Les gens n'imaginent pas…

Message 1, par Elzen

§ Posté le 12/09/2010 à 23h 04m 51

La classe est déserte : les élèves sont partis en laissant, comme d'habitude, leurs tables un peu dérangées. Le maître est assis à son bureau, seul. La tête dans les mains, il est en train de pleurer.


Le commun des mortels n'imagine pas ce que le fait d'« enseigner » signifie. Comment serait-ce possible ? Les gens, pour la plupart, ne connaissent des enfants que les leurs, quand encore ils en ont, et peut-être quelques uns de leur famille ou de leur entourage qu'ils voient épisodiquement. Ils n'ont de l'école que les vagues souvenirs datant de l'époque où ils y ont apprit.

Comment, dans ces conditions, réaliser ce que signifie de passer six heures d'une journée face à plus d'une vingtaine d'enfants du même âge, qui tous ont des capacités et des besoins différents de ceux des autres, mais qui doivent pourtant travailler sur les mêmes sujets et acquérir les mêmes connaissances ?


Professer seul au tableau, en espérant que ces chers êtres écouteront, comprendront et apprendront, buvant votre immense savoir comme un assoiffé se gorge d'eau, est vain et contre-productif. Il faut au contraire, pour que l'enseignement soit efficace, les laisser chercher par eux-mêmes, reformuler pour chacun, trouver le temps d'être à l'écoute de tous, individuellement. Il ne suffit pas d'une unique explication, si précise et détaillée soit-elle, pour que tous ceux qui l'entendent comprennent et soient convaincus.

Il faut accepter, supporter leurs échecs et leurs difficultés, car aucun savoir ne s'impose comme une évidence. On dit que l'on apprend de nos erreurs… on n'apprend certainement pas sans nos erreurs. Celui qui ne supporte pas l'échec, qui considère qu'un élève qui semble savoir un jour et ne plus savoir le lendemain est paresseux ou de mauvaise volonté, celui-là est un bien piètre pédagogue.

L'Humain n'est pas une mécanique parfaite, qui accomplit ses œuvres de l'esprit sans aucun raté. Nos roues, au contraire, sont pleines de bâtons. Il nous faut le temps de tâtonner, d'expérimenter, de se tromper, pour finalement parvenir à atteindre notre but.

Ce contact humain, ces trésors de pédagogie qu'il faut déployer à chaque instant, ce fait de faire réussir ce qui était loin d'être évident, c'est ce qui fait la richesse et l'intérêt du métier. C'est ce pour quoi on l'aime et qui le rend incroyablement plus gratifiant que n'importe quoi d'autre. Cela n'en est pas moins épuisant.


Et comme un iceberg dont la part émergée qui seule s'offre à nos regards n'est qu'une petite partie d'un immense édifice, le métier d'enseignant, dont le séduisant contact avec les élèves n'est que la partie la plus évidente, comporte bien plus en profondeur que ce que cette surface visible ne laisse apparaître.

On n'improvise simplement pas une journée de cours. Pour votre bien autant que pour celui de vos éventuels élèves, je ne vous encouragerai surtout pas à essayer pour vous en rendre compte. Une journée doit être préparée à l'avance. Un emploi du temps précis, dans lequel une plage horaire est attribuée à chaque activité, ne suffit pas. Il faut prévoir en outre les différences de rapidité dues au facteur humain.

Dans telle matière, cet élève aura terminé l'exercice un bon quart d'heure avant les autres. Que faire de lui pendant ce temps ? Dans tel autre, celui-ci n'aura qu'à peine commencé à écrire lorsque ses camarades auront tous terminé. Comment conserver le groupe entier en action sans le laisser à la traîne ?

Ces questions n'ont aucune réponse pré-établie, parce que chaque classe est différente, que chaque élève est particulier. S'il est impossible de tout prévoir, et si les réponses que l'on apporte a priori sont loin d'être systématiquement celles qui s'imposeront une fois en situation, celui qui n'a pas anticipé risque fort de ne pas s'en sortir.

Boileau disait « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Boileau n'avait, semble-t-il, jamais essayé d'expliquer quoi que ce soit à un enfant. Bien préparer ses cours, c'est réfléchir à ce que l'on va dire, mais également à la manière dont on va le dire.

