Le Libre… et le reste.

Message 1, par Elzen

§ Posté le 19/02/2014 à 0h 07m 42

J'ai consacré mon dernier article à traiter de la façon dont les choses avaient changé dans le monde logiciel, et des impacts que cela avait sur les enjeux liés au logiciel Libre. Et je m'aperçois, en relisant ma conclusion, que je suis passé à côté d'une bonne partie de ce que je voulais dire au départ. Qu'à cela ne tienne : le sujet est assez vaste et important pour mériter au moins deux articles(1).


Ma conclusion, dans l'autre article, était en effet de dire que le logiciel libre est toujours essentiel, et que l'idéologie qui l'accompagne est toujours à revendiquer. Les énormes changements qui ont eu lieu dans le monde numérique ont en fait rendu ces revendications encore plus nécessaires. Je ne renie bien sûr pas ce point.

Cependant, mon objectif initial était de soulever le fait que la liberté logicielle n'est pas l'alpha et l'oméga : c'est l'un des aspects de la question, mais beaucoup d'autres sont à prendre en compte ; et certains d'entre eux sont même autrement plus importants.


Permettez-moi de commencer par un petit aparté au sujet d'un troll classique du monde libre, qui permettra peut-être de clarifier une partie de mes propos par la suite : la question des clauses virales.

Certains logiciels libres (notamment ceux diffusés sous GNU GPL, la licence « de référence » de la Fondation pour le Logiciel Libre) sont diffusés sous une licence qui impose que les modifications, lorsqu'elles sont diffusées(2), le soient sous une licence libre également. En d'autres termes, vous n'avez pas le droit d'utiliser du logiciel libre si votre but est d'enfermer les gens.

Cette condition semble trop restrictive à certains, qui affirment parfois qu'un logiciel diffusé sous une licence ne présentant pas de clause virale sera « plus libre » que l'autre. Il me semble qu'il y a là un soucis de vocabulaire : les licences sans clause virale sont sans doute plus permissives ; mais les deux sont libres, au même titre l'une que l'autre.

Libre a une définition précise, en quatre points, et multiplier les sens différents a à mon avis pour effet principal d'augmenter la confusion à l'esprit des gens. Sans prendre parti au sujet de cette polémique (ce n'est pas le propos), je pense que ces gens ont tort de tenter de ramener la question de la clause virale dans la notion même de liberté.


Ceci étant posé, revenons à nos moutons. J'évoquais, dans l'autre article, le fait que les problématiques de neutralité du réseau sont fortement liées à celles de logiciel libre, à plus forte raison dans un contexte où la frontière entre ce qui est local et ce qui est distant devient parfois assez floue.

Pour autant, qu'elles soient fortement liées ne veut pas dires qu'elles soient identiques. Si l'on peut, comme je l'évoquais à côté, se servir d'un réseau, même totalement neutre, pour priver l'utilisateur du contrôle sur le logiciel qu'il utilise, on peut tout autant utiliser du logiciel libre pour brider une connexion réseau.


Tiens, dans le genre, quelque chose que je vous avais déjà évoqué : les applications de la Fondation Mozilla, toutes libres qu'elles soient, bloquent par défaut tous les certificats autosignés (voyez le lien que je viens d'indiquer si vous ne savez pas ce dont il s'agit).

Ce n'est pas particulièrement grave, dans la mesure où il suffit de désactiver ce bloquage au cas par cas (pas de possibilité native de le désactiver une fois pour toutes, quoique, comme souvent, une extension y remédie). Mais c'est un exemple de cas où un logiciel, pour une raison louable à la base(3), tente de décider ce qui est bon pour nous, et ce faisant, a un effet contre-productif (puisqu'il décourage les sites auto-hébergés, par exemple, de chiffrer leurs connexions par défaut).


