De la (nécessaire) neutralité du net

Message 1, par Elzen

§ Posté le 12/01/2014 à 21h 23m 17

Vous vous souvenez peut-être que, lors des débats institutionnels autour de la loi « création et Internet » ayant conduit à la création de la HADŒPI, le Conseil Constitutionnel avait promu l'accès à Internet comme relevant de la liberté d'expression.

On n'aurait pu lui donner davantage raison. Comme le souligne à juste titre Benjamin Bayart, l'imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d'écrire (je vous renvoie à sa dernière conférence pour des explications plus détaillées à ce sujet).

Pourtant, et quoique la liberté d'expression soit l'un des droits humains fondamentaux, l'accès à Internet souffre encore, par chez nous, d'atteintes assez graves.


Une rapide explication technique, avant d'aller plus loin dans cet article : je vous ai déjà expliqué qu'Internet était prévu pour éviter la centralisation, dans le but d'obtenir un réseau indestructible (et donc incontrôlable). Mais comment cela fonctionne-t-il, au juste ?

En fait, tout est dans le nom : Internet est une interconnexion de réseaux (networks interconnection en anglais). Votre box(1) fait partie du réseau de votre fournisseur d'accès : vous pouvez, en transitant par lui uniquement, joindre les machines de ses autres clients, et uniquement celles-là.

Pour que vous parveniez à communiquer avec des machines appartenant à un autre réseau, comme celui d'un autre fournisseur d'accès, il est nécessaire que ces différents réseaux puissent être reliés entre eux. Il existe un certain nombre de « points d'interconnexion », ou « GIX », dans lesquels ces différents réseaux se rejoignent et communiquent entre eux.

Internet naît dans ces différents points d'interconnexion, et c'est ce qui nous permet de contacter le reste de la planète.


Or, vous comprenez que chaque fournisseur d'accès est en mesure de poser des conditions arbitraires de fonctionnement sur son propre réseau. C'est par eux que transitent les informations ; ils peuvent donc décider de les bloquer, freiner, surveiller, ou modifier à leur guise.

Les dangers de la centralisation, que j'évoquais dans l'autre article comme opposés à ce nouveau modèle, sont en fait toujours présents, tant que l'on accède à Internet par un réseau sur lequel on n'a aucun contrôle.

Il devrait être du devoir des fournisseurs d'accès d'être neutres, c'est-à-dire de fournir les tuyaux sans regarder ce qui y passe ni interférer dessus. Malheureusement, c'est loin d'être ce qui se passe en pratique.


Citons quelques exemples d'ingérence des fournisseurs d'accès, afin d'illustrer ce propos.

Ceux qui suivent mes interventions concernant l'auto-hébergement ont déjà noté les remarques que je faisais contre certains fournisseurs d'accès peu scrupuleux. Numéricable, qui vous interdit purement et simplement d'avoir votre serveur chez vous, est loin de se poser en défenseur de cette liberté d'expression.

De même, Orange vous empêche totalement d'avoir votre propre serveur mail chez vous, en bloquant le port par lequel vous pourriez l'utiliser(2). Sous couvert de lutter contre le SPAM, ils empêchent leurs clients de s'exprimer.

Sur ce thème, Free s'était également illustré, voici quelques temps, par un système de blocage de la publicité activé automatiquement sur leurs box récentes. S'en prendre à la publicité intrusive peut sembler plutôt plaisant… sauf si l'on réfléchit à la façon dont ce blocage fonctionne réellement. Souffrez donc que j'en dise un mot.


Chaque fois que vous demandez à votre navigateur Web d'afficher une page particulière, celui-ci va envoyer une requête sur le réseau, et le serveur distant va, si tout se passe bien, répondre en envoyant le contenu correspondant(3). Votre navigateur le récupère donc, et traite ce contenu de manière à vous l'afficher de la façon dont l'auteur de la page voulait qu'elle apparaisse.

Ce traitement peut nécessiter que le navigateur lance quelques autres requêtes, pour récupérer d'autres fichiers. Par exemple, les feuilles de styles définissant l'apparence générale, et les images à afficher dans la page. Ou les publicités intempestives.

Or, même si vous n'avez pas explicitement demandé vous-même à votre navigateur d'aller chercher ces autres fichiers (il l'a fait automatiquement), il s'agit de requêtes, exactement au même titre que celle que vous lanciez au départ : du point de vue du réseau, il n'y a strictement aucune différence entre ce que vous avez demandé vous et ce que votre navigateur est allé chercher tout seul.

Ce que faisait Free en bloquant les publicités, c'était empêcher certaines requêtes que votre ordinateur envoyait d'aboutir, en se basant uniquement sur l'adresse des sites sur lesquels vous demandiez à aller les chercher. Ce comportement porte un nom : cela s'appelle de la censure.

Auraient-ils changé quelque peu la liste des adresses bloquées qu'ils auraient pu vous empêcher de contacter, par exemple, le site de votre parti politique préféré, ou bien encore votre blog personnel.

