Et Dieu, dans tout ça ?

Message 1, par Elzen

§ Posté le 03/09/2016 à 0h 07m 20

Extraits musicaux dans la version audio (par ordre de première apparition) : L'Antéchrist, par Maxime Le Forestier, Hasta Luego par Hugues Aufray, Go down Moses par Louis Armstrong, Il est né le divin enfant, par Jacques Douai, Pas de Boogie-Woogie, par Eddy Mitchell, et enfin Crom, par le Naheulband.


Dans le film Contact, au moment de choisir la personne qui sera en charge de répondre audit contact (provenant d'extra-terrestres, mais j'essaye de ne pas trop spoiler), se pose la question de savoir si une personne ne croyant pas en l'existence d'un Dieu peut être choisie pour représenter l'humanité, dont une très grande partie a des convictions théologiques assez opposées.

Dans mon article présentant le film, j'avais émis pour objection le fait que cette grande partie de l'humanité, quoique croyant au divin, serait bien en peine de se mettre d'accord sur une définition précise de ce divin, situation ayant entraîné la célèbre remarque d'Albert Einstein : Définissez-moi ce que vous entendez par Dieu, je pourrai alors vous dire si j'y crois ou non.

Alors bon, commençons par un bref résumé des épisodes précédents.


Au commencement étaient les religions polythéistes. Ou presque. Disons que, depuis grosso-modo aussi longtemps qu'homo sapiens sait écrire, ce qui remonte à entre 5300 et 5000 ans(1), on trouve traces d'écrits relatant les mythes de la création de l'époque(2), et que ceux-ci incluent l'interventions de plusieurs dieux. Mais également d'autres entités au moins aussi puissantes, comme nous y viendrons par la suite.

Les choses vont rester « en l'état » pendant quelques millénaires, jusqu'à ce que commence à apparaître, à peu près dans la même région, l'idée d'un Dieu unique, seul en charge d'à peu près tout ce qui relève de la divinité. Enfin, pas tout à fait non plus : on connaît au moins une forme de monothéisme plus ancienne, celle du dieu Aton en Égypte antique, mais celle-ci n'a pas spécialement fait long feu : imposée par le pharaon Akhénaton (dont le nom signifie « Éclat d'Aton », ce dernier étant assimilé au soleil), elle a disparu peu après la mort de celui-ci, son fils – le célèbre Toutânkhamon – ayant restauré le culte des dieux anciens.

Au contraire, Yavhê, le Dieu du peuple de Judée, n'est pas apparu directement comme la seule forme de divinité : originairement divinité parmi d'autres (durant un temps subordonné à El auquel il fut ensuite assimilé), il a progressivement fait disparaître les autres dieux qui étaient vénérés avec lui pour finir par faire naître un monothéisme beaucoup plus durable, puisque c'est encore celui qui perdure de nos jours.

En effet, si la religion juive n'est pas la plus importante du monde actuel en terme de nombre de croyants, les deux autres grandes religions dites « du Livre » (même s'il s'agit en fait de plusieurs livres différents, quoique certains contiennent de gros copiers-collers des autres) en sont des versions dérivées (dans le vocabulaire des codeurs, on appelle ça fork).

La première de ces versions dérivées est apparue en Palestine romaine vers le début de notre calendrier – ce qui n'est pas un hasard, puisque ce sont des chrétiens qui ont fixé l'année de départ. Il me semble qu'on peut retrouver dans les archives romaines la trace d'un agitateur(3) qui, à l'époque, lançait un nouveau courant dans le judaïsme : le Dieu de Loi devenait un Dieu d'Amour. Un dénommé Paul de Tarse, initialement juif orthodoxe venu persécuter les hérétiques après la crucifixion dudit agitateur, s'est convertit à la nouvelle religion qu'était en train de devenir le christianisme (au point de réclamer le titre d'apôtre, les autres porteurs de ce titre ayant été les disciples directs de Jésus), et a fortement contribué à la diffuser.

La seconde version dérivée vit le jour environ six siècles plus tard, à La Mècque, sous les enseignements du prophète Mohammed (dont le nom est parfois francisé en Mahomet). Cette nouvelle religion, quoiqu'acceptant pour partie le message de Jésus(4), diffère également par sa manière d'appréhender le divin, prônant notamment une soumission aux lois naturelles (d'où le nom d'« islam », signifiant « résignation » ou « soumission » en arabe).

Pour autant, les religions polythéistes sont loin d'avoir disparu à l'époque. D'une part, parce que tout cela s'est produit dans un périmètre assez limité, celui du moyen-orient. Même si leur influence s'est par la suite fortement étendue, d'abord à l'Europe et à l'Afrique, puis plus loin, les peuples sont demeuré longtemps fidèles à leurs anciennes fois. Ainsi, bien que, durant l'Empire romain, le christianisme soit passé d'interdit à religion d'État en moins d'un siècle, on estime que la christianisation à cette époque est restée d'ampleur limitée. En France, elle semble n'être devenue la religion principale que vers le douzième siècle(5).