La privacy est également parfois menacée : tout logiciel visant à communiquer avec le réseau doit pour cela émettre des données, et l'utilisateur n'est pas toujours suffisamment informé de la nature et de la quantité de ces données… et on ne lui demande même pas toujours son avis.

L'exemple de la lens-shopping d'Unity est assez symptomatique à ce sujet : Canonical a décidé d'intégrer cette nouvelle fonctionnalité sans communiquer suffisamment à ce sujet, ce qui a provoqué une levée de boucliers… mais cette réaction a eu lieu parce que, justement, la chose était visible. D'autres logiciels, libres ou non, font transiter énormément de données, sans que cela ne se remarque autant (même si la possibilité d'étudier le code source est souvent une bonne garantie pour que cela s'ébruite).

Richard Stallman dit, à propos de cette lens-shopping, qu'il s'agit d'un des « rares cas » dans lesquels le mainteneur d'un logiciel libre conserve une fonctionnalité qu'il considère comme problématique après ce genre de réactions. C'est bien là une preuve que la liberté logicielle ne fait pas tout : la lens-shopping est un logiciel libre, mais c'est sur un point autre que celui de la liberté logicielle que se situent les polémiques à ce niveau.


Le fait est d'ailleurs que si ces cas sont effectivement rares, ils ne sont pour autant pas inexistants. Si Canonical s'est engagé, pour la lens-shopping, à protéger les données personnelles de leurs utilisateurs et à ne pas en faire usage (on peut, ou pas, leur faire confiance à ce niveau), d'autres ont beaucoup moins de scrupules.

Je l'ai déjà évoqué, mais les navigateurs Web, logiciels emblématiques du réseau, émettent souvent beaucoup plus de données qu'ils n'en auraient strictement besoin. La palme, dans le genre, revenant au navigateur Chromium qui, quoique totalement libre, est un aspirateur à données personnelles au profit de Google, qui ne se cache pas pour en faire usage.

Libre, peut-être, mais ça ne suffit pas toujours.



J'en arrive maintenant à l'autre grande partie de mon propos. Ce n'est, pour cette fois, pas un problème récent, contrairement aux points qui font écho à l'autre article. Mais c'est un problème qui, heureusement, est de plus en plus présent dans les esprits et que l'on s'attelle de plus en plus à résoudre : celui de l'accessibilité.

Un logiciel peut être libre dans sa licence, mais pour autant, cette liberté peut n'être que théorique, quand on songe au fait que certains utilisateurs, du fait d'un handicap particulier, sont dans l'impossibilité pratique de l'utiliser.


Quelle communauté ouverte et égalitaire pourrait être celle des libristes, si nous acceptions d'exclure ainsi un certain nombre de gens au motif d'une différence qu'ils ne peuvent pas dépasser ? Il me semble évident que l'accessibilité est une problématique extrêmement importante à prendre en compte.

Le handicap n'est d'ailleurs pas le seul cas à prendre en compte : l'accessibilité concerne aussi les problématiques d'internationalisation. Nous sommes d'ailleurs tous concernés par ce point en tant que francophones, dans la mesure où la majorité des développeurs travaillent en grande partie en langue anglaise.

Malheureusement, il semble que ces points ne soient pas dans l'ordre des priorités pour l'ensemble des développeurs du logiciel libre. Ainsi, GNOME-Shell est assez peu accessible (notez qu'Unity, en revanche, l'est beaucoup plus, ce qui conforte mon opinion à leurs sujets). Par ailleurs, Stallman lui-même semble bien considérer l'accessibilité comme une fonctionnalité ni plus, ni moins importante qu'une autre…


Pour autant, je ne suis pas davantage en accord avec la proposition qu'Armony Altinier exprime dans l'article que je viens de lier (et au sujet de laquelle kinouchou, qui la soutient, m'a fourni également ces deux autres liens), à savoir la modification de la liberté zéro.