Pour chaque instant de cours, chaque instant passé auprès des élèves, un travail en amont a été nécessaire.


Notre iceberg est devenu un oignon : retirez une couche, une suivante apparaît. Et cela risque parfois de vous tirer quelques larmes.

Car s'il faut préparer une journée avant de la faire, il faut encore travailler avant de pouvoir la préparer. Les Instructions Officielles, le programme que doit suivre tout enseignant, précisent les connaissances que doit acquérir un élève à chaque étape de sa scolarité, mais ne précisent aucunement dans quel ordre elles doivent s'enchaîner à l'intérieur de ces étapes.

Absence de précision nécessaire, car c'est elle qui permet au professeur d'adapter son travail à lui-même, à sa classe, et aux multiples situations qui peuvent se présenter. Un programme qui ne laisserait pas cette liberté d'organisation serait bien difficile à suivre !

Mais absence de précision qui entraîne la nécessité, pour le professeur, d'organiser lui-même son travail non seulement au sein d'une journée, mais encore dans l'enchaînement des journées sur une période et des périodes sur une année. Cela demande des capacités que tout le monde ne développe pas aisément, ainsi que du temps et de l'énergie pour les mettre en œuvre.


Bien sûr, au fil des années, ce travail devient de plus en plus facile, d'autant qu'il est souvent possible de reprendre une grande partie de ce que l'on a déjà effectué. Mais encore faut-il parvenir à arriver jusque là. Celui qui débute dans la profession, même aidé de ses collègues plus expérimentés et de quantité d'ouvrages d'aide et de référence, doit consacrer presque l'entièreté de son temps « libre » à son travail. Tout le monde n'en est pas capable.

D'ailleurs, même après des années, nombreux sont les professeurs qui continuent de retravailler souvent ce qui a déjà été fait, d'améliorer autant que possible les préparations après avoir tiré conclusion de leurs applications précédentes. Pour peu que l'on ait choisi ce métier par vocation, que l'on ait la volonté de bien faire, on ne peut simplement pas envisager de cesser ce travail préparatoire ou de n'en faire que le moins possible.

Ce n'est clairement pas un métier dans lequel on peut simplement, la journée terminée, se vider l'esprit et rentrer chez soi pour se livrer à d'autres activités. On reproche parfois aux professeurs, en société, de ne parler que de leurs élèves. C'est plutôt à un professeur qui n'en parlerait pas qu'il y aurait des reproches à adresser. Comment peut-on cesser plus d'un instant de penser à eux ?


Et puis, il y a tout le reste. Tout ce qui ne fait pas véritablement partie du métier, mais qui en fait partie tout de même. Il y a les fournitures à commander, à maintenir en état. Il faut prévoir non seulement ce que l'on devra faire et ce que devront faire les élèves, mais également de quels matériels il y aura besoin pour cela, et de comment un budget pas toujours suffisant pourra s'en accommoder.

Il y a tout le volet administratif, les formulaires à remplir, les autorisations à demander, les circulaires à lire et à signer, les documents à rédiger. Les réunions, les conseils, qui viennent s'ajouter à des journées déjà chargées, où l'on doit résoudre des questions dont l'intérêt même nous semble parfois terriblement abstrait et déconnecté de notre réalité. Tout ce que l'on pourrait nommer la malédiction administrative.

Il y a aussi les parents à informer, à écouter, à rassurer. Comme il semble parfois difficile de se faire comprendre auprès d'eux !


Et pour préparer à tout cela ? Jusqu'à il y a peu, les jeunes professeurs ne disposaient que d'une seule petite année de cours à l'IUFM et de quelques animations pédagogiques et stages épars qui devaient suffire à leur permettre d'assimiler tout cela. À présent, presque plus rien. Comme si l'on pouvait réussir simplement en maîtrisant quelques connaissances qui ne sont, au fond, qu'une infime partie de cette tâche immense. Comme si enseigner était un métier qui ne s'apprend pas. Comme si une rangée de chiffres sur un bilan budgétaire avait remplacé nos élèves, et nos maîtres.


La classe est finie, et le maître pleure.

