Loi de Godwin

Message 1, par Elzen

§ Posté le 10/11/2014 à 1h 07m 20

Il y a certains mots qui appellent une réponse quasi-automatique. Dire « ping » fera venir le « pong ». Dire « marco » provoquera « polo ». Les gens fréquentant certains chans IRC ont prit l'habitude de voir le « pan » suivre le « coin ». Et puis, il y a tous ceux qui, à tort, répondent « godwin » chaque fois qu'ils voient passer « nazi ».


À l'origine de ce (mauvais) réflexe se trouve ce que l'on appelle la « Loi de Godwin », ainsi nommée du nom de la personne l'ayant formulée, un certain Mike Godwin :

Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1.

(Rappelons qu'en mathématiques, une probabilité s'exprime entre 0 et 1, et qu'une probabilité de 1 signifie donc que la chose se produira sans l'ombre d'un doute)


Cette « loi » fut formulée en 1990 d'après de nombreuses discussions sur le réseau Usenet, et a très bien perduré sur Internet. En fait, elle n'était pas la première du genre : Wikipédia nous indique que l'expression latine reductio ad Hitlerum, porteuse d'un sens proche (j'en parle davantage dans cet autre article), est attestée dès les années 1950.


Le principe en est relativement simple : le nazisme étant généralement considéré comme la pire des idéologies(1), et les désaccords prolongés ayant tendance à faire s'échauffer la conversation, le ton peut monter jusqu'à ce que l'un des interlocuteurs traite l'autre de nazi ou le compare à Hitler sans raison valable.


Un des plus célèbres exemples vient de Linus Torvalds, l'initiateur et chef de projet du développement du noyau Linux qui, à une époque où il utilisait l'environnement graphique GNOME(2), trouvait qu'il manquait une option de personnalisation (une histoire de la souris, si ma mémoire est bonne).

Les développeurs de GNOME étant ce qu'ils sont(3), le patch a été refusé, sous prétexte que l'option complexifiait trop les choses. Torvalds a répondu publiquement en les qualifiant de « nazis de l'interface ».


Nous voyons, dans cet exemple, la disproportion : rien dans le sujet de conversation ne laissait présager qu'une comparaison avec le nazisme ait quoi que ce soit de pertinent. Pour autant, ce n'est pas nécessairement toujours le cas, et il arrive que faire une comparaison argumentée entre quelque chose et le nazisme peut avoir du sens.

C'est le « à tort » que j'utilisais en début d'article : toute évocation du nazisme ne relève pas de la loi de Godwin. Certaines comparaisons sont tout à fait recevables, comme les décrets et lois se mettant malheureusement encore en place de nos jours en fonction de l'origine ethnique des personnes(4).


De toute façon, une comparaison du sujet de la discussion (qu'il s'agisse de lois, d'actualité ou de manifestes divers) avec le nazisme a peu de chance de relever de la loi de Godwin, car elle porte sur le fait de qualifier l'interlocuteur avec qui l'on est en désaccord… ou, un peu plus subtilement, même si « subtil » n'est sans doute pas le qualificatif adapté pour décrire ce comportement, de dire que l'autre nous considère ainsi.


Pour cette seconde version, un exemple s'est fait connaître il y a quelques années, lors des débats concernant le projet de loi « Création et Internet », lorsque Christine Albanel, alors ministre promouvant ce projet, s'était plainte devant l'Assemblée Nationale de l'obstination qui consiste à présenter la HADŒPI comme une sorte d'antenne de la Gestapo.

Plusieurs observateurs et journaux en ligne avaient alors symboliquement décerné un « point Godwin » à la ministre.


Ce « point », vous l'aurez compris, est décerné à la personne qui vérifie la loi (c'est-à-dire qui fait la comparaison regrettable). À la base, le « point » désigne le moment de la discussion où la loi de Godwin se vérifie. On parlait ainsi d'« atteindre le point Godwin ».

Puis, jouant sur les usages du mot (Polysémie, quand tu nous tiens…), le « point » s'est entendu comme un « mauvais point » à décerner à la personne jugée responsable. Il était alors fourni en image ou en ASCII-art, et l'heureux récipiendaire se voyait invité à le découper au marteau et au burin sur son écran.


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Fut une époque, le fait de décerner des mauvais points s'est vu devenir une mode, et l'on en a inventé un grand nombre, à propos de tout ce qui pouvait sembler avoir une probabilité non-négligeable d'apparaître dans certaines discussions.

La plupart des gens ayant participé à cette mode (j'en ai fait partie(5)) semblaient ne pas vraiment savoir d'où venaient ce nom, puisqu'aucun des points ne s'est vu nommer en fonction de son auteur. Certains allaient jusqu'à accoler un suffixe « -win » au nom de leurs points, croyant peut-être que cela faisait référence au verbe « gagner » en anglais…

Bref, cette mode semble passée, et heureusement.


Quoiqu'il en soit, s'appuyer sur Hitler pour chercher à invalider tout et n'importe quoi, ce qui est l'essence du Reductio ad Hitlerum que j'évoquais plus haut, est logiquement absurde (comme le disait na kraïou, il est possible qu'Hitler ait porté des caleçons à fleurs ; ce n'est pas pour autant qu'il faudrait considérer toute personne en caleçon à fleurs comme un dictateur potentiel) ; mais il l'est tout autant de crier au point Godwin chaque fois que le mot « nazi » apparaît quelque part.

Hitler était un homme, et il convient de ne pas utiliser les horreurs de l'histoire pour sombrer dans le troll de bas étage.


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