Libre est en effet une notion juridique, qualifiant les licences de logiciels. Une licence est un ensemble de droits concédés à l'utilisateur. Bien sûr, la possibilité d'utiliser un logiciel malgré son handicap peut être considérée comme un droit ; mais juridiquement, cela correspondrait en pratique à des obligations pour l'éditeur, et non à des autorisations l'usager. C'est un engagement beaucoup plus lourd, quand l'un des principes de base du logiciel libre est que n'importe qui puisse publier quelque chose dans l'espoir qu'il puisse être utile, mais sans aucune garantie(4), en invitant la communauté à remédier aux problèmes éventuels (dont un manque d'accessibilité ferait partie).


Par ailleurs, et comme je l'ai dit en début d'article, je pense que vouloir modifier la définition de « libre », terme qui souffre parfois déjà de sa polysémie, a davantage l'effet d'augmenter la confusion que de clarifier les choses.

Il me semble au contraire beaucoup plus intéressant de conserver la définition de « logiciel libre » en quatre points telle qu'elle existe actuellement, mais de considérer l'accessibilité et la privacy comme deux autres problématiques, proches et tout aussi importantes, mais qu'il convient de différencier afin de pouvoir les revendiquer plus spécifiquement.


Au delà du logiciel se pose bien évidemment la question plus générale du respect dans les comportements. Il n'y a pas qu'en omettant l'accessibilité que certains membres de la communauté du logiciel libre ont tendance à poser problème.

Nous vivons dans une société qui reste assez sexiste, bien qu'elle tente plus ou moins maladroitement d'y remédier, et l'informatique est l'un des domaines les plus touchés par ce sexisme. Mar_Lard avait consacré un long article à expliciter en quoi le milieu geek en général en était atteint ; et la communauté du logiciel libre (et assimilé) n'est pas sans avoir ses propres problèmes à ce sujet.

Je pourrais citer plusieurs exemples au niveau des logiciels eux-mêmes (Tiens, comme ça) ; mais puisque je voulais évoquer ce qu'il y a autour du logiciel, je vais prendre l'exemple du texte d'Eric Raymond intitulé comment poser des questions intelligentes (how to ask smart questions en V.O., souvent abrégé en « smart questions ». Le texte original est ici, et vous en trouverez une version francophone ). J'aurais quelques commentaires à faire sur l'ensemble du texte qui ne sont pas le propos ici ; mais au détour d'un certain nombre de points plutôt intéressants, on a la mauvaise surprise de tomber sur ceci :

Seriously overusing smileys and color and fonts will make you come off like a giggly teenage girl, which is not generally a good idea unless you are more interested in sex than answers.

Ce qui se traduit approximativement par :

Abuser des smileys et des couleurs vous fera passer pour une adolescente en fleur, ce qui n'est généralement pas une bonne idée, à moins que le sexe ne vous intéresse plus que des réponses.

Le propos est excluant, et discrédite la gent féminine sans que rien ne le justifie. Grünt, particulièrement attentif à ce genre de choses, a contacté le responsable de la traduction dont je vous ai donné le lien, qui a bien voulu arranger les choses. La traduction française indique donc maintenant :

Abuser des smileys et des couleurs vous fera passer pour un kikoolol en phase terminale, ce qui n'est généralement pas une bonne idée à moins que vous n'aimiez le ridicule en public.

Ce qui est à la fois plus exact et moins excluant. Mais Eric Raymond, que Grünt a également contacté, a catégoriquement refusé d'en changer la moindre ligne, invoquant comme d'autres la mauvaise excuse de l'humour et répondant au passage sur un ton assez discourtois.

Eric Raymond est ce qu'il est(5), et j'ose espérer que les lecteurs de ce blog sont meilleurs que lui à ce niveau. Simplement, une fois encore, le concept de base du « libre », et sa définition en quatre points, ne font pas tout : si l'idéal qui nous motive est celui d'une communauté ouverte, dans laquelle chacun puisse être intégré sans distinction ni exclusions, et où tous peuvent partager le savoir commun, il est nécessaire de faire attention également à d'autres points.