D'autre part, parce que de nombreuses régions du monde ne reçurent ce message que de manière épisodique. L'Inde, la Chine, et les civilisations natives du continent américain (malgré l'invasion de celui-ci par les chrétiens du XVIe au XIXe siècles, qui tentèrent moins de convertir les populations locales qu'ils ne l'avaient fait en réduisant les populations d'Afrique en esclavage) purent conserver leurs croyances ancestrales.

Quoiqu'elle put être adoptée par diverses personnes de manière individuelle auparavant, il fallut encore attendre de longs siècles(6) avant que l'idée que n'existe aucune forme de divinité ne devienne une position reconnue comme acceptable et partagée par un nombre important de personnes. Elle dut notamment être précédée par une conviction de l'existence du divin se détachant de toute forme de religion, que revendiquèrent notamment certains philosophes des Lumières. Toutes ces positions, au sens le plus large, existent encore de nos jours(7).


Alors bon, devant tout ce bazar, commençons pour nous y retrouver par poser quelques noms et concepts clefs. Une personne pensant, quelles que soient par ailleurs ses opinions théologiques, qu'il existe une forme de divinité, est qualifiée de théiste. Comme cela a déjà été évoqué, ces personnes sont monothéistes si elles n'ont qu'un seul Dieu, et polythéistes si elles ont plusieurs dieux (la majuscule est ici aussi importante que le pluriel).

Les personnes théistes ne se reconnaissant dans aucune forme de religion sont qualifiées de déistes, quand celles qui estiment qu'il n'existe rien qui relève du divin sont qualifiées d'athées. Celles qui ne prennent pas position à ce sujet (généralement par désintérêt ou parce qu'elles estiment que la question ne peut être humainement tranchée) sont appelées agnostiques.

Car en effet, les positions déistes et athées peuvent aisément être mises sur un pied d'égalité : si les mythes religieux peuvent être réfutés ou expliqués différemment(8), l'existence du divin hors de tout cadre religieux, donc sans interventions dans le monde physique, peut aussi difficilement être réfutée qu'être prouvée(9). D'un côté comme de l'autre, c'est donc essentiellement une affaire de foi, et non de preuve(10). Stuart Chase disait à ce propos : Pour qui croit, aucune preuve n'est nécessaire. Pour qui ne croit pas, aucune preuve n'est possible.

Il me semble que la question qui oppose les points de vue théologiques de l'athéisme et du déisme s'apparente fortement à celle qui oppose les points de vues philosophiques du matérialisme et du créationnisme(11). Cette question est celle de savoir si le monde matériel se suffit à lui-même pour justifier sa propre existence, ou s'il est nécessaire de recourir à une entité extérieure responsable de sa création.

Dit autrement, la question fondamentale ici abordée est « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » (question qu'il semble légitime de se poser, dans la lignée des autres questions existentielles du type « qui suis-je ? », « d'où viens-je ? », « où vais-je ? »(12)… raison pour laquelle, n'en déplaise à certains athées, Dieu n'est pas forcément à mettre sur le même plan que le Père Noël ou le marchand de sable).

De la façon dont je comprends les choses, si vous pensez qu'il existe une réponse à cette question, donc une cause à l'existence du monde, alors cette cause peut être qualifiée de « Dieu ». L'athéisme, pour sa part, correspond au fait de penser qu'il n'existe aucune réponse à cette question, tandis que l'agnosticisme correspond plutôt au fait de penser que, qu'il existe ou non une réponse, celle-ci nous est a priori inaccessible.


Je parle toutefois ici de la définition de Dieu, au singulier et avec une majuscule. J'y vois pour autant une différence fondamentale avec la définition des dieux, au pluriel et sans majuscule ; mais cela nécessite de se pencher un peu plus sur les différentes cosmogonies.

Le Dieu Unique (comme l'Anneau(13) ?) tel que nous le présentent les trois grandes religions « du Livre » est censé être totalement indépendant de sa création. Entité extérieure à l'univers, elle en décide les règles de fonctionnement(14).

Au contraire, les dieux classiques des polythéismes antiques font partie du même univers que nous et ne lui préexistaient pas. Prenant l'appellation de « dieu » dans sa version stricte, nous notons par exemple que Zeus et ses frères et sœurs sont les enfants des titans, qu'ils devront battre pour commencer à régner.

Dans la mythologie nordique, Odin est bien celui qui façonne Midgard, le monde des hommes, mais il utilise pour cela le corps d'Ymir, qui existait longtemps avant lui, et qui est lui-même apparu au sein du Niflheim, l'un des huit autres mondes portés par Yggdrasil.

D'une manière plus générale, le travail des dieux (ou de leurs prédécesseurs) est souvent de façonner le chaos originel pour former le monde, et non de le créer ex nihilo. Ces mythes des origines n'apportent donc pas réellement de réponse à la question « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? », mais expliquent plutôt pourquoi ce quelque chose a pris la forme que nous lui connaissons.

