J'ai été là où je suis allé !

Message 1, par Elzen

§ Posté le 26/06/2009 à 13h 56m 26

Nouvelle petite digression langagière… si ça continue, je vais créer une catégorie pour ça sur le blog. (C'est fait.)


Quel enfant n'a jamais commencé une phrase en disant « j'ai été à tel endroit », pour être aussitôt reprit par l'adulte le plus proche, qui lui aura fait remarquer aussitôt quelque chose comme « on ne dit pas “j'ai été”, on dit “je suis allé”. » ? Je ne voudrais pas trop m'avancer, mais il me semble qu'on a à peu près tous un souvenir de ce genre en tête.


Pourtant, réfléchissons un peu… que veut dire “je suis allé à tel endroit”, au juste ? Que l'on a prit sa voiture, le train, son vélo ou ses petits pieds pour faire le déplacement du point A vers le point B, tel endroit étant ici désigné par le point B.

Et que veut dire “j'ai été à tel endroit” ? Cela veut dire que l'on s'est simplement trouvé au point B, sans aucune considération de la manière dont on y est allé (pour autant que l'on y soit allé, d'ailleurs : il y a de ça un certain nombre d'années maintenant, je me trouvais encore dans le ventre de ma maman. J'y ai bien été, mais sans pour autant y être allé.)


En règle générale, à moins d'avoir rebroussé chemin en cours de route ou d'avoir trouvé porte close, je crois bien que chacun d'entre nous a été à peu près dans chaque endroit où il (ou elle) est allé(e). Alors quelle est donc cette erreur que les adultes s'empressent de corriger chez les enfants ? La tournure qu'ils emploient naturellement me semble au moins aussi correcte que celle par laquelle on les “corrige”…


Ah, il y a quand même une différence entre les deux : quand on parle d'un endroit dans lequel on s'est trouvé, la plupart du temps, c'est de cet endroit (de ce qu'on y a vu ou fait) que l'on parle. Pas de la manière dont on s'y est rendu. Donc il est au contraire plus adapté d'utiliser un verbe d'état qu'un verbe de déplacement : si "je suis allé à la fête foraine" est un début de phrase certainement bien choisi pour parler des embouteillages que l'on a eu sur la route ou de la difficulté que l'on a eu à se garer, lorsque l'on veut parler en revanche des manèges que l'on a essayé, il est beaucoup plus intéressant d'y avoir été que d'y être allé, ne trouvez-vous pas ?


Bref, tout ça pour dire : faites attentions aux “erreurs” que commettent les enfants, elles ne sont pas toujours aussi erronées que ce que l'on voudrait croire.


Mise à jour :

J'ai repensé à cet article un peu plus tard, et je crois savoir d'où vient le problème : ça dépend des compléments que l'on veut mettre derrière. « J'ai été mettre mes chaussures », par exemple, est incorrect, et là, on doit bien dire « je suis allé » à la place. Je pense que c'est là l'origine : à force de corriger cette erreur précise, mais sans préciser ni expliquer, un certain nombre de personnes ont dû prendre l'habitude de corriger systématiquement, et donc de bannir toute forme de « j'ai été », même celles qui sont correctes.

Message 2, par Elzen

§ Posté le 12/09/2015 à 20h 28m 33

Tiens, je vais reporter ça ici aussi pour en garder trace.

En parcourant distraitement le forum Ubuntu-fr (inutile que je vous donne le lien, c'est dans une section qui n'est pas accessible publiquement), je suis tombé sur un post dans lequel quelqu'un disait, je cite, Oui j'ai été 4 ou 5 fois en Belgique, mais plutôt du coté Anvers et Brussel.


Ce à quoi un autre membre du forum (qui ne participait pas à la discussion en cours et dont l'intervention, visant uniquement à relever cette « faute », m'a quelque peu fait penser à ceci) a cru bon de répondre qu'il fallait dire « je suis allé », accompagnant ses propos de l'image idoine (ou pas, pour le coup), et d'un lien vers cette page.


Pas de chance pour lui, la formulation du premier intervenant était tout à fait correcte. En effet, quatre ou cinq fois dans sa vie, celui-ci a pu dire « Je suis en Belgique, mais plutôt du coté Anvers et Brussel ». Mettre la même phrase au passé ne peut donc pas être introduire une erreur : il s'est bien trouvé quatre ou cinq fois en Belgique (même si, apparemment, plutôt du côté Anvers et Brussel).

En revanche, on peut noter qu'il manquait une virgule (après « Oui ») dans la phrase d'origine.


Mais plus important que cette anecdote, nous pouvons jeter un œil au lien fourni comme preuve de son intervention. Et constater que ça démarre mal :

Trop souvent, on entend « elle a été chez le coiffeur » à la place de « elle est allée chez le coiffeur ».

Dès l'introduction, les auteurs de la page en question utilisent comme exemple de mauvaise tournure une tournure rigoureusement correcte, grammaticalement parlant (« elle a été chez le coiffeur » est correct, à partir du moment où la personne en question s'y est effectivement trouvée).


La « règle » qui suit est en revanche plutôt bien formulée (n'ayant pas visionné la vidéo, je ne me prononce pas à son sujet), et l'« avis d'expert » qui l'accompagne lui donne une petite touche savoureuse :

Cette substitution du verbe « être » au verbe « aller » serait aussi vieille que la langue, et nos classiques ne furent pas les derniers à en faire leurs choux gras. Il n’est d’ailleurs pas indifférent de remarquer que ce qui choque au passé composé est infiniment mieux vécu au passé simple : « Il s’en fut trouver son patron pour lui demander une augmentation » serait presque considéré comme un archaïsme de bon aloi…

Effectivement, comme il le dit lui-même, ce qui « choque » au passé est « mieux vécu » à un autre temps… parce que le problème est ici que les gens sont « choqués » par une construction grammaticalement correcte.


L'exercice qui conclut l'article, pour sa part, est assez catastrophique, pédagogiquement parlant : d'une part, les exemples choisis ne montrent que des « avoir été » comme cas erronés, et que des « être allé » comme cas valides, ce qui relève donc plus de Pavlov que d'une réflexion sur l'usage de ces deux tournures.

D'autre part, aucune explication n'est fournie (ce qui n'aide pas non plus à une réflexion sur l'usage), mais les phrases incorrectes sont seulement accompagnées d'une remarque tentant maladroitement de distinguer un langage soutenu d'un langage familier (rappelons que le registre de langue porte normalement davantage sur le vocabulaire que sur la grammaire).


Je ne connais ce « projet Voltaire » que de nom, mais si cette page en est représentative, ce n'est guère encourageant.

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