Bien sûr, ces différentes problématiques me semblent fortement liées entre elles. Mais elles ne sont pas pour autant confondues, de la même manière que les luttes contre le sexisme et contre le racisme me semblent deux luttes différentes, quoique fortement liées entre elles. Plusieurs faces d'une même pièce, pourrait-on dire : le cœur commun est le même, mais cela présente des aspects assez différents.

Stallman déclare souvent que le logiciel libre nous apporte liberté, égalité et fraternité. Ces trois mots ont un sens complexe, et le simple placement sous une licence libre ne suffit pas, à mon sens, à les garantir. Le fait qu'un logiciel soit libre est bien sûr une condition nécessaire ; mais il y a, évidemment, d'autres aspects à prendre en compte.


Il y avait trois grands principes, posés par Douglas McIlroy, qui devaient guider le travail des développeurs Unix(6) :

Je pense qu'on peut raisonnablement poser quelques autres principes, se plaçant à un tout autre niveau, mais qui permettent de déterminer à quelles conditions l'idéal philosophique du logiciel libre – le partage réellement universel des connaissances et ces fameux trois mots – pourra véritablement prendre son sens :

Vous noterez que ces principes ne visent pas uniquement le logiciel, mais également d'autres formes d'œuvres de l'esprit. Car le principe de liberté tel que défini par Stallman est un élément important à considérer dans de nombreux domaines ; mais ce n'est jamais le seul élément à prendre en compte, et parfois, d'autres points peuvent être encore plus importants.


Message 2, par Marie-Lou

§ Posté le 20/02/2014 à 10h 34m 58

Merci pour la présentation du débat et pour l'exposé clair de ton opinion à ce sujet.


Quelques questions/remarques, en tant que novice :


- « Libre est en effet une notion juridique, qualifiant les licences de logiciels. Une licence est un ensemble de droits concédés à l'utilisateurs. » (« s » en trop 😉 )

« Libre » n'est-il vraiment que cela ? Cette réduction à la dimension juridique en fait le parfait synonyme, sauf erreur de ma part, au terme d'« autorisation ». Il me semblait que l'emploi d'un terme tel que « libre » reposait justement sur la dimension « politique », « philosophique » − ou je ne sais quel autre terme employer − lui conférant une noblesse dont le terme « d'autorisation » est démunie.


- « Bien sûr, la possibilité d'utiliser un logiciel malgré son handicap peut être considérée comme un droit ; mais juridiquement, cela correspondrait en pratique à des obligations pour l'éditeur, et non à des autorisations l'usager. » Oui, c'est un engagement « beaucoup lourd » comme tu le dis (😋 ), mais… pourquoi pas ? Il me semble qu'une telle obligation est déjà imposée dans d'autres secteurs (comme le bâtiment, dans certains cas au moins). Vu de l'extérieur, l'argument de la « lourdeur » peut être perçu comme celui d'une catégorie qui n'a pas envie de trop être bousculée dans ses habitudes.


- Faudrait plus fondamentalement interroger la notion de « handicap » employée par Armony Altinier (et du coup, dans ton article), qui n'est jamais définie alors qu'elle ne va pas de soi. Historiquement et socialement y'a deux grandes façons d'envisager les choses :

1/ ou bien le handicap est défini comme un « manque » dont serait porteur un individu et qui l'éloignerait d'une norme commune. Dans ce cas, la principale façon d'agir est de « normaliser » l'individu en agissant sur lui par divers moyens (médicaux, techniques, etc.)

