Crypté et privateur ?

Message 1, par Elzen

§ Posté le 13/08/2013 à 4h 28m 32

Allez, un petit article en vitesse, je me suis fais trop peu bavard ces derniers temps pour ne pas faire ce petit effort. Mes excuses cependant pour la forme, ce texte ayant été rédigé intégralement à une heure avancée de la nuit.


Les quelques mots que j'ai à vous dire concernent les deux néologismes qui servent de titre à cet article : s'il me semble préférable de les éviter (et de les remplacer par des termes qui, eux, existent bien et les remplacent appréciablement), ils permettent au moins de faire le point sur quelques nuances de notre langue.

Oh : les gens qui sont pressés et qui veulent directement savoir par quoi je propose de remplacer ces deux mots n'ont qu'à regarder non pas le titre, mais l'URL de cette page 😉 (Et si vous ne savez pas ce que c'est qu'une URL, lisez ceci).



Le premier de ces deux termes est donc « crypté », que certains utilisent pour désigner les messages pour eux incompréhensibles, mais que, peut-être, certains autres, disposant des clefs adéquates, pourraient comprendre.

Pour comprendre un peu mieux cela, notons que l'on parle, en bon français, de « chiffrement » pour désigner ce que nos voisins anglophones appellent « cryptography », c'est-à-dire tout ce qui concerne les travaux pour rendre les messages compréhensibles ou incompréhensibles (vous savez, c'est le domaine de recherche d'un camarade dont le blog est encore moins actif que le mien).

Les traductions usuelles du genre « cryptages » n'existent donc pas. De même, transformer un message de telle sorte qu'il soit, autant que possible, incompréhensible à ceux qui n'ont pas la bonne clef, se dit en français « chiffrer » et non pas « crypter ».


Cependant, il existe bien, dans notre langue, un terme « décrypter », autant qu'il existe un « déchiffrer », avec une certaine nuance entre les deux. En fait, les deux désignent l'action inverse de celle de chiffrer, à savoir remettre en clair un message chiffré, mais avec une nuance de taille : on déchiffre quand on connaît la clef, et on décrypte quand on ne la connaît pas.

Dit autrement, déchiffrer, c'est l'action de récupérer “normalement” le message, lorsque l'on sait comment faire ; tandis que décrypter, c'est essayer de casser le code, de lire un message que l'on n'était pas censé pouvoir lire.


Partant de là, on pourrait inventer ce terme de « crypté » pour qualifier le message chiffré, lorsqu'il est vu par quelqu'un qui n'en a pas la clef (j'ai un message devant moi : si je suis en mesure de le déchiffrer, je dis qu'il est chiffré ; si je ne peux pas, mais que je dois donc essayer de le décrypter, je dis qu'il est crypté).

Sauf que… figurez-vous qu'un terme pour dire à peu près cela existe déjà, en français. C'est cryptique (vous avez, sur la même page, le lien pour la version de l'académie, beaucoup plus concise).


À ce sujet, on m'a signalé récemment que Bortzmeyer (dont je salue quelques membres du fan-club au passage ^^) avait déjà publié un article assez proche du mien, un bon moment avant moi. Vous y trouverez quelques sources, que je vais donc m'épargner de re-citer moi-même.



Le deuxième mot est « privateur ». C'est le terme proposé par Richard Stallman, l'homme à la base du mouvement du logiciel libre, pour désigner les logiciels qui, précisément, ne sont pas libres.

Pas mal de gens les désignent par le qualificatif de « propriétaire », mais celui-ci n'est pas franchement adapté (disons qu'il n'a pas vraiment de sens, dans l'affaire : la liberté logicielle ne s'oppose en rien à la propriété, mais consiste en des autorisations systématiques).


Bon, le terme de « privateur » n'est peut-être pas complètement un néologisme. J'entends par là que le TLF semble le connaître, même si pas l'académie.

Mais il désigne la personne qui prive, et non pas l'objet de cette privation (le logiciel ne décide pas tout seul sous quelle licence se placer). Beaucoup d'autres mots sont d'ailleurs construits sur ce principe : décideur/décisif, directeur/directif, acteur/actif, digresseur/digressif… vous l'aurez compris : le terme adapté, me semble-t-il, est ici privatif.

Le terme existe déjà, et a en fait deux sens.


D'une part, il désigne, en droit, ce dont l'usage est restreint au bénéfice exclusif de quelques personnes. C'est très exactement la situation pour tout ce qui est placé sous une licence non-libre : les droits fondamentaux des licences libres (utiliser, étudier, modifier, redistribuer) sont autorisés seulement pour les ayant-droits, le reste du monde n'ayant aucun accès.

D'ailleurs, « parties privatives » s'oppose à « parties communes » : le privatif n'est pas ce qui est simplement privé ; c'est ce qui est volontairement coupé de la collectivité pour ne bénéficier qu'à quelques uns.

Le terme s'emploie également pour désigner les peines destinées, justement, à priver les condamnés de leurs droits et avantages. Ce qui correspond tout à fait.