La classe, c'était la mienne. Le maître, c'était moi. J'avais bataillé pour m'imposer au concours. J'avais tenté tant bien que mal de résister aux coups durs. Je venais d'être nommé, pour un an, dans une classe qui s'annonçait tout à fait abordable. J'avais réussi. Mais je n'avais pas encore ressenti la réalité du métier.

J'ai remis ma lettre de démission à l'Éducation Nationale. Un instituteur plus doué que moi prendra le relais. C'est lui, ou elle, qui mènera les apprentissages dans ma classe cette année. Et les suivantes. Moi, je vais partir à la recherche d'une nouvelle vocation, d'un nouvel emploi.


Comment je me sens ? Comme quelqu'un qui vient de réaliser, trop tard, que le boulot qu'il a toujours voulu faire était trop dur pour lui.

Ma vie m'attend. Mais pas celle que j'espérais.

Message 2, par Voyageuse

§ Posté le 28/01/2011 à 13h 53m 13

Très beau témoignage, Elzen... Il en faudrait davantage comme ça, pour que "les gens" se rendent compte de la difficulté du métier et de l'aberration d'avoir supprimé la formation. Tu devrais envoyer ton témoignage à un journal ou une radio !

Moi ça me fait toujours mal au coeur de voir quelqu'un abandonner ce beau métier, mais je sais bien combien c'est dur les premières années (et même après, parfois, quand on change de bahut). Après on acquiert l'expérience, la maturité, la distance, le je-ne-sais-quoi qui fait qu'on y arrive.

Bon courage dans ta nouvelle voie !

Message 3, par Héliade

§ Posté le 28/02/2011 à 22h 38m 29

Merci pour ce témoignage. On y lit tes rêves et tes déceptions, ta douleur et ton espoir. Mais aussi la réalité d'un métier fabuleux qui est malheureusement dénigré aujourd'hui, alors que c'est une mission extrêmement importante que d'instruire et de façonner les jeunes esprits.


J'aimerais y ajouter une note d'espoir. On prend souvent, aveuglé par la tristesse et l'impression terrible d'avoir échoué, les au-revoir pour des adieux. Il n'en est rien. La vie est mouvement est rien n'est figé. Tu auras peut-être d'autres occasions d'enseigner, dans des cadres que tu n'avais pas soupçonnés. Ou tu reviendras à l'enseignement primaire − primordial − dans quelques années, plus mûr, peut-être aussi dans un contexte éducatif plus favorable (car aujourd'hui, on ne peut que constater le sabotage méthodique de nos services publics pour satisfaire des exigences budgétaires de court terme... alors que c'est sur le long terme que l'on devrait gouverner une nation).


J'assiste, tout aussi impuissante, au sabotage de notre système de santé, qui fut jadis l'un des meilleurs au monde. Je vois les exigences financières, que dis-je, les économies de bout de chandelle, justifier la prescription de médicaments dont l'on connaît les effets délétères, sur le court terme comme sur le long terme. J'entends les souffrances muettes de patients réduits à des consommateurs de produits de santé. Des patients que l'on prive, de plus en plus, de l'accès à l'information médicale, de peur qu'ils ne réalisent qu'on leur fait avaler des traitements dangereux pour économiser 10 ou 20 euros par mois, alors que des alternatives existent. Et j'apprends, impuissante, que ma belle-mère va partir à la retraite et qu'à moins d'un miracle, aucun médecin ne viendra la remplacer, faute de nouvelles recrues. Aujourd'hui on jette dehors un maximum d'aspirants médecins à l'issue d'un concours idiot, pour la bonne et simple raison que les études de médecine coûtent cher. Il en est de même pour les aspirants enseignants, puisque l'on réduit les postes pour des prétextes fallacieux, quitte à augmenter les effectifs des classes et à diminuer d'autant l'accompagnement des élèves. Il est de bon ton de dire aux gens qu'ils ne valent rien, c'est bien plus simple que d'admettre que l'on projette de ne remplacer qu'un départ à la retraite sur deux. Qui soignera notre système malade ? Qui éduquera nos ministres ignorants des réalités ? Tu es de ceux qui jouent les Cassandre, et pour cela, je te remercie − c'est un rôle ingrat et essentiel que d'éduquer les foules.

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