2/ ou bien on parle plutôt de « situation de handicap » (expression d'ailleurs employée par Altinier, mais là encore sans qu'il la définisse, ni même qu'il la distingue du « handicap », les deux expressions semblant alors interchangeables), ce qui déplace la définition, et le problème : l'individu n'est pas affligé d'un « manque », il est simplement « différent ». Le handicap ne naît alors que de la rencontre entre cet individu et un ensemble de personnes et/ou d'objets particuliers, rencontre caractérisée par une rupture, un accroc, qui empêche le déroulement fluide d'une activité (allumer une lumière, monter dans un bus, surfer sur le web…)


Cette distinction ne me semble pas utile en ce qu'elle résoudrait des problèmes (elle n'en résout d'ailleurs pas) mais parce qu'elle oblige me semble-t-il à expliciter la façon dont on voit les choses. En imaginant que je sois développeur :

- soit j'adopte la définition 1/ et je considère alors qu'une application peut être considérée comme « aboutie » et « normale » à partir du moment où elle est employable par les « normaux », (les « valides »). Tout effort supplémentaire pour la rendre « accessible » pourrait ainsi, à la limite, être considérée comme un « bonus », comme un « surplus ».

- soit j'adopte la définition 2/ et je considère que c'est moi le producteur du handicap (ou plutôt de la situation de handicap). Dans une telle perspective, ce n'est pas que j'ignore une partie de la population : c'est moi qui la crée en l'excluant.


Dans les faits, il se produit souvent un mélange des deux. Mais la distinction, que je tiens de Myriam Winance, me semble susceptible d'éclairer un petit peu le débat : sans doute, si j'opte pour la définition de « situation de handicap », aurais-je davantage tendance à intégrer l'accessibilité dans la définition du libre.

Message 3, par Elzen

§ Posté le 20/02/2014 à 14h 01m 48

Citation (Marie-Lou)

Merci pour la présentation du débat et pour l'exposé clair de ton opinion à ce sujet.

De rien, et merci à toi 😊

Je corrige rapidement les coquilles et je tâche de répondre de mon mieux.

Citation (Marie-Lou)

« Libre » n'est-il vraiment que cela ? Cette réduction à la dimension juridique en fait le parfait synonyme, sauf erreur de ma part, au terme d'« autorisation ». Il me semblait que l'emploi d'un terme tel que « libre » reposait justement sur la dimension « politique », « philosophique » − ou je ne sais quel autre terme employer − lui conférant une noblesse dont le terme « d'autorisation » est démunie.

Alors, il y a plusieurs points.


Libre est en premier lieu une définition juridique : quand il s'agit de s'interroger sur le fait qu'un logiciel soit libre ou ne le soit pas, c'est par la licence sous laquelle il est placé que l'on regarde. C'est une question d'autorisations, mais de façon clairement spécifiée, portant sur des critères précis (la fameuse définition en quatre points que j'ai tâché d'expliciter ici).

Ça pourrait suffire à la définition, et c'est généralement ce qu'on invoque quand on dit que le libre est indépendant d'un certain nombre de conditions, notamment les régimes politiques en vigueur et compagnie (le mouvement est apparu pendant la guerre froide, où cette question était d'une certaine importance).


Pour autant, il y a effectivement une dimension symbolique forte (qui, notamment, distingue la notion de « libre » de celle d'« opensource », quand les deux sont juridiquement à peu près équivalents, la définition d'« opensource » reprenant les quatre libertés fondamentales, en détaillant davantage certains aspects). Cette idéologie propre au libre est celle du partage des connaissances.

Je pense (je ne peux bien sûr pas m'engager formellement à ce sujet) que, dans l'esprit de Stallman et de ses confrères, la notion de « connaissance » est à prendre au niveau le plus brut : si je peux accéder au code source de l'application, et que j'ai le droit de le modifier, alors la connaissance est partagée, peu importe que je puisse ou pas exécuter le logiciel dans sa forme de base (et quelle que soit la raison pour laquelle je ne peux pas le cas échéant). C'est, à mon avis, ce qui justifie, pour lui, sa position concernant la question de l'accessibilité.