D'autre part, il est utilisé pour désigner l'absence, le manque. Ce qui s'applique ici très bien dans l'optique d'en faire un opposé à « libre » : un logiciel « privatif », c'est un logiciel dans lequel il manque ces libertés qui sont pourtant fondamentales.

En linguistique, ce sont les particules que l'on place avant un mot pour désigner qu'il manque précisément ce qui est censé décrire… en utilisant une particule privative classique, on dirait, peut-être, que ces logiciels sont « inlibres » ? Les appeler logiciels privatifs est quand même plus descriptif (en tout cas, de mon humble avis de descripteur 😉 ).


Mais lisez, je vous en prie, les définitions : TLF, Académie, Littré



Pour conclure ce petit article, je dirai simplement ceci : avant d'inventer un nouveau mot, vérifiez, je vous prie, qu'il n'en existe pas déjà un qui corresponde à ce que vous voulez dire. La langue française est beaucoup plus riche que ce que l'on pourrait penser ; et il sera toujours plus compréhensible d'utiliser des mots existants (même s'ils peuvent, parfois, avoir plusieurs sens) que d'en employer de nouveaux que personne, à part vous, ne connaît.

Message 2, par Grunt

§ Posté le 13/08/2013 à 20h 05m 12

"on dirait, peut-être, que ces logiciels sont « inlibres » ?"


Ça rappelle beaucoup trop la novlangue :D

Message 3, par Elzen

§ Posté le 19/08/2013 à 14h 22m 04

Au fait, un petit échange de mails que j'ai eu avec Stallman au sujet du second mot :


[FR] À propos du terme « privateur », par Elzen :

Bonjour monsieur Stallman,


tout d'abord, puisque c'est, je crois, la première fois que je vous contacte personnellement, je tenais à vous remercier pour tout ce que vous avez accompli concernant le logiciel libre en général et le projet GNU en particulier ; et notamment toute la communication que vous faites en français comme en anglais autour de cela, qui est un travail essentiel.



Néanmoins, il y a un point de détail qui me chiffonne – son importance est assez faible, mais, tout de même, je préfère vous en parler. Il s'agit de l'adjectif « privateur », que vous employez en français pour décrire les logiciels placés sous une licence ne fournissant pas les libertés fondamentales.


Je suis d'accord avec vous sur le fait que le terme de « propriétaire » n'est, clairement, pas adapté. Cependant, il me semble que « privateur » ne l'est pas davantage, dans la mesure où ce terme, comme la plupart des mots en -eur, désigne normalement la personne qui effectue l'action plutôt que l'objet par lequel s'effectue l'action (on parle, par exemple, de concile répresseur, mais de loi répressive).


Il me semblerait donc plus adapté, pour qualifier le logiciel, d'utiliser l'adjectif « privatif ». Ce terme est aussi parlant que le précédent, mais correspond davantage, à l'oreille, au contexte considéré. De puis, il a un sens juridique qui me semble totalement adapté à la situation (est « privatif », par opposition à « commun », ce qui est réservé à l'usage exclusif de quelques personnes, empêchant donc le reste de la collectivité d'y avoir accès ; et les peines judiciaires retirant un droit ou une liberté à quelqu'un sont qualifiées de « privatives »).


Ne pensez-vous pas qu'il serait, donc, plus adapté de parler de « logiciel privatif » que de « logiciel privateur » ?



Quoiqu'il en soit, je vous remercie encore une fois pour tout ce que vous avez accomplis et mis en marche, et je vous prie d'agréer, monsieur, l'assurance de mes salutations les plus respectueuses.



Cordialement,

Sébastien “Elzen” Dufromentel, enseignant, doctorant en informatique et militant pour le logiciel libre et l'auto-hébergement.


Re: [FR] À propos du terme « privateur », par RMS :

[ To any NSA and FBI agents reading my email: please consider

[ whether defending the US Constitution against all enemies,

[ foreign or domestic, requires you to follow Snowden's example.


Quand j'ai choisi ce mot, j'ai consulté des amis et il me paraissait que « privatif » avait une signification spécifique qui le rend incorrecte pour cet signification-ci.


--

Dr Richard Stallman

President, Free Software Foundation


Re: [FR] À propos du terme « privateur », par Elzen :

Bonjour, et merci pour votre réponse.


Avant de vous contacter, j'ai consulté plusieurs dictionnaires, dont notamment les quelques dictionnaires en ligne dont les liens suivent, et je ne crois pas qu'il soit incorrect. On parle de « particule privative », en linguistique, pour désigner les préfixes servant à créer des contraires (le in- de incorrect, par exemple), mais en dehors de ce cadre spécifique, les autres usages du mot me semblent correspondre.

Notamment, comme je vous l'ai dit, ses deux usages juridiques, donc ceux qui se rapporteraient le mieux à notre cas, sont, pour un objet, de signaler que leur usage est réservé au bénéfice d'une ou de quelques personnes seulement, à l'exclusion de toutes les autres ; et pour une peine, de signaler qu'elle va ôter à la personne condamnée un droit ou une liberté ; cela me semble donc tout à fait approprié.


Néanmoins, ce n'était qu'une proposition, je vous laisse juge.

