permanente ; il ne suffirait pas, quand bien même ce serait possible, de résoudre les problèmes une seule fois et de penser que cela ira éternellement. Et tous les citoyens doivent être en mesure, ensemble, d'analyser, de délibérer, et d'arbitrer ces contradictions, afin de maintenir le cap vers une société meilleure.

La culture, c'est simplement l'ensemble des activités intellectuelles qui rendent cela possible.


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