Citation (Marie-Lou)

Oui, c'est un engagement « beaucoup lourd » comme tu le dis (😋 ), mais… pourquoi pas ? Il me semble qu'une telle obligation est déjà imposée dans d'autres secteurs (comme le bâtiment, dans certains cas au moins). Vu de l'extérieur, l'argument de la « lourdeur » peut être perçu comme celui d'une catégorie qui n'a pas envie de trop être bousculée dans ses habitudes.

L'obligation que tu évoques existe à mon sens à un autre niveau. La loi peut contraindre à l'accessibilité (ce qui est plutôt souhaitable), mais cette contrainte légale doit dans ce cas concerner tous les logiciels, qu'ils soient libres ou non. Pour garder le parallèle avec les bâtiments, il faudra appliquer les mêmes normes d'accessibilités quels que soient le type de bâtiment et les modifications ultérieures que l'on envisage.


Ce que je voulais dire par ce « beaucoup plus lourd » que je n'ai pas réussi à mieux formuler, c'est que, dans un monde idéal où il n'y aurait absolument aucun soucis d'accessibilité, la définition de « logiciel libre » telle qu'elle existe actuellement pourrait être appliquée en l'état. Pour garder un vocabulaire de développeur, l'accessibilité est un « problème d'implémentation » dû au contexte dans lequel on tente d'appliquer le principe du libre, et non pas dû au concept de libre lui-même.

Il se trouve que les gens ne sont pas tous égaux en pratique devant les possibilités d'utiliser le logiciel, et donc, en conséquence, il est nécessaire de prendre cela en charge pour que le principe théorique de droit d'usage à tous puisse devenir une réalité ; mais c'est à mon sens une problématique différente de celle d'une interdiction volontaire d'usage.


Pour le dire autrement, poser dans la licence « tu n'as pas le droit d'utiliser ce logiciel parce que tu es XXX », et faire en sorte que, techniquement, tu ne puisses pas utiliser le logiciel en tant que XXX bien que rien ne te l'interdise « sur le papier » ont des résultats identiques en pratique, mais correspondent à deux points assez différents.

En ce qui concerne les DVDs « protégés », par exemple : le fait de développer une libdvdcss permettant d'outrepasser les verrous numériques (qui « protègent » l'œuvre d'une visualisation par les gens l'ayant légalement acquis) et le fait d'obtenir, légalement, une exception d'interopérabilité (faute d'une interdiction de tels verrous) sont deux démarches complémentaires, mais bien distinctes.


Est-ce plus clair ainsi ?

Citation (Marie-Lou)

- Faudrait plus fondamentalement interroger la notion de « handicap » employée par Armony Altinier (et du coup, dans ton article), qui n'est jamais définie alors qu'elle ne va pas de soi. Historiquement et socialement y'a deux grandes façons d'envisager les choses :

Je suis d'accord avec toi sur l'importance de cette notion ; et je penche plutôt pour le deuxième cas. J'ai abordé ça par l'angle du handicap avant d'élargir au reste, mais kinouchou, en lisant l'article, m'a bien spécifié que le handicap au sens usuel n'était pas le seul cas visé par leur proposition. Notamment, les problématiques d'internationalisation, que j'évoque un peu plus loin, en sont un aspect assez important.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je rapproche cette problématique d'accessibilité des comportements excluants au delà du logiciel, comme dans l'exemple que j'ai fourni.


Mais peut-être que Stallman, de son côté (je ne sais de la conversation dont parle Armony Altinier que ce qui est dit dans l'article dont je donne le lien) ne comprenait la chose que dans le premier cas, ce qui pourrait également être un facteur d'explication de sa réponse.


Dans tous les cas, comme je l'ai dit, il me semble personnellement plus clair et plus représentatif de présenter les deux aspects (liberté juridique et accessibilité) comme deux problématiques distinctes, quoique fortement liées l'une à l'autre.

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