De ce fait, l'athéisme tel que je viens de le définir semble potentiellement compatible avec ces polythéismes. Est-ce contradictoire ? Pas si l'on considère que les deux formes de -théisme (donc, mono- et poly-) relèvent en fait de deux acceptions assez différentes du concept du divin : les dieux au pluriel correspondent en fait à des personnifications des lois de la nature. S'ils sont plusieurs, c'est d'ailleurs parce que la nature semble présenter trop de faces pour correspondre à une seule entité.

C'est, sauf erreur de ma part, la vision du divin proposée notamment par l'hindouisme, dans lequel une seule entité divine se manifeste sous plusieurs formes (la Trimūrti) pour présider aux différents états du monde (Brahmâ pour la création, Vishnou pour la préservation et Shiva pour la destruction).

Dans d'autres mythologies, d'ailleurs, les dieux (encore une fois dans l'usage strict du terme) ne sont pas tous puissants. Les limites de leurs pouvoirs relèvent parfois d'une sorte de « conflit de juridiction » avec d'autres entités aux attributs divins (les Moires tranchent le fil d'une existence sans qu'aucun dieu ne puisse intervenir ; Odin sera tué par le loup Fenrir au cours du Ragnarök), mais parfois de règles qui surpasse tout sans qu'aucune entité ne soit spécialement en charge de les faire appliquer (un serment par le Styx est inviolable, notamment).

On retrouve un aspect similaire dans le christianisme, où de nombreux saints se voient dotés du patronage de tel ou tel aspect de la vie : s'ils ne disposent pas eux-mêmes de pouvoirs considérés comme divins, on peut les prier d'intervenir auprès de Dieu plutôt que de prier directement ce dernier. Sous cet angle, le christianisme se présente donc à la fois comme monothéiste (un Dieu unique, extérieur à l'univers, en décide des règles) et polythéiste (plusieurs entités assimilées au divin, internes à l'univers, personnifient ces règles).


Comme j'ai déjà eu l'occasion de le souligner à plusieurs reprises, il n'y a pas d'opposition entre un Dieu unique, au sens monothéiste, et la science, dès lors que ce Dieu est considéré comme non-interventionniste : il est alors une entité purement immatérielle, et donc hors du cadre d'application de la démarche scientifique.

Il n'y a pas non plus forcément opposition si l'on considère un Dieu interventionniste, dès lors que l'on considère les lois du monde matériel – qui, dans cette idée, sont donc le fruit de Ses décisions — sont le seul moyen par lequel Il s'autorise d'intervenir. Ainsi, comme évoqué en note(8), on peut envisager que les plaies d'Égypte aient une origine historique en tant que conséquence d'une éruption volcanique. Rien n'empêche alors d'envisager comme une « volonté divine » le fait que ce volcan ait explosé au « bon moment » pour le peuple de Judée, sans pour autant que cette « volonté divine » ne nécessite d'aspects extra-naturels.

D'une manière plus générale, rien n'empêche de considérer que tout ce que nous considérons usuellement comme le fruit du hasard soit dû à la décision d'une volonté divine (que l'on place celle-ci à l'extérieur de notre univers ou qu'elle en soit une personnification), dès lors que l'on pose que les décisions de cette volonté soient pour nous indissociables de ce que l'on appelle par ailleurs le hasard(15) : ce n'est alors qu'une manière, intellectuellement plus satisfaisante pour certaines personnes, d'appréhender un concept que notre entendement peut avoir du mal à saisir.

Il y a en revanche opposition lorsque la religion exige que l'on accepte littéralement (plutôt que figurativement) le contenu de son texte sacré, posé comme seule Vérité possible. Ce qui, de fait, interdit toute recherche scientifique, qui par nature remet en cause les connaissances antérieures. Notons toutefois que la façon dont ces textes sont rédigés (ainsi que quelques autres détails tels que le prix du papyrus) fait qu'une lecture littérale est rarement possible : ce qui est posé comme vérité indépassable est plus souvent une interprétation, parfois bricolée sur mesure pour aller à l'encontre de certaines avancées scientifiques et dotée de concepts qui ne sont pas présents dans le texte d'origine.

On peut alors s'amuser (Trigger Warning : humour parfois agressif et offensant, et pas seulement envers les croyants) à pointer toutes les erreurs de ces interprétations ; il faut toutefois garder en tête que répondre scientifiquement à un propos refusant de suivre les règles scientifiques risque fort de s'avérer contre-productif.

L'important est plutôt de cerner correctement les limites de chacune de ces deux activités humaines : la science explique les mécanismes par lesquels le monde fonctionne, par la mobilisation du seul monde matériel, quand la religion vise à justifier que le monde fonctionne ainsi, par le recours à l'immatériel. Il s'agit donc de deux systèmes d'explication du monde qui devraient être complémentaires et non contradictoires (même s'il est important de souligner que les religieux sont loin d'avoir le monopole de l'éthique et de la morale).


C'est tout pour le moment, mais ne nous disons pas adieu pour autant 😊

Et à toute fin utile, je ne résiste pas à l'envie de vous proposer une petite vidéo où Christophe Alévèque nous donne quelques remarques assez pertinentes sur les religions.



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