Par curiosité, pourriez-vous m'indiquer quel terme vous utilisez en anglais ?


Quoiqu'il en soit, je vous remercie encore pour votre réponse et vous envoie tout mon soutien dans vos démarches.

(Suivent les liens donnés ci-dessus pour « privatif »)


Re: [FR] À propos du terme « privateur », par RMS :

de signaler que leur usage est réservé au bénéfice d'une ou de quelques personnes seulement, à l'exclusion de toutes les autres

Mais cette signification n'est pas ce que je veux dire.

Un programme est privateur, ce veut dire qu'il prive.

Spécifiquement, il prive ses utilisateurs de leur liberté.


Je crois souvenir que mon désir d'éviter cette signification était une raison enfin pour choisir « privateur ».


(Dans le dictionnaire j'ai trouvé d'autres adjectifs terminant en « eur » qui peuvent caractériser des choses, comme « un slogan mobilisateur ». Et « principe organisateur », n'est pas ?)


Par curiosité, pourriez-vous m'indiquer quel terme vous utilisez en anglais ?


Nous disons "proprietary", mais ce mot n'est pas très bon : il n'explique point l'injustice de ces programmes. Je voudrais bien trouver un mot anglais plus pareil à « privateur ».


Re: [FR] À propos du terme « privateur », par Elzen :

Mais cette signification n'est pas ce que je veux dire. Un programme est privateur, ce veut dire qu'il prive.

Cette signification est assez technique et n'est pas la plus utilisée, je pense. Spontanément, je dirais que la plupart des gens pensent plutôt à « peine privative », c'est-à-dire justement quelque chose qui prive de liberté.


D'ailleurs, « libre » également peut avoir d'autres significations (un « auditeur libre », dans un cadre universitaire, par exemple).Je crois que peu de mots ayant une forte valeur symbolique n'ont qu'un seul sens.


(Dans le dictionnaire j'ai trouvé d'autres adjectifs terminant en « eur » qui peuvent caractériser des choses, comme « un slogan mobilisateur ». Et « principe organisateur », n'est pas ?)

Il existe en effet des adjectifs en -eur qui s'appliquent à l'objet (on peut citer le « fil conducteur », également). Mais, lorsque les deux termes existent, on retrouve la généralement nuance dont je vous parlais (-eur → personne ; -if → objet).


« Privateur » n'est pas une forme incorrecte, cela donne simplement l'impression que vous personnifiez le logiciel, qu'il est responsable lui-même de la licence sous laquelle il est diffusé. Mais en tout cas, cela reste beaucoup plus représentatif que « propriétaire », nous sommes d'accord.


Nous disons "proprietary", mais ce mot n'est pas très bon : il n'explique point l'injustice de ces programmes. Je voudrais bien trouver un mot anglais plus pareil à « privateur ».

Je vois. Mon niveau d'anglais n'est sans doute pas suffisant pour vous donner une idée à laquelle vous n'auriez pas encore pensé, mais je suppose que, si je devais trouver une manière de les décrire, j'utiliserais une expression comme « rightless ».


En tout cas, merci pour votre réponse ; j'espère ne pas avoir abusé de votre temps.


Re: [FR] À propos du terme « privateur », par RMS :

« Rightless » n'est pas un mot normal, mais si je le regarde comme un mot, il signifierait « sans droits ». On peut dire que l'utilisateur d'un programme privateur reste sans droits, mais pour caracteriser le programme il faut dire quelque chose comme « priver ». Je n'ai pas trouvé la manière en anglais.

Message 4, par Elzen

§ Posté le 20/08/2013 à 16h 15m 39

Bon, finalement, le troll d'yrieix n'ayant rien à faire là, je l'ai déplacé dans un endroit un peu moins inapproprié. En fait, je vais peut-être le laisser pour mémoire. Ou pas, on verra bien. Bref.


Je profite en tout cas de ce nouveau message pour conclure un peu plus l'échange de mails avec Stallman : ce qu'il en ressort est, je pense, une parfaite illustration de la puissance et de la richesse du langage pour faire passer les idées.

En effet, « privateur » et « privatif » peuvent tous deux présenter signifier « qui privent ». Mais, il se trouve que « privatif » est un terme plus riche, qui signifie d'autres choses que celle-là. Les autres manières d'utiliser ce mot décrivent tout aussi bien la réalité des logiciels non-libres, mais ne correspondent pas à l'objectif de Stallman, qui est d'insister sur l'un des aspects en particulier.


Ainsi, n'est-il pas rare que deux manières différentes de dire « la même chose » produisent des effets assez différents (voir race et sous-espèce, par exemple). Nous avons ici, d'un côté, un discours militant, focalisé sur la perte de liberté due aux licences privatives, de l'autre un discours plus neutre décrivant également d'autres aspects de la réalité. À vous de voir lequel vous semble le plus adapté en fonction de la situation.


(Je ne pense pas que ce genre de choses vaille pour la première partie de cet article, par contre. Je dirais qu'il vaut mieux toujours préférer « cryptique » (ou « chiffré », selon le cas), à « crypté »).

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