Ils ont certes désactivé ce blocage par défaut ; mais ils ont tout de même prouvé qu'ils étaient tout à fait en mesure de le mettre en place à leur guise. Ce qui est grave.


Mais ce n'est pas le seul type de comportement douteux qu'ont ces fournisseurs d'accès à ce sujet. D'autres proviennent du fait qu'ils ne sont pas uniquement fournisseurs d'accès, mais également de contenu. Ce qui n'est pas, vous comprendrez, sans poser quelques petits conflits d'intérêt.

Par exemple, Orange est propriétaire de Dailymotion. Youtube est concurrent de Dailymotion. Devinez ? Joindre Youtube depuis le réseau d'Orange est curieusement plus dur que de joindre Dailymotion. Est-ce étonnant ?

Notez qu'Orange n'est pas le seul dans cette situation : Free fait payer Dailymotion pour leur garantir un débit correct vers leurs utilisateurs ; et comme Youtube (qui, de son côté, appartient à Google) ne veut pas payer, le trafic est curieusement très ralenti entre les abonnés Free et les vidéos Youtube (Benjamin Bayart évoquait déjà ce point-là depuis un bon moment).

Orange et Free sont ceux dont je connais le mieux le dossier, d'où le fait qu'ils soient les plus cités ici ; mais il ne m'étonnerait pas que les autres fournisseurs d'accès commerciaux soient eux aussi concernés.


Ne disposant pas d'un accès Internet sur mon téléphone (il faut dire que j'ai, en ce qui me concerne, un simple téléphone, et non pas un ordinateur de poche offrant accessoirement cette fonction comme la plupart des gens actuellement), je connais beaucoup moins le dossier à ce sujet ; mais les échos que j'en ai eu indiquent clairement que la situation est très loin d'être meilleure.

Notamment, il semble que les opérateurs de téléphonie mobile ne se gênent pas pour modifier à la volée le contenu des pages Web affichées depuis leurs appareils (voir également ici). Ou pour surveiller l'activité de leurs clients.


Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semblerait, personnellement, que la loi devrait encadrer l'activité de fournisseur d'accès à Internet et les contraindre à la neutralité. Hélas, ce n'est pas le cas. Au contraire, même : il arrive que la Justice s'en mêle pour faire empirer les choses.

Récemment, par exemple, les quatre grands fournisseurs d'accès commerciaux ont été assignés en Justice et condamnés à user de leur position pour empêcher leurs abonnés d'accéder à un site diffusant des contrefaçons d'œuvres numériques.

Relisez bien : ce n'est pas le site auteur du délit qui a été condamné, mais les fournisseurs d'accès qui ont été obligés, par décision de Justice, à pratiquer une censure privée

J'ajouterai, pour la partie technique, que la façon dont se déroule ce blocage est, de plus, inefficace et effectué par le biais d'un service annexe ne faisant pas réellement partie de l'activité de fournisseur d'accès(4), mais ce jugement n'avait pas besoin de ces points de détails pour être délirant.


Les lois ont manifestement besoin d'être changées à ce niveau(5). La neutralité des intermédiaires techniques, condition indispensable au bon exercice de notre liberté d'expression, devrait être garantie par ces mêmes mécanismes censés garantir notre liberté d'expression. La Quadrature du Net milite dans ce sens, et il ne tient qu'à nous de les y aider.

Mais en attendant, que faire ? Eh bien, je vous ai en fait déjà donné la réponse ci-dessus : le problème est présent tant que nous accédons à Internet par des réseaux sur lesquels nous n'avons aucun contrôle. Or il existe des réseaux que nous pouvons contrôler : ceux des fournisseurs d'accès de la Fédération FDN.

Des fournisseurs d'accès associatifs locaux et de taille raisonnable garantissent que leurs membres conservent le contrôle de leur accès au réseau. Ils garantissent également le bon fonctionnement d'Internet dans son ensemble, car ce n'est que par la multiplicité des opérateurs que le réseau conserve sa nature indestructible et tout ce qui va avec.

Et plus nombreux nous serons dans ces structures, plus nous auront de poids face aux gros opérateurs, et plus nous pourrons les empêcher de brider l'Internet des autres.


J'emprunterai ma conclusion, une fois encore, à Benjamin Bayart : à la fin, nous gagnons. L'imprimerie entraînait nécessairement la liberté de la presse ; cela a « seulement » mis quatre siècles à arriver. La question est de savoir de combien de temps cela sera retardé cette fois-ci ; à nous de faire en sorte que ce soit le plus court possible.



(Merci à Zorün, Grünt, reg73 et aux autres membres d'Illyse pour leur aide et leur soutien dans la rédaction de cet article, ainsi que pour leurs interventions sur ce sujet, notamment lors des expériences numériques d'hier à la Maison pour Tous des Rancy, qui furent un succès